« Notre Tout » ou « Tout est à nous »

Pourquoi l’intelligentsia russe s’insurge-t-elle contre la destruction de monuments à Pouchkine en Ukraine ? Pourquoi les occupants russes créent-ils une allée de personnages de contes de Pouchkine dans Marioupol détruite, dont ils font désormais un village Potemkine ? Pour l’artiste et essayiste vénitienne d’origine russe, l’attachement à la culture russe devient une sorte de feuille de vigne pour cette intelligentsia en lui permettant de fermer les yeux sur l’horreur de la guerre d’Ukraine.

« La Russie n’est qu’un royaume des façades », observait le marquis de Custine, notant que pour les Russes, les titres et les rangs sont tout.

Un royaume des couvertures, ajouterais-je aujourd’hui, en pensant aux livres.

La centralité morbide et perverse de la littérature, qui s’est substituée à la responsabilité de la société civile, et l’idée bien ancrée d’ « empathie universelle »1, sont particulièrement manifestes dans le contexte de la guerre actuelle. Parmi toutes les réactions à la guerre, ce sont précisément la « russophobie » et la « cancel culture » qui ont le plus agité les acteurs du monde de la culture russe de tout bord et de tous horizons, donnant lieu à de nombreux débats. Les discussions qui se tiennent depuis deux ans sur le thème « la culture n’est pas coupable », « qu’est-ce que Pouchkine a à voir là-dedans », « ce n’est quand même pas Dostoïevski qui a fait Boutcha », se répètent à l’infini de façon pernicieuse. Les Russes instruits barricadent leur conscience face à la responsabilité et au questionnement, se servant de la littérature et des arts pour faire abstraction de la guerre génocidaire et des crimes commis par leurs compatriotes en Ukraine. Un mécanisme solidement intériorisé par toutes les catégories de la société russe, notamment par la majorité écrasante de la communauté culturelle en exil.

La vénération de Pouchkine fait partie intégrante de notre éducation. Dès qu’il s’agit de Pouchkine, les voix Z et celles de l’opposition se confondent dans le chœur indigné de ceux qui déplorent la démolition des statues à son effigie ou l’exclusion de ses œuvres du programme scolaire dans des pays étrangers pourtant indépendants, en Ukraine en particulier.

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Gueorgui Chichkine, Rêves russes

Être le premier poète de Russie est une croix lourde à porter, non seulement de son vivant mais aussi après sa mort. Pouchkine a toujours été malchanceux. Que n’a-t-on fait de lui à titre posthume, au fil de siècles d’appropriation par le pouvoir ! Fils loyal « à Dieu, au Tsar, à la Patrie », ennemi de l’autocratie, patriote, défenseur de la patrie contre l’envahisseur, victime du régime, chantre de la liberté… et aujourd’hui, de nouveau, symbole sacré de l’empire mais aussi avocat de l’occupation et du génocide.

Sa malchance n’est pas fortuite. On retrouve à l’envi, dans le champ illimité de son œuvre, toutes les qualités précitées. Jusqu’au génocide : comment qualifier autrement les fameuses « distractions » auxquelles se livrent les chevaliers du Conte de la princesse morte ?

« Avant l’aube sortent les frères, tous ensemble. Chevauchant, ils chassent le canard gris, exercent leur main droite en jetant à bas de son cheval un Sarrasin dans la prairie, envoient voler loin de ses larges épaules la tête d’un Tatar, chassent hors des bois un Tcherkesse de Piatigorsk. »

Pour mémoire, entre 75 et 90 % des Tcherkesses ont été physiquement éliminés par les Russes, avec une cruauté abominable, lors des guerres du Caucase au XIXe siècle ; les décrets du 11 février 1736 imposant un génocide contre le peuple bachkir ont été signés de la main même de l’impératrice Anna Ivanovna — ce n’est pas un hasard si les Bachkirs sont très présents aux côtés de Pougatchev dans La Fille du capitaine ;  et la répression contre le peuple tatar se poursuit jusqu’à ce jour.

L’information selon laquelle « une allée flanquée de statues des héros des contes de Pouchkine est en train d’être aménagée à Marioupol » se passe de commentaires. On décore des sites de massacres avec des portraits de classiques russes, on affiche dans les territoires occupés des citations d’exilés pour la liberté (comment Pouchkine se serait-il retrouvé à Kherson s’il avait été envoyé en Sibérie, et non pas exilé, grâce à Joukovski et Karamzine, dans les provinces du sud ?), on démontre en fulminant que « Pouchkine n’est pas coupable », et, le jour même de la catastrophe de la destruction par la Fédération de Russie de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, on discute de la prochaine célébration de l’anniversaire du poète…

De « Notre Tout »2, on en vient inéluctablement à « Tout est à nous ».

L’incompréhensible affliction des Russes face au démantèlement de la statue de Pouchkine à Kyïv, tandis que leurs compatriotes se livrent à des meurtres et à des crimes, s’explique par la dégradation des mécanismes critiques internes de la culture.

À la suite d’Horace, Pouchkine a écrit : « Je me suis érigé un monument qui n’est pas de main d’homme », désignant la poésie comme le garant de sa pérennité ( « Et grand je resterai tant que dans ce bas monde / Un seul poète existera. »). Un tel propos n’avait rien d’anormal au XIXe siècle et Pouchkine ne parle pas de l’expansion de la langue russe mais de traductions : « et chaque langue m’appellera ». Pouchkine est difficilement traduisible et, de ce fait, il est beaucoup moins lu dans les langues européennes que Tchekhov ou Tolstoï, par exemple : c’est donc une proie facile pour une monopolisation étatique et nationale.

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Procession en costumes de Pouchkine et de ses personnages, à l’occasion de son 220ᵉ anniversaire, dans la ville occupée de Donetsk. Juin 2019 // Donpress

Les Russes n’ont rien contre les statues et les idoles. L’essentiel est de ne pas toucher à l’iconostase. C’est nous qui tuerons ou traquerons le prochain Pouchkine-Mandelstam. C’est nous qui le canoniserons. Puis nous nous rassemblerons, comme nous le faisons aujourd’hui, et nous clouerons un bouclier à son effigie sur les portes d’une nouvelle Tsargrad3. Mais ce ne sera jamais « nous », ce sera « on ». La langue russe a toujours eu du mal à s’accommoder des pronoms personnels. Elle n’a pas de problème en revanche avec les constructions impersonnelles et passives, qui rejettent la responsabilité ailleurs. Qui est coupable ? Pouchkine, dit-on.

L’expansion géographique de la littérature russe, de ce monument « qui n’est pas de main d’homme » érigé dans la conscience du lecteur mondial non sans la participation des slavistes occidentaux, doit être repensée. Nous ne pouvons pas arrêter les missiles. Mais nous pouvons faire en sorte que l’impérialisme et le colonialisme anachroniques, le chauvinisme, la misogynie, la xénophobie et bien d’autres pratiques de discrimination et de violence présentes dans la conscience russe, qui sont à l’origine de la guerre monstrueuse que mène la Russie en Ukraine, deviennent socialement inacceptables, et nous devons à cet effet les nommer, les analyser, les comprendre. Ce travail, rendu des plus urgents par la guerre actuelle, n’a pas encore commencé, se heurtant à la résistance acharnée des porteurs de l’identité culturelle russe, presque autant des représentants de l’élite poutinienne que de ceux de l’opposition.

L’artiste Christos Venetis, qui a présenté son travail à Paris au printemps 2023 au salon du dessin contemporain Drawing now, arrache les couvertures de livres imprimés pour dessiner et écrire à l’intérieur de cette carapace vide. Pour les amateurs de livres dont je suis, pareille opération a un aspect instinctivement rebutant. Mais cette façon chirurgicale de voir les choses donne cependant à réfléchir. Arracher la langue coupable en même temps que les textes imprégnés d’impérialisme qu’elle véhicule est impossible et inutile. On en aura encore besoin pour des paroles de repentance. Mais il faut savoir qu’une telle idée existe.

Après Boutcha, à l’ère de la violence et de la vulnérabilité, je préférerais des livres dénués de couverture. Qu’il suffirait d’ouvrir et de lire. De regarder et de voir.

Et je confierais dos et couvertures, reliures dorées et estampées, non pas à des idéologues, mais à des artistes.

Pour qu’ils les réinterprètent.

Traduit du russe par Fabienne Lecallier

Artiste, essayiste et traductrice littéraire. Elle a exposé en Europe, aux États-Unis et en Russie. Elle enseigne à Scuola Internazionale di Grafica de Venise où elle vit actuellement.

  1. Expression employée par Dostoïevski à propos de Pouchkine (comme le fait observer A. Markowicz, le mot russe otzyvtchivost signifie non pas empathie, mais capacité de répondre, de faire écho). De Pouchkine, André Markowicz a notamment traduit Le Convive de pierre, Boris Godounov et La Fille du Capitaine. [Toutes les notes sont de la traductrice]
  2. Selon le poète Apollon Grigoriev (1822-1864), Pouchkine est « Notre Tout ».
  3. Oleg le Sage, Prince de Novgorod et de Kyïv (882-912, en vieux noroit Helgi) est le premier souverain de la Ruthénie, ou « Rous’ de Kiev ». La mythologie impériale russe a effacé son origine viking pour l’assimiler aux grands conquérants russes. Il avait cloué son bouclier sur les portes de la ville de Constantinople (Tsargrad), en signe de triomphe.

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