Poutine — l’homme qui a fait échouer la Russie

La génération actuelle en Russie ne saisit peut-être pas pleinement l’ampleur du désastre que la guerre contre l’Ukraine représente pour elle aussi — un désastre, certes, d’une échelle différente par rapport à la catastrophe nationale à laquelle sont confrontés les Ukrainiens. Pourtant, la réalité est que Poutine a déjà infligé une blessure historique à son propre pays.

C’est une véritable joie de lire les résultats du projet Vesuvius Challenge, qui vise à restaurer les parchemins enterrés lors de l’éruption du Vésuve en 79 apr. J.-C. L’éruption a anéanti plusieurs colonies romaines, notamment Pompéi, mais les fouilles menées à Herculanum au XVIIIe siècle ont permis de mettre au jour la Villa des papyrus, qui constitue aujourd’hui la plus grande collection de textes anciens ayant survécu jusqu’à nos jours, enfouie sous les cendres volcaniques et la pierre ponce.

Il s’y trouve des centaines de parchemins, intacts mais carbonisés, ce qui rendait impossible non seulement de les lire, mais même de les dérouler, sans causer des dommages fatals. C’était impossible jusqu’à très récemment, lorsque les progrès de la technologie ont permis aux chercheurs de lire les textes à l’intérieur des parchemins sans les déballer physiquement. 

Le défi Vésuve qui utilise une technologie avancée pour déchiffrer les papyrus d’Herculanum, est sans doute l’initiative la plus réussie à ce jour. Il rassemble des scientifiques issus de l’informatique et de l’ingénierie, des études classiques et de la papyrologie, de la physique et des mathématiques. Il s’agit d’un effort collectif du génie humain qui espère rendre à l’humanité des centaines, voire des milliers, de morceaux de littérature et de philosophie classiques perdus depuis deux millénaires. 

Aujourd’hui, à l’occasion du deuxième anniversaire de l’invasion russe de l’Ukraine, c’est peut-être en observant les efforts impressionnants consacrés à la restauration de notre patrimoine antique que l’on ressent un dégoût particulier pour la dévastation insensée de centaines de milliers de vies humaines et de leur avenir que provoque la guerre russe. 

Énergies mal orientées 

Devant l’immense effort collectif des économistes russes, des propagandistes, des ingénieurs, des spécialistes des technologies de l’information, des éducateurs, des industriels, des experts en infrastructures et de bien d’autres encore — tous travaillant sans relâche pour alimenter l’implacable machine de mort et de destruction, même au milieu de l’étreinte étouffante des sanctions occidentales —, l’on ne peut s’empêcher de se poser la question suivante. Et s’ils utilisaient leurs capacités à trouver des solutions aux problèmes financiers, de fabrication et de logistique pour faire de la Russie un endroit où il fait bon vivre, non seulement pour quelques privilégiés, mais aussi pour l’ensemble de la population ? Et si leur ingéniosité pour impressionner, convaincre et enchanter était mobilisée dans une croisade courageuse contre la pauvreté, le sous-développement et l’inégalité qui frappent la Russie, et en particulier ses régions, loin des flèches étincelantes de Moscou ? 

Or, lorsque Vladimir Poutine a pris ses fonctions présidentielles, il a notamment juré de respecter et de protéger la Constitution, qui stipule que les citoyens russes s’efforcent « d’assurer le bien-être et la prospérité de la Russie, en assumant la responsabilité de [leur] patrie devant les générations présentes et futures »

En plongeant la Russie dans sa campagne infâme contre le pays voisin, Poutine n’a pas seulement fait des ravages dans la nation ukrainienne, il a également infligé une blessure historique à la Russie elle-même — une blessure dont les répercussions se feront sentir pour des générations entières de Russes.

La génération actuelle en Russie ne saisit peut-être pas pleinement l’ampleur du désastre que la guerre contre l’Ukraine représente pour elle aussi — un désastre, certes, d’une échelle différente par rapport à la catastrophe nationale à laquelle sont confrontés les Ukrainiens. Pourtant, la dure réalité est que Poutine a déjà privé des millions de citoyens russes de leur potentiel de croissance, de bonheur et de paix. En détournant le talent et l’énergie créatrice de la Russie d’un avenir d’innovation et de prospérité vers l’abîme de la guerre, Poutine a profondément déçu son pays et ses citoyens. 

De nombreuses preuves laissent croire que Poutine pense différemment, et la clé pour comprendre la perception qu’il a de lui-même réside dans ses « conférences historiques » fréquentes et apparemment compulsives, prononcées devant des publics divers et parfois peu méfiants, allant du public russe aux dirigeants européens et, plus récemment, au journaliste conservateur américain Tucker Carlson. La clé n’est pas la nature totalement révisionniste de ses « conférences historiques », mais plutôt l’identification quasi-messianique par Poutine de son propre destin avec celui de la Russie et son aspiration impétueuse à la gloire éternelle. 

Dans sa quête de signification historique, Poutine n’hésite pas à recourir à des astuces psychologiques qui consistent à imposer des comparaisons entre ses actions et celles d’Adolf Hitler. Cette tactique a été clairement visible dans son interview avec Carlson, dans laquelle Poutine a déclaré qu’en 1939, les Polonais « se sont emportés » et ont en fait « poussé Hitler à lancer la Seconde Guerre mondiale en les attaquant ».

Si le public a soupçonné d’instinct qu’il tentait de justifier l’invasion allemande de la Pologne d’une manière similaire à sa propre justification de l’invasion russe de l’Ukraine, ce n’est là qu’une partie de l’astuce. L’autre partie consiste à implanter tacitement dans l’esprit du public l’idée que Poutine lui-même est un personnage d’une importance historique monumentale, comparable à ceux dont il parle. 

Poutine ne devrait jamais recevoir cette reconnaissance. La communication stratégique de l’UE devrait avoir pour objectif principal d’affirmer, avec une clarté inébranlable, que Poutine, bien qu’il ait bénéficié d’opportunités sans précédent, a finalement échoué en Russie, et que son héritage est fait de misère et de potentiel gâché.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire la version originale

shekhovtsov

Anton Shekhovtsov est directeur du Centre pour l'intégrité démocratique (Autriche), Senior Fellow à la Free Russia Foundation (États-Unis), expert à la Plateforme européenne pour les élections démocratiques (Allemagne) et chercheur associé à l'Institut suédois des affaires internationales (Suède). Son principal domaine d'expertise est l'extrême droite européenne, l'influence malveillante de la Russie en Europe et les tendances illibérales en Europe centrale et orientale. Il est l'auteur de l'ouvrage en langue russe New Radical Right-Wing Parties in European Democracies (Ibidem-Verlag, 2011) et du livre Russia and the Western Far Right : Tango Noir (Routledge, 2017).

Abonnez-vous pour recevoir notre prochaine édition

Toutes les deux semaines

Voir également

Peut-on éviter la débâcle ?

Il s’agit de voter en faveur du maintien de la France au sein de l’UE et de l’OTAN, en faveur de l’aide militaire et économique à l’Ukraine, et contre les ingérences russes dans la vie de notre pays.

Les plus lus

Le deuxième front : comment la Russie veut saper le soutien occidental à l’Ukraine

La Russie mène un travail de sape auprès des Ukrainiens eux-mêmes, mais aussi en infiltrant les cercles de décision occidentaux, à Washington et dans les capitales européennes. Empêcher le soutien occidental à une victoire finale de l’Ukraine et décourager les Ukrainiens de se battre jusqu’à la victoire, tels sont les objectifs russes qu’analyse et dénonce notre autrice.

Réflexions sur l’attentat de Krasnogorsk

L’ampleur et l’atrocité de l’attentat de Krasnogorsk ont secoué le monde, en faisant ressurgir des images sanglantes d’autres...