Alliance Trump-Poutine : ce qu’en pensent les Ukrainiens

Les tentatives de la Maison-Blanche et du Kremlin de régler le sort de l’Ukraine sur le dos des Ukrainiens et des Européens ont choqué l’opinion publique du pays qui subit depuis trois ans l’agression russe. Desk Russie présente ici quelques paroles de représentants de la société civile ukrainienne et d’intellectuels publiés sur les réseaux sociaux. Le peuple d’Ukraine démontre son courage et sa résilience.

Oleksandra Matviïtchouk, avocate et militante ukrainienne pour les droits de l’Homme. Prix Nobel de la paix 2022. 

Il y a trois ans, Poutine et nos partenaires internationaux évaluaient la capacité des institutions étatiques ukrainiennes à résister au choc et nous donnaient quelques jours tout au plus. Mais lorsque les citoyens ordinaires ont soutenu ces institutions étatiques, l’équilibre des forces a changé de façon spectaculaire. Depuis trois ans maintenant, nous avons pu résister à la pleine puissance de la machine militaire russe, et c’est la seule raison pour laquelle nous sommes entrés dans l’histoire mondiale.

Il est difficile pour nous d’évaluer la situation, car nous sommes encore au milieu du processus, mais les Ukrainiens font preuve de plus de résilience et d’endurance qu’ils ne le pensent. Nous ne sommes pas parfaits, mais difficile d’affirmer que quiconque aurait pu faire mieux. Alors que les banques, les universités, les théâtres et les cafés restent ouverts en Ukraine pendant les bombardements et les coupures d’électricité, dans certaines démocraties développées, tout s’arrête dès qu’il neige.

C’est à un prix très élevé que nous avons gagné la reconnaissance de notre identité et placé l’Ukraine sur la carte mentale du monde. Nous avons prouvé à maintes reprises au cours de notre histoire que la liberté et la dignité sont importantes pour les Ukrainiens. Grâce à notre passé, nous avons l’armée de nos ancêtres derrière nous. Notre avenir est inconnu, mais il n’est pas écrit d’avance. C’est pourquoi, quoi que les Ukrainiens pensent, ils doivent continuer à se battre pour lui.

Car l’espoir n’est pas une certitude que tout ira bien, mais la conviction profonde que tous nos efforts en valent la peine.

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Volodymyr Yermolenko, philosophe ukrainien, président du PEN-Club ukrainien

L’idée ukrainienne a toujours eu une capacité étonnante à vivre et à revivre dans l’histoire. Malgré des circonstances aussi défavorables que le souffle froid et mortel d’un empire qui sème la mort et la destruction.

J’écris depuis longtemps que la Russie est un projet politique centré sur les notions de violence, de bourreau, de chambre de torture et de mort. C’est une thanatocratie. Régner par la mort. En Russie, celui qui est capable de contrôler la mort et de la produire sans pitié devient le tsar. Poutine donne aux Russes la liberté de choisir différentes façons de mourir rapidement. C’est la seule liberté de choix dont ils disposent. Devient tsar celui qui montre sa volonté de décider qui doit mourir et quand. C’est ce que j’appelle une thanatocratie. Régner par la mort et par la peur de la mort.

Cet ennemi est fort. La mort qu’il apporte a très envie de vivre. C’est un paradoxe. La mort cherche son propre espace de vie, son Lebensraum. Un espace où elle peut faire ce qu’elle aime : détruire pour détruire. Sans obstacles.

Nous sommes un obstacle à cette thanatocratie. Dès aujourd’hui. Peut-être cette barrière se déplacera-t-elle un jour plus à l’est. Mais aujourd’hui, elle se trouve à nos frontières. Et tant que nous voudrons vivre, cette lutte continuera. Elle peut avoir des vagues différentes, favorables ou non. Mais l’essentiel est que nous croyions en nous-mêmes. Et que nous fassions ce que nous avons à faire.

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Valerii Pekar, entrepreneur, auteur et conférencier ukrainien

Dans tous les indicateurs par lesquels les citoyens peuvent mesurer l’efficacité de leur État, les pays européens surpassent de loin les États-Unis. Il en résulte une certaine arrogance de la part des Européens, et de nombreux auteurs américains de premier plan (de Fukuyama à Snyder) partagent avec leurs lecteurs leurs frustrations et leurs déceptions à ce sujet.

L’Europe a-t-elle obtenu tout cela en profitant de la sécurité américaine à bon marché, de la main-d’œuvre chinoise à bon marché et de l’énergie russe à bon marché ? Sans aucun doute.

Cela signifie-t-il que l’Europe est incapable de revenir dans l’arène ? Absolument pas, comme l’ont montré les récents discours d’Ursula von der Leyen et d’autres hommes politiques européens.

L’Europe a-t-elle pris du retard dans la course technologique ? Oui, et c’est sur ce point que porte le fameux rapport de Mario Draghi.

Cela signifie-t-il que l’Europe ne sera pas en mesure de rattraper son retard ? Absolument pas, et c’est sur ce point que porte les débats récents sur la déréglementation et d’autres changements importants.

Au cours des 2 500 dernières années, les Européens ont été les conquérants, les créateurs de sens, les découvreurs, les voyageurs, les inventeurs, les scientifiques et les artistes les plus énergiques, les plus intelligents, les plus brutaux, les plus réfléchis, les plus persévérants, les plus inventifs, les plus unis, les plus intrépides et les plus perspicaces.

Je dirais donc qu’il est trop tôt pour donner à la vieille dame un service funèbre. Elle peut encore se réveiller et donner du fil à retordre à tout le monde.

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Oleksiy Panytch, philosophe ukrainien, originaire de Donetsk

Au cours des deux dernières semaines, j’ai constaté plusieurs fois le même phénomène : des Américains d’origine russe ou ukrainienne qui détestent sincèrement Trump et sont très favorables à l’Ukraine tentent d’imposer catégoriquement aux Ukrainiens leur vision (à mon avis, très simpliste) de Trump, de Vance et de toute leur entreprise.

Ils disent que Trump est un criminel, qu’il a déjà vendu l’Ukraine, qu’il l’a achetée et revendue (mais à un prix plus élevé), que Vance est un imbécile cynique, que son discours à Munich n’était qu’une série de manipulations, etc. Dans le même temps, ces personnes réagissent avec hystérie à chaque nouvelle déclaration de l’administration américaine, prenant chacune d’entre elles au pied de la lettre, tout en déclarant qu’il s’agit d’un chaos dénué de sens.

En fin de compte, ces sympathisants de l’Ukraine sont en fait en train de « recruter » des Ukrainiens pour leur « front anti-Trump » américain, mais ne se soucient pas du tout du fait que nous, Ukrainiens, si nous voulons survivre, devons faire de notre mieux pour trouver un terrain d’entente et coopérer avec Trump et Vance – parce que personne ne nous donnera d’autres dirigeants américains au cours des quatre prochaines années.

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Un « point d’équilibre » dans ces négociations ne peut être atteint que si Trump et Poutine peuvent tous deux les présenter comme une victoire. Mais la victoire de Trump est impossible sans concessions de la part de Poutine – sinon, le monde entier dira que le président américain s’est simplement aplati devant le président russe. Je vous garantis que Trump ne veut pas d’une telle renommée, ne serait-ce que parce qu’il a encore la Chine à gérer. De  même, toute concession de la part de Poutine comporte déjà le risque pour lui de « perdre la face » et un sentiment de défaite, avec d’éventuelles conséquences catastrophiques sur le plan intérieur. Les quatre régions ukrainiennes, y compris les territoires qui n’ont pas été occupés militairement, ont déjà été incorporés dans la Constitution russe ; par conséquent, les ponts ont été brûlés et la retraite est impossible.

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Trump et Poutine au forum de l’APEC au Vietnam, novembre 2017 // kremlin.ru

Evhen Dykyj,  biologiste, officier de réserve, chroniqueur

Nous devons accepter la réalité : nous n’avons plus d’allié de l’autre côté de l’Atlantique. Plus encore, la Maison-Blanche est désormais un allié du Kremlin, et ils sont désormais ensemble contre nous.

Il n’y a là rien de fondamentalement nouveau ou impossible. Au contraire, cette situation peut même être considérée comme plus naturelle que l’état de soutien calibré de l’administration Biden à notre égard.

Historiquement, les États-Unis n’ont été les « alliés des nationalistes ukrainiens » et les « destructeurs de l’URSS » que dans la propagande soviétique et russe. Dans la réalité, c’était exactement le contraire.

Le vainqueur du nazisme, Roosevelt, s’est tranquillement partagé le monde avec l’allié d’hier d’Hitler, le camarade Staline et, dans ce monde divisé, nous n’étions pas censés avoir d’autre place que de faire partie de la Russie. Alors pourquoi s’étonner aujourd’hui que l’administration Trump laisse entendre que le même avenir nous attend ?

Bush père, sous la présidence de qui nous avons acquis notre indépendance, a essayé avec diligence de nous faire renoncer à cette indépendance et de nous amener à « construire un avenir avec une Russie démocratique ». À l’époque, non seulement les États-Unis n’ont pas contribué à l’effondrement de l’URSS, mais ils ont tenté par tous les moyens de la préserver.

Et lorsqu’ils n’ont pas réussi à contenir notre mouvement vers l’indépendance, ce sont les États-Unis (et non la Russie, assez paradoxalement) qui ont fait de notre désarmement nucléaire et du transfert du troisième arsenal nucléaire au monde détenu par la jeune Ukraine, « peu fiable », à la Russie « démocratique » et « amie », en échange d’un morceau de papier toilette de Budapest. C’était la condition pour reconnaître notre droit à l’existence. Comment s’étonner alors que les trumpistes essaient de nous faire mettre à genoux pour signer un bout de papier selon lequel nous leur devons tout notre sous-sol en échange d’une aide déjà fournie ?

Biden n’était pas le meilleur allié. Il s’est fixé un faux objectif ( « empêcher Poutine de gagner » au lieu de « vaincre la Russie »), et c’est à cause de ce faux objectif qu’il ne nous a pas fourni les ressources suffisantes à un moment où il y avait la possibilité d’une victoire militaire relativement rapide (automne-hiver 2022-2023). Il n’a cessé d’osciller entre le désir de nous aider et la crainte d’une « escalade », cédant au chantage nucléaire du Kremlin, et c’est pourquoi il a très mal dosé notre assistance militaire. Les « lignes rouges » qu’il s’était fixées n’ont pas été la dernière raison pour laquelle nous nous sommes retrouvés dans une longue guerre d’usure.

Malgré tout, il a été notre allié. En revanche, non seulement Trump n’est pas notre allié, mais par sa nature même, il est un allié organique du Kremlin, et nous devons le comprendre dès maintenant.

[…]

Aucun « accord de paix » entre Moscou et Washington ne nous liera à quoi que ce soit, ni ne nous affectera en aucune façon – tant que nous n’avons pas nous-mêmes capitulé. Résister à la pression du Kremlin et de la Maison-Blanche en même temps ? Pas facile, mais c’est une question de vie ou de mort. Il faut donc résister. Faire la guerre à la Russie sans l’aide américaine ? Plus difficile qu’avec. Mais en aucun cas impossible.

Nous pouvons choisir la capitulation et retarder notre destruction pendant la courte période dont la Russie a besoin pour restaurer sa « ferraille » perdue et réorganiser l’armée. Et en même temps, rendre cette destruction presque inévitable, après cette courte pause.

Ou bien nous pouvons choisir la voie de la lutte jusqu’à la victoire, et dans un an ou deux obtenir non pas un « gel » et un report de la fin, mais la Victoire, des terres libérées et des conditions de paix qui rendront vraiment impossible la prochaine attaque contre nous pendant au moins une génération.

Que perdons-nous si nous refusons le diktat du Kremlin et de la Maison-Blanche ?

L’aide militaire américaine représente aujourd’hui environ 40 % de nos besoins militaires. C’est beaucoup, mais ce n’est pas du tout la même chose que de perdre son pays sous occupation russe.

Au moins la moitié de l’aide américaine nous sera fournie par les alliés européens qui sont prêts à nous soutenir jusqu’au bout. Il ne s’agit en aucun cas de l’ensemble de l’UE ou de l’OTAN, mais d’un certain nombre de pays dont les budgets et les industries de défense ne sont pas des moindres.

Et la majeure partie de ce qui ne sera pas compensé, nous sommes en mesure de le produire nous-mêmes, grâce à notre industrie de défense. Bien sûr, nous ne fabriquons pas encore notre propre Patriot, mais nous sommes tout à fait capables de nous procurer tous les principaux types d’armes lourdes, de munitions et même d’équipements.

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