Comment expliquer les yoyos de la diplomatie française ?

Le 80e anniversaire du Débarquement rassemblera 25 chefs d’États, rois ou reines, représentants de pays alliés ou ennemis, qui participeront à l’hommage aux plus de 150 000 soldats qui ont débarqué le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. Au total, 4 500 personnes ont été invitées pour ce point d’orgue des cérémonies, parmi lesquelles 200 vétérans, principalement des Américains, des Britanniques et des Canadiens.

Le président Zelensky se trouvera parmi les leaders occidentaux qui partagent une même vision de la démocratie et de la liberté : Joe Biden et le prince Albert de Monaco, le Roi des Belges, celui des Pays-Bas, celui de Norvège, le roi du Danemark, Olaf Scholz, Justin Trudeau, Charles Michel, Sergio Mattarella, le prince William, Rishi Sunak, et tant d’autres. L’Ukraine fait désormais clairement partie de la famille européenne.

La Russie ne sera pas représentée. Du tout. Après une annonce contraire, l’Elysée a finalement confirmé que « la Russie n’est pas invitée, car les conditions ne sont pas réunies compte tenu de la guerre d’agression qu’elle mène contre l’Ukraine ». Ce changement est-il le résultat de la pression des Alliés, de l’indignation largement partagée de l’opinion publique, comme en témoigne l’intérêt pour la tribune d’un groupe d’intellectuels dans Le Monde, ou peut-être de la décision russe de ne pas y aller ? On ne le saura jamais.

C’est peut-être le moment de rappeler que l’attitude officielle soviétique puis russe envers le Débarquement a toujours été condescendante. D’une part, les historiens et les propagandistes soulignent que l’ouverture du deuxième front a trop tardé, d’autre part, ils minimisent le caractère grandiose de l’opération en se concentrant sur les erreurs des Alliés et l’impréparation des Allemands, comme si le débarquement faisait de l’ombre à l’héroïsme de l’Armée rouge. Et y transparaît toujours un regret : le Débarquement a empêché l’occupation de l’Europe occidentale par les Soviétiques.

Voici ce qu’écrivait à ce sujet une revue militaire en 2012 : « Réfléchissons à ce qui se serait passé si les Alliés occidentaux avaient une fois de plus retardé et n’avaient pas lancé d’assaut amphibie en 1944. Il est évident que l’Allemagne aurait été vaincue, mais l’Armée rouge aurait terminé la guerre non pas à Berlin et sur l’Oder, mais à Paris et sur les bords de la Loire. Il est clair que le pouvoir en France serait revenu non pas au général de Gaulle, arrivé dans le wagon des Alliés, mais à quelqu’un du Komintern. Des personnalités similaires auraient été trouvées pour la Belgique, la Hollande, le Danemark et tous les autres pays, grands et petits, d’Europe occidentale (comme ils l’ont été pour les pays d’Europe de l’Est). Naturellement, l’Allemagne n’aurait pas été divisée en quatre zones d’occupation ; un seul État allemand aurait donc été créé, non pas dans les années 1990, mais dans les années 1940, et il se serait appelé non pas RFA, mais RDA. L’OTAN n’aurait pas eu sa place dans ce monde hypothétique, mais le Pacte de Varsovie aurait uni toute l’Europe. »

Pour les Soviétiques et les Russes, c’est un rêve récurrent. Gorbatchev et Mitterrand n’ont-ils pas rêvé ensemble d’une « maison européenne commune » où l’URSS aurait trouvé sa place, alors que l’édifice soviétique était déjà en train de s’écrouler ?

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Poutine lors des célébrations du 70e anniversaire du débarquement, le 6 juin 2014 // kremlin.ru

Mais revenons à l’actualité. D’où venait l’idée d’inviter la Russie qui n’a pas participé au Débarquement ni ne partage les valeurs qui sont les fondements mêmes de nos sociétés ? Comment l’Élysée comptait concilier une présence russe aux côtés du président du pays agressé et de ses alliés occidentaux ? C’est là qu’il faut parler du « yoyo ». On se souvient comment le président Macron a essayé, pendant des années, de créer un dialogue avec son homologue russe. Fastes de Versailles en 2017, atmosphère intime et familiale au fort de Brégançon en 2019, visites éclairs à Moscou pour essayer d’empêcher la guerre jusqu’à la veille de son déclenchement, en 2022. Dans ses tentatives de « raisonner » Poutine, de lui expliquer ses erreurs, Macron s’appuyait sur une sorte de crédo de la diplomatie française : « il faut parler avec la Russie », « il ne faut pas humilier la Russie », « il faut prendre en compte les intérêts sécuritaires légitimes de la Russie » et « la Russie restera toujours notre voisine ».

Ce tropisme pro-russe est bien représenté chez certains de nos diplomates. En témoignent les discussions sur les plateaux de LCI où les anciens diplomates, tels que Jean de Gliniasty, Gérard Araud ou Eugène Berg, pour ne nommer que quelques-uns, sans parler de l’ex-ministre des Affaires Étrangères Hubert Védrine, adoptent systématiquement la grille de lecture évoquée ci-dessus. Y transparaît une idée que j’ai souvent entendue de la bouche de certains de nos diplomates ou politologues qui rêvent toujours d’une grandeur passée : la France a intérêt à garder une certaine neutralité, à ne pas aller trop loin, afin que, le moment venu, elle puisse se charger des négociations entre la Russie et l’Ukraine, voire entre la Russie et l’UE. Bref, il faut anticiper un retour à la normale après la guerre pour se trouver aux bonnes loges en temps voulu !

Si finalement la Russie ne sera représentée ni aux cérémonies du Débarquement, ni à celles de la Libération, l’ambassadeur français à Moscou, Pierre Lévy, a bel et bien assisté à l’inauguration du cinquième mandat du président russe, le 7 mai dernier, alors que presque tous les autres ambassadeurs des pays occidentaux ont boycotté cette cérémonie, comme l’avait demandé le Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, Josep Borrell.

Le problème de la diplomatie française, c’est qu’elle a toujours du mal à s’adapter aux nouvelles réalités, à la nouvelle Europe où le ton est donné par les pays qui connaissent bien la Russie et ne veulent surtout pas qu’elle gagne en Ukraine et impose à l’Europe une pax russica : les États baltes, la Pologne, les pays scandinaves, la Grande-Bretagne. Au sein de cet ensemble, la France, pays doté de l’arme nucléaire, pourrait jouer un rôle important. Mais elle doit comprendre que faire cavalier seul pour ne pas se brouiller avec la Russie ne sert à rien. Tout à son obsession ukrainienne, Poutine n’est pas capable d’entendre des voix raisonnables. En Chine, on vient de créer le Chat GPT Xi Jinping, entraîné sur la philosophie politique du président chinois et une masse de documents officiels fournis par l’administration. Les Russes n’ont pas besoin d’un tel artifice : Vladimir Poutine incarne le cerveau collectif du KGB-FSB et agit en conséquence.

Conforté par son entourage passéiste et messianique, Poutine est incapable de distinguer la réalité de ses projets chimériques. L’Europe et l’Occident doivent rester fermes et solidaires dans leur soutien de l’Ukraine et dans leur opposition aux velléités impériales poutiniennes. Nous avons besoin d’une politique nette et cohérente. Et pour cela, il ne faut surtout pas jouer au yoyo.

Née à Moscou, elle vit en France depuis 1984. Après 25 ans de travail à RFI, elle s’adonne désormais à l’écriture. Ses derniers ouvrages : Le Régiment immortel. La Guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle 2019 ; Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle, 2016.

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