Le jdanovisme est de retour : la chasse aux philosophes

Dans les sciences humaines en Russie, une chasse aux sorcières se poursuit. L’Institut de philosophie de l’Académie des sciences est désormais dans le collimateur. Cette institution académique serait bientôt remplacée par un centre de développement de l’idéologie nationale. Ses philosophes, y compris ceux en exil, sont désignés comme des ennemis. Parmi eux, Yulia Sineokaya, membre de l’Académie des sciences de Russie, qui réside actuellement à Paris. L’idéologue nationaliste Alexandre Douguine l’a récemment accusée de collusion avec la CIA.

La Z-philosophie

Depuis septembre 2023, les départements de philosophie des universités russes participent à l’élaboration d’une nouvelle idéologie d’État. Avec la participation de l’École supérieure d’économie, jadis libérale, un projet « État-Civilisation russe : Histoire. Institutions. Peuple » a été lancé. Ce projet a l’ambition d’être une étude à grande échelle de « l’évolution historique des composantes de base du modèle de l’État-civilisation russe ». Il en résultera une publication en sept volumes portant sur la Russie ancienne (Rous’ de Kiev), le tsarat de Moscou, l’Empire russe et l’URSS. Le conseil d’experts du projet est dirigé par le métropolite Tikhon Chevkounov de Simferopol et de Crimée, un anti-occidentaliste virulent réputé être le « confesseur de Poutine » . 

Les principaux promoteurs de la « philosophie militaire russe » (ils se nomment eux-mêmes « légionnaires de la philosophie nationale ») sont Alexandre Douguine, Vladimir Varava, Alexandre Sekatsky, Fiodor Guirenok, Igor Evlampiev, Nikita Sioundioukov, Nikolaï Aroutiounov et le soi-disant philosophe, officier des milices pro-russes de Donetsk Andreï Korobov-Latyntsev. Ce groupe a créé plusieurs structures sans statut académique ni affiliation scientifique, et s’est engagé dans une propagande agressive en faveur de la guerre et de l’idéologie d’extrême droite. 

Ils ont lancé cette initiative lors d’une conférence en ligne intitulée « Concile philosophique. La grande correction russe des noms », qui a eu lieu en mai 2022. Elle était organisée par la holding médiatique Tsargrad de l’ « oligarque orthodoxe » Konstantin Malofeïev, l’association Soleil du Nord (issue du Mouvement uni « Philosophie russe », un projet éducatif d’orientation nationaliste lancé en 2014 avec le soutien de Douguine), la Société philosophique de Donetsk, l’École supérieure de commandement de Donetsk et la maison d’édition Philosophie russe. 

Tous les intervenants à la conférence perçoivent la philosophie comme territoire de la guerre et non de la paix (Douguine), le pacifisme comme « euthanasie de l’esprit » et « trahison de l’Homme » (Varava), et considèrent que la place du philosophe est au front (Korobov-Latyntsev). Les  « légionnaires » se croient « les guerriers les plus actifs dans la guerre en cours entre la civilisation russe et la civilisation occidentale »

Douguine s’est référé à Nietzsche ( « la vraie guerre est la guerre des idées, et la guerre en Ukraine est la bataille du logos russe contre le logos de l’Occident libéral et du mondialisme ») et à Heidegger ( « le peuple russe est le Dasein, quiconque se permet de philosopher au nom du peuple russe est un ennemi existentiel au service de l’élite occidentale »).

Le recueil d’articles des participants au projet, publié à la fin de l’année 2023, n’est jamais paru ni sur Internet ni dans les rayons des librairies. Il est indiqué que l’intégralité de son tirage « était destiné au front, et approvisionne les bibliothèques ambulantes de nos bataillons qui éliminent l’ennemi… de la terre sainte de Novorossia ». 

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Table ronde sur la baziliologie à l’Institut Tsargrad // Blog d’Alexandre Douguine

En mai 2023, l’Institut de Tsargrad fut inauguré au sein de la holding médiatique du même nom. Les pères fondateurs de cette structure, Konstantin Malofeïev, Alexandre Douguine, avec à leurs côtés Sergueï Glaziev (économiste, conseiller du président russe) et Djamboulat Oumarov (vice-président du gouvernement de la Tchétchénie), aspirent au développement de l’idéologie impériale russe et à la création d’une nouvelle science qui étudierait les principes impériaux et monarchiques de l’État orthodoxe, la « baziliologie ». Les principes de la « baziliologie » sont énoncés dans l’ouvrage en trois volumes de Malofeïev Empire et dans la monographie de Douguine Genèse et Empire. Ontologie et eschatologie du royaume universel

Le projet Soleil du Nord, outre l’organisation de grands conciles philosophiques, propose des conférences données par des philosophes Z. Les sujets abordés vont de la mécanique quantique à l’alchimie, de l’hermétisme au cosmisme russe. Parmi les héros des conférences figurent Jünger et Homère, l’ésotériste italien Evola et, naturellement, Douguine, qui apparaît à la fois en tant que sujet et en tant qu’objet. 

En 2023, l’Université populaire Daria Douguine ( « la Pucelle de la Tradition », comme l’appelle désormais son père : « Dasha est devenue un symbole de la résistance à ce que le président russe Vladimir Poutine a appelé la “civilisation satanique occidentale” ») a été inaugurée sur la plate-forme du Soleil du Nord. Daria Douguine, étudiante de doctorat à la faculté de philosophie de l’université d’État de Moscou, a été tuée en août 2022 dans un attentat à la voiture piégée que son père s’apprêtait à conduire. Elle avait entretenu des relations de travail avec des traditionalistes et des représentants de la nouvelle droite française. Dans les médias pro-guerre Russia Today, Tsargrad, Zvezda, etc., elle a défendu sous le pseudonyme de Daria Platonova les idées de son père, idéologue du néo-eurasisme, qui appelle à la transformation de la guerre russe en Ukraine en une guerre nucléaire russe contre l’Occident. L’université populaire qui porte son nom fut créée pour intégrer les territoires ukrainiens annexés dans l’espace intellectuel du « monde russe ». Des professeurs russes connus y donnent des cours pour former les étudiants et les professeurs des universités des régions annexées.

Un autre projet portant le nom de la fille de Douguine a vu le jour. Il s’agit d’une série de livres « La Bibliothèque de Dacha » (diminutif de Daria), publiée à partir de décembre 2023 par la maison d’édition de Saint-Pétersbourg  Vladimir Dal. Son objectif est de former une nouvelle génération de Russes qui partagent les valeurs de la « Pucelle de la Tradition ». Il s’agit de publier les livres, pièces de théâtre et musiques qui ont façonné la vision du monde de Daria. La maison d’édition prévoit également de publier des ouvrages que Douguine père recommande aux « nouvelles générations de Russes qui reviennent à la tradition ».

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Daria Douguine donne une conférence sur la notion de la mort dans la philosophie française // Chaîne YouTube « Soleil du Nord », capture d ‘écran

En 2024, une autre institution sous la direction de Douguine prendra forme : l’École politique supérieure Ivan Iline (du nom du philosophe préféré de Poutine) est en train d’être créée auprès de l’Université d’État des sciences humaines de Russie. Lors d’une table ronde au Conseil de la Fédération, le 23 janvier 2024, la création de ce centre était présentée comme faisant partie de « la Guerre sacrée contre l’Occident ». Son objectif : changer la situation dans l’éducation en renonçant à « l’occidentalo-centrisme » et en affirmant les valeurs intrinsèquement russes.

Les zinoviévistes

Le Club Zinoviev, qui s’est rebaptisé en 2023 Centrum Institute : Centre de la pensée russe, rivalise sans grand succès avec Soleil du Nord et Tsargrad. Ce groupe fut fondé à l’initiative de la veuve d’Alexandre Zinoviev, Olga Zinoviev, en 2021, peu de temps avant le 100e anniversaire de la naissance du philosophe. L’année 2022 fut déclarée par le président Poutine « année Zinoviev ». 

Présentons en quelques mots Alexandre Zinoviev, écrivain et philosophe soviétique, logicien, sociologue, créateur d’un genre particulier de romans et de nouvelles sociologiques satiriques, auteur de plus de quarante livres. Les plus connus sont Les Hauteurs béantes (1976), et L’avenir radieux (1978) qui proposaient une lecture originale du « communisme réel ». Forcé à l’exil, il fut privé de tous ses diplômes scientifiques, titres, prix d’État, jusqu’à sa citoyenneté. Il passa 21 ans en exil à Munich, en Allemagne. Retourné à Moscou dans les années 1990, Zinoviev n’a pas accepté le nouvel ordre social russe, défendant le communisme soviétique comme l’apogée de l’histoire russe. Jusqu’à sa mort en 2006, il a été un publiciste vigoureux, critiquant vivement l’Occident d’une part et, d’autre part, les transformations libérales et démocratiques en Russie.

Après la mort de Zinoviev, sa veuve est restée en Russie en se donnant pour mission de populariser les opinions extrêmement réactionnaires de Zinoviev. Le Club Zinoviev, créé par sa veuve, fonctionne avec le soutien du ministre des sciences Valery Falkov, de Sergueï Kirienko et du groupe de médias Russia Today. Les zinoviévistes aspirent à jouer un rôle de premier plan dans la promotion idéologique de la guerre d’agression. 

Le 15 janvier 2024, lors d’une conférence de presse, Olga Zinovieva a qualifié l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie de « terrible pustule », de « refuge pour les canailles, les traîtres, les agents étrangers, les transfuges, les russophobes et les extrémistes ». Elle a suggéré de créer un « comité de certification patriotique et civile de la direction et de chaque membre de l’Institut de philosophie » pour vérifier « la loyauté envers les intérêts de la Russie » à l’aide d’un détecteur de mensonges. « Les russophobes de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie devraient être soumis à une véritable dénazification », conclut-elle.

Anatoli Tcherniaïev, ancien chercheur à l’Institut, participait à la conférence de presse. Il a accusé la direction de l’Institut de se livrer à de la « propagande LGBT », de détruire l’institution de la famille et « les fondements mêmes des relations matrimoniales », et d’être responsable des problèmes d’immigration clandestine. C’est d’ailleurs le licenciement de Tcherniaïev par la direction de l’Institut qui a fourni l’occasion d’une attaque furieuse contre les « philosophes traîtres »

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Olga Zinovieva lors de la conférence de presse « La souveraineté de la philosophie russe » le 15 janvier dernier // ZinovievInfo, capture d’écran

Le coup de balai à l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences

Le « philosophe-patriote russe de premier plan » Anatoly Tcherniaïev est l’auteur d’un « projet de souverainisation de la mentalité russe ». Il considère que sa tâche consiste à « découvrir les principaux bastions de l’ennemi qui occupent l’espace mental de l’intelligentsia russe : l’éthique de la non-violence, la théorie de la guerre juste, la théorie du genre, l’éthique environnementale, le mondialisme, la philosophie analytique, l’esthétique du postmodernisme, la théorie du totalitarisme, le multiculturalisme, le posthumanisme ». En novembre 2022, Tcherniaïev s’est rendu dans la ville occupée de Donetsk pour une conférence intitulée « La philosophie sur la ligne de front ». 

Il a été renvoyé de l’Institut de philosophie à trois reprises. En décembre 2020, son contrat n’a pas été renouvelé parce qu’il a failli faire échouer deux projets qu’il supervisait, dédiés au 100e anniversaire de l’Institut. Un an plus tard, à la place du directeur réélu de l’Institut de philosophie, l’académicien Andreï Smirnov (dont la candidature n’a pas été acceptée par le pouvoir), Tcherniaïev, détenteur d’un doctorat de philosophie, a été nommé directeur par intérim. Le ministère de l’Éducation et des Sciences ainsi que l’administration présidentielle ont apprécié sa coopération diligente avec la chaîne de télévision Tsargrad et le Club Zinoviev. 

Immédiatement après sa prise de fonction, Tcherniaïev a incorporé à l’Institut l’avocat de Tsargrad, le magistrat militaire à la retraite Viatcheslav Razgoulov. De toute évidence, la tâche du nouveau directeur consistait à transformer une institution académique en un rempart idéologique en vue de l’invasion imminente de l’Ukraine par la Russie. Alexandre Douguine a déclaré ces jours-ci que « dans la phase aiguë actuelle de la confrontation civilisationnelle, la position adoptée par les philosophes russes par rapport au monde occidental hostile n’est pas moins importante que celle des généraux, et l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie devrait être stratégiquement assimilé à l’état-major général des forces armées de la Fédération de Russie ».  

Mais la communauté philosophique s’est rebellée. Une assemblée générale extraordinaire du personnel de l’Institut a voté à la quasi-unanimité (moins une abstention) la destitution de Tcherniaïev de son poste de directeur par intérim. Il a été maintenu en tant que chercheur principal en histoire de la philosophie russe.

Lorsque la guerre a éclaté, Tcherniaïev s’est employé à dénoncer les programmes de recherche et certains collègues de l’Institut de philosophie. Une liste exhaustive des réalisations académiques de Tcherniaïev au cours des deux dernières années a été présentée par l’ « officier philosophe » de la soi-disant République de Donetsk Andreï Korobov-Latyntsev, déjà mentionné : « C’est le seul collaborateur de l’Institut qui s’est rendu dans le Donbass, et qui s’est ouvertement et activement exprimé en faveur de l’opération militaire spéciale. Il a organisé une table ronde à Moscou en début de 2022, consacrée à l’opération militaire spéciale. Il a participé au concile philosophique “La grande correction russe des noms” ».

Pour la troisième fois, Tcherniaïev a été licencié de l’Institut de philosophie le 21 décembre 2023, cette fois-ci de son poste de chercheur principal, en raison officiellement de l’expiration de son contrat de travail — en fait, pour incompétence. Les penseurs pro-guerre ne pouvaient pardonner cette décision. Douguine l’a qualifiée d’attaque terroriste et a appelé à « défendre Tcherniaïev de la même manière que nous défendons le Donbass ». Il a exigé que l’Institut de philosophie soit traité « comme Bakhmout, jusqu’à sa prise par Wagner ». « La perte de Tcherniaïev est la reddition de Kherson… Si nous ne nous débarrassons pas de cet Institut maintenant, il se débarrassera de nous demain », écrit Douguine.

La philosophie en exil

Deux années de guerre ont pratiquement détruit la confiance, la solidarité professionnelle et la communication au sein de la communauté philosophique russe.

Les philosophes qui ont quitté la Russie travaillent dans des universités et des centres de recherche du monde entier. Le premier projet de la communauté philosophique russe en exil — le recueil Face à la catastrophe paru à Berlin en 2023 — a été interdit en Russie. Roskomnadzor (l’organe de censure) a ordonné le retrait de toutes les critiques de cet ouvrage sur Internet et dans l’espace public. 

Créée à Paris en 2022, l’association l’Institut de philosophie indépendant (IPHI) regroupe une centaine de collègues de différents pays. Les fondateurs de l’association sont des philosophes de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences de Russie qui ont quitté la Russie en raison de leur désaccord avec la guerre en Ukraine. Le travail de l’association se concentre sur la recherche critique en philosophie, en sciences humaines et en sciences sociales. L’IPHI organise un séminaire mensuel à la Sorbonne et une série de séminaires en ligne. L’IPHI accueille des projets de recherche collectifs et individuels. 

Parmi les philosophes restés en Russie — collaborateurs de divers instituts de recherche et d’universités — personne n’est prêt à démissionner en signe de protestation. Ces collègues expliquent leur position par le souci de leur famille, le devoir de préserver leur institution et d’enseigner. Si des traditionalistes radicaux prennent leur place, disent-ils, les choses seront encore pires. La communauté est intimidée et déprimée. Les chercheurs et les professeurs de philosophie consacrent l’essentiel de leur énergie et de leur temps à fournir des explications à la suite d’interminables inspections surprises, à rédiger des rapports et à préparer des commémorations. Parmi ces philosophes, il y a aussi des carriéristes qui pensent à leur promotion quel que soit le régime en place. 

Lors d’une conversation récente, un collègue m’a rappelé un épisode qu’il a vécu : « À l’époque de la stagnation soviétique, sans aucun espoir de changement rapide, j’étais en train de traduire le traité du Stagirite (Aristote) Du ciel, et j’ai été frappé par cette remarque pertinente : “Rien de ce qui n’est pas naturel n’est éternel”. Une prophétie vieille de 2400 ans qui s’est réalisée plus vite que prévu. »

Traduit du russe par Desk Russie

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DSC en philosophie, professeure, membre correspondant de l'Académie des sciences de Russie. Présidente de l'association française Institut de philosophie indépendant.

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