L’auto-organisation des Ukrainiens face à la guerre : pourquoi nous avons pu résister

L’auto-organisation horizontale de la société ukrainienne est un élément clé dans la résistance à l’agression russe. L’analyste ukrainienne Laryssa Pylgoune résume ici les conclusions d’une étude sociologique à laquelle elle a participé : la capacité à prendre des initiatives sur la base du volontariat et du choix individuel, sans attendre des ordres venant d’en haut, s’y révèle comme une caractéristique très importante de la société ukrainienne. 

Je vis dans le district de Boutcha, près de Kyïv. Le 24 février 2022, des hélicoptères ennemis ont fendu le ciel au-dessus de chez moi, à une distance si proche que je discernais les visages concentrés des pilotes. Pour ne pas subir l’occupation, je suis immédiatement partie vers un village où j’avais vécu auparavant. Il n’était qu’à dix kilomètres de ma maison actuelle. L’occupation d’une partie de la région de Kyïv a duré jusqu’à la fin du mois de mars 2022. Pendant tout ce temps, mes amis et moi avons fabriqué des cocktails Molotov, documenté des crimes de guerre, acheminé de l’aide humanitaire, y compris dans les territoires occupés, aidé à évacuer des habitants et même cherché des pilotes militaires pour les forces armées ukrainiennes. Nous avons emprunté des routes en feu et essuyé des tirs. Mais nous avons compris que notre présence était nécessaire et que nous ne pouvions pas partir. Il y avait beaucoup de gens comme nous dans notre entourage. Tous nos amis et connaissances ont agi de la même manière.

L’armée ukrainienne n’était pas la seule à résister à l’agression russe. Toute la société travaillait à la victoire. C’est pourquoi les Russes n’ont pas pris Kyïv en trois jours, comme ils l’avaient prévu. Lorsque la première colonne militaire russe est entrée dans Boutcha pour foncer rapidement sur Kyïv, elle est tombée dans une embuscade. Deux véhicules blindés transportant des hommes de Kadyrov ont été détruits et l’offensive a été retardée de quelques heures. Ce sont des membres d’une unité de volontaires, la Garde de Boutcha, qui ont réalisé cette opération, et non des militaires. Ils ont récupéré les armes abandonnées et ont attaqué les assaillants russes, sans demander de permission à quiconque. C’est parce que ce convoi a été retenu qu’un avion d’assaut ukrainien a pu lui tirer dessus. Le monde entier a vu la photo d’une rue de Boutcha remplie de chars et de blindés russes brûlés. C’était cette colonne… La résistance de tous les Ukrainiens à l’ennemi a permis non seulement d’empêcher l’occupation rapide de l’ensemble du pays, mais elle a donné aux Ukrainiens l’espoir de récupérer les territoires occupés en 2014-2015. 

En mai 2022, nous sommes rentrés chez nous. J’ai discuté avec des amis et des collègues du phénomène étonnant de l’auto-organisation des Ukrainiens. Nous y avons nous-mêmes participé, mais nous avons été surpris par sa puissance. C’était quelque chose de nouveau et d’important. En juin, alors que nous transportions de l’aide humanitaire avec le militant des droits humains Mykhailo Savva vers la ville voisine d’Irpin, nous avons discuté des motivations possibles des personnes qui ont rejoint la résistance à l’agression russe. C’est ainsi qu’est née l’idée de mener une étude spéciale intitulée « Auto-organisation et consolidation de la société ukrainienne pendant la guerre ». 

Nous n’avions pas d’hypothèses, car l’auto-organisation horizontale de la société ukrainienne était à cette échelle un phénomène nouveau et surprenant. Nous avons décidé de mener une enquête auprès de personnes qui, sous diverses formes, avaient volontairement pris part à la résistance et à l’aide humanitaire. Nous avons élaboré un programme de recherche avec un questionnaire pour mener des entretiens comme principal instrument. Nos collègues ont recruté des étudiants de deux universités en tant qu’enquêteurs : l’Université nationale de Kyïv et l’Université des douanes et des finances de Dnipro. 

Au cours du second semestre 2022, 200 entretiens approfondis ont été menés auprès des personnes de tous âges et de toutes professions en Ukraine et à l’étranger. Au second semestre 2023, une enquête en ligne a été menée auprès d’Ukrainiens et de personnes d’autres nationalités ayant aidé l’armée ukrainienne, les personnes déplacées et les régions touchées par la guerre. Nous avons ainsi recueilli 121 questionnaires supplémentaires.

L’étude a esquissé le portrait d’une nation déterminée, transcendant l’âge, le sexe et les barrières socioéconomiques pour faire face à l’urgence. Elle a démontré que l’auto-organisation des Ukrainiens est un phénomène de masse. Sans connaissances, compétences ou expériences particulières, les gens se mobilisent pour résoudre des problèmes liés à la guerre. Ces personnes rassemblent d’autres personnes autour d’elles, recherchent des ressources, acquièrent de nouvelles compétences, créent des organisations à but non lucratif et même des entreprises. Par exemple, une économiste de profession a créé une entreprise de fabrication de gilets pare-balles. Tout a commencé avec une raison personnelle : son frère n’avait pas de gilet pare-balles lorsqu’il s’est engagé dans l’armée.

Les liens horizontaux caractéristiques de l’Ukraine se sont considérablement renforcés depuis le début de l’invasion à grande échelle. Les personnes qui ont rejoint la lutte coopèrent les unes avec les autres. Les volontaires s’entraident en fournissant des ressources et des services pour agir ensemble. 

On peut dire qu’un mouvement de masse de citoyens altruistes est en train de se former en Ukraine. Les gens s’unissent spontanément en réponse à un nouveau besoin. Leurs motivations sont différentes. Leurs sphères d’activité sont très différentes. Le nombre de participants aux groupes varie. La durée de l’interaction varie également. Les personnes coopèrent tant qu’elles ont un intérêt commun.

Dans ces groupes, un système de gestion rationnel, une coordination, une expérience de la coopération, un mécanisme de planification et de prise de décision sont mis en place. Ces groupes évoluent. Parfois, ils sont enregistrés sous forme d’associations ou d’ONG. Ils apportent un soutien social et psycho-émotionnel aux participants, donnent naissance à des rituels et à une identité de groupe. Les participants ont l’impression de faire partie de quelque chose de grand, fort et juste. Ils en retirent une satisfaction, éprouvent le sentiment de pouvoir peser sur la situation. C’est ainsi qu’ils démontrent leur autosuffisance et leur capacité à prendre des responsabilités.

Dans ces groupes, le leadership est situationnel et de courte durée. Les gens se rallient autour d’un problème, et non autour d’un leader. Les membres du groupe sacrifient l’individu au profit de la collectivité, mais ils entendent par collectivité le peuple ukrainien dans son ensemble, et non leur groupe en particulier. Le pouvoir pour les volontaires, à quelque niveau que ce soit, n’est ni un objectif ni une valeur.

L’importance d’avoir une bonne réputation s’est renforcée en Ukraine. Toutes les activités de volontariat reposent sur des liens horizontaux entre les personnes. La position et le statut formel n’ont pas d’importance. Une personne s’engage volontairement et reçoit un crédit de confiance de la part de la société. Même dans des conditions de guerre, de risque et d’incertitude, elle doit prouver sa capacité à mener ses activités de manière transparente. Par exemple, montrer des photos et des vidéos de ce qui a été acheté, fabriqué, livré aux personnes dans le besoin.

L’étude n’a pas rencontré de personnes qui ne s’impliquent pas du tout dans des problèmes causés par la guerre. En revanche, pour beaucoup de gens, l’engagement est parfaitement naturel. La plupart du temps, ils agissent « discrètement », sans attendre de reconnaissance. C’est même le cas pour la majorité d’entre eux.

Après deux ans de guerre totale, presque toutes les familles ukrainiennes ont été touchées. Les gens sont fatigués, leurs ressources sont épuisées, mais l’élan de solidarité persiste, s’adaptant aux circonstances avec une préférence marquée pour l’aide aux connaissances directes.

Nos recherches ont montré que les associations de bénévoles ont une certaine confiance dans les autorités et sont prêtes à utiliser les ressources administratives dans le cadre de leurs activités, mais que le pouvoir officiel reste pour elles un instrument pour atteindre des objectifs communs. L’une des conclusions les plus importantes de l’étude est que l’auto-organisation horizontale est le facteur le plus important de la pérennité non seulement de la société ukrainienne, mais aussi de l’État. Plus perspicace et efficace que les mécanismes formels, l’auto-organisation civile pourrait bien constituer l’avantage compétitif de l’Ukraine sur la scène mondiale, offrant une nouvelle perspective sur le pouvoir de la volonté humaine face à l’oppression.

Traduit du russe par Desk Russie

pylgoune bio2

Laryssa Pylgoune est une experte indépendante en évaluation des politiques et des programmes. Elle est membre du conseil d'administration de l'Association ukrainienne d'évaluation et occupe le poste de présidente adjointe du conseil d'administration du groupe d'experts SOVA.

Abonnez-vous pour recevoir notre prochaine édition

Toutes les deux semaines

Sur le même sujet

À propos du sommet de Washington : plaidoyer pour l’OTAN

Quel est l'avenir de l'alliance face à l’élection très probable de Donald Trump en novembre prochain, rescapé flamboyant d’un attentat contre lui ?

La « mission de paix » d’Orbán et l’UE

Viktor Orbán se positionne clairement comme un lien européen entre Poutine et Trump, malgré la désapprobation de l’UE.

Ne flanchons pas au dernier moment

L’économie russe, y compris son complexe militaro-industriel, montre des signes d’épuisement. Il serait fâcheux que les Occidentaux cèdent aux pressions des pacificateurs, alors que l’autocratie moscovite est elle-même au bout du rouleau.

Pourquoi l’UE devrait remplacer le Partenariat oriental par un Partenariat transcaspien

Il est temps, pour une Union européenne géopolitiquement plus affirmée, de repenser géographiquement et d'élargir thématiquement sa politique orientale. 

Les plus lus

Le deuxième front : comment la Russie veut saper le soutien occidental à l’Ukraine

La Russie mène un travail de sape auprès des Ukrainiens eux-mêmes, mais aussi en infiltrant les cercles de décision occidentaux, à Washington et dans les capitales européennes. Empêcher le soutien occidental à une victoire finale de l’Ukraine et décourager les Ukrainiens de se battre jusqu’à la victoire, tels sont les objectifs russes qu’analyse et dénonce notre autrice.

Réflexions sur l’attentat de Krasnogorsk

L’ampleur et l’atrocité de l’attentat de Krasnogorsk ont secoué le monde, en faisant ressurgir des images sanglantes d’autres...

Caroline Galactéros, porte-parole de Moscou ?

Comme beaucoup de pro-Poutine, Caroline Galactéros fait preuve d’une certaine prudence pour ne pas ouvertement défendre ce qui...

La réouverture du front Hamas-Hezbollah contre Israël : un diabolique jeu de poupées russo-iraniennes

La réouverture d’un front sanglant contre Israël par Hamas et le Hezbollah n’est pas une énième péripétie proche-orientale. La Russie, l’Iran et le régime de Damas sont à l’arrière-plan, avec des objectifs variés mais solidaires les uns des autres.