À propos du livre de Filipp DZYADKO, Radio Vladimir (Stock, 2025)
Ce livre d’un fils et petit-fils de dissidents dessine le portrait de l’opposition russe d’aujourd’hui. Quel est son credo moral ? A-t-elle retrouvé le courage légendaire et l’intelligence politique des dissidents soviétiques ? Pour Philippe de Lara, Filipp Dzyadko réussit à dégager par petites touches la contradiction tragique de l’opposition russe : en plaidant pour retrouver l’héritage de la dissidence, il démontre que la dissidence est impossible aujourd’hui.
À voir ce qui se passe dans notre pays natal, on croit tourner les pages d’un livre dont l’auteur aurait compilé des dizaines de dystopies.
Radio Vladimir, p. 110
Au début, ce livre m’a dérangé, car j’ai reconnu dans plusieurs passages le lamento égocentrique de certains opposants russes en exil, qui s’affligent de ce que la tyrannie de Poutine leur inflige mais n’ont guère d’empathie avec les Ukrainiens confrontés à une guerre génocidaire ou qui, comme l’auteur, manifestent leur compassion pour l’Ukraine par des phrases embarrassées du genre : « Sachant que tout cela reste sans commune mesure avec ce qu’endurent les Ukrainiens1. » J’ai bien fait de passer outre cet aspect du livre de Filipp Dzyadko car il ne s’y réduit pas, il est d’une autre trempe, profonde et tragique. S’il est, en effet, autocentré sur les Russes, c’est parce qu’il tente de répondre à une question brûlante : pourquoi l’opposition intérieure au régime de Poutine est-elle si impuissante et désemparée ? Pourquoi les héros et martyrs de l’opposition à Poutine et à la guerre sont-ils le plus souvent isolés, victimes de la répression pour des actes solitaires ? Comment rendre plus tangible ce que l’auteur appelle « la société secrète de l’imagination » ?
Magnifiquement écrit, le livre déploie dans un désordre apparent anecdotes et portraits d’opposants d’aujourd’hui et d’hier – un livre « composé à partir de morceaux de dissidence », dit le prière d’insérer. Les personnages clés sont des hommes et des femmes qui ont connu l’époque soviétique : Oleg Orlov, l’un des fondateurs de Memorial, né en 1953, le poète Lev Rubinstein (1947-2024), la mère de l’auteur, Zoïa Svetova, journaliste et militante des droits de l’homme, née en 19592, le père Vladimir Zelinski, né en 1942, le poète Mikhaïl Aïzenberg, né en 1948, Natalia Gorbanevskaïa3 (1936-2013), que l’auteur a connue à Paris, l’ami anonyme âgé de 89 ans, qui a vu Staline dans son cercueil et, enfin, Vladimir Roumiantsev, né en 1961. Ce dernier fournit au livre son titre et son fil conducteur. Vladimir est un ouvrier de chaufferie à Vologda, une petite ville à 480 km au nord de Moscou. Passionné de radio – dans sa jeunesse, il s’était construit un récepteur pour écouter les « voix ennemies » (les radios étrangères interdites) –, il a bricolé en 2014 une station de radio clandestine, en réaction à l’hystérie patriotique qui avait suivi l’invasion de la Crimée. Depuis 2014, il émet tous les jours, seul dans son petit appartement : reprise d’émissions de médias indépendants, musique, documents glanés sur Internet. Il y a un programme pour enfants, de la vulgarisation scientifique, des extraits de livres, un peu de politique vers 18 heures. À partir du 24 février 2022, les nouvelles de la guerre et la dénonciation des mensonges officiels et des crimes commis en Ukraine occupent l’essentiel de l’antenne. Radio Vladimir émet 24 heures sur 24 mais dans un rayon minuscule, quelques pâtés de maison, même s’il a augmenté comme il pouvait la puissance de l’émetteur après le 24 février : trois kilomètres selon le procès-verbal du FSB. « Je pense qu’ils exagèrent », écrit Vladimir. À l’été 2022, Vladimir est arrêté et son matériel détruit, il est condamné à trois ans de prison par un tribunal local. Jusque-là ironise Vladimir, « ils ont supporté ma polissonnerie radiophonique ».
Filipp Dzyadko apprend l’existence de Vladimir et son arrestation alors qu’il vient de publier son premier roman, Radio Martyn, l’histoire d’une société secrète luttant contre la propagande via une radio clandestine. Frappé par cette coïncidence, il correspond avec Vladimir, qui sera comme le guide de ce deuxième livre, à la recherche du ressort de la résistance au régime de Poutine. Ce ressort, Filipp pense le trouver dans l’expérience de la dissidence (d’où l’importance des personnages clé évoqués ci-dessus) : comment agir, et agir collectivement, face à une répression implacable et à l’atomisation de la société ? Agir et pas seulement témoigner, comme surent le faire les dissidents soviétiques.
Mais s’agit-il de « rester soi-même dans une société totalitaire » ou de combattre effectivement le régime ? Ici se loge une ambiguïté systématique du livre, sans doute voulue : on ne sait jamais si, pour l’auteur, la résistance intérieure est une fin en soi ou une ressource pour agir. Il semble pencher pour la résistance intérieure quand il cite un dissident affirmant que « l’initiative du 25 août 1968 n’est pas la manifestation d’une lutte politique mais d’un combat moral » (p.185). « Je me disais : que faire ? se souvient Gorbanevskaïa. Manifester m’a paru la seule réponse sensée, la seule réponse véritable démonstrative. » Étaient-ils des héros ou des fous ? « Ni l’un ni l’autre. Ni héros ni fous. C’étaient simplement des gens qui voulaient agir en conscience. Disons plus trivialement, soulager leur conscience. » Commentaire de Filipp : « Ils ne pouvaient agir autrement, car ils refusaient de vivre les yeux baissés. Ce qu’ils sont pour moi ? Des héros. » (p. 168)
Mais à d’autres moments du livre, il explique que les dissidents ne se contentaient pas de conquérir leur « liberté intérieure », qu’ils faisaient de cette liberté intérieure une force agissante. C’est la leçon qu’avait comprise Navalny4. L’auteur donne en exemple Oleg Orlov, qui avait reproduit et affiché la nuit dans Moscou des tracts dénonçant la guerre d’Afghanistan : « Je partais du principe que les gens les liraient en allant travailler. Je l’ai fait. Je l’ai fait. C’est bien. Ça fait peur, très peur […], ils me recherchent, ils ont lancé des poursuites. Ils peuvent rappliquer à tout moment5. » « Oleg Orlov a connu mon grand-père et mon père. Je ne peux pas leur téléphoner, mais je peux lui parler, à lui […]. À la veille d’un long procès qui peut le mettre sur le long chemin d’un camp pénitentiaire, je lui téléphone et lui demande pourquoi avoir couru le risque de placarder des tracts antiguerre à travers la ville. Et pourquoi continuer d’y croire et d’agir maintenant. » Orlov lui répond d’abord : « Pourquoi ? Je n’en sais rien. C’était un choix pour moi-même. » Nous sommes encore dans le registre de la résistance intérieure comme fin en soi, mais Orlov poursuit : « Et puis je voulais montrer aux gens qu’il existait un courant clandestin… car je ne signais pas Oleg Orlov, hein. J’y avais réfléchi : au nom de qui ? Et ce groupe s’est appelé Action. Je voulais montrer que nous étions nombreux et que nous agissions. »
La dissidence apparaît donc comme une action effective à ce moment du livre, mais on a l’impression dans les pages suivantes que l’auteur a pour ainsi dire perdu le sens de la dissidence comme action. Il ne reste plus que les lettres envoyées aux prisonniers politiques pour leur montrer qu’ils ne sont pas seuls. « Quel étrange paradoxe que cet optimisme des prisonniers politiques », s’étonne Filipp, alors que « l’humeur dominante des opposants dans l’âme – en Russie comme dans l’émigration – est une profonde dépression collective. » (p. 125). Mais, un peu plus loin (p. 139), il évoque le réseau clandestin Stop the Wagons, qui sabotent les lignes de chemin de fer pour empêcher les convois militaires d’atteindre le front. Comme s’il n’y avait pas de différence entre le témoignage symbolique et la perspective d’une action effective.
Cependant, on comprend peu à peu que cette confusion ne vient pas de l’auteur mais de la situation : dans un univers de surveillance généralisée et de répression du moindre geste d’opposition – la jeune artiste Sacha Skotchilenko a été condamnée à onze ans et demi de prison pour avoir remplacé les étiquettes de prix par des messages antiguerre dans une supérette –, les opposants solitaires ne sont jamais sûrs que leurs petits gestes vont être perçus par quelqu’un, ils ne savent pas si la société secrète de l’imagination existe. Alors que les dissidents soviétiques ne doutaient pas de la société qu’ils formaient, même quand ils étaient isolés en prison.
Autrement dit, quand l’auteur semble ne pas distinguer la résistance intérieure, les petits gestes, et l’action collective des dissidents, il ne fait que décrire la condition des opposants sous un régime féroce, plus proche de la terreur stalinienne que de l’époque brejnévienne. De fait, ce n’est qu’après la mort de Staline que la dissidence comme mouvement s’est développée. Il est dommage cependant que l’auteur, tout en appelant à retrouver l’héritage de la dissidence, laisse de côté les penseurs de la dissidence, comme Boukovski, Amalrik, Miłosz, Havel, qui ont théorisé et mis en pratique l’articulation intime entre la résistance intérieure et la lutte politique contre le pouvoir (voir mon article cité plus haut). Eux avaient compris, sans nostalgie, que l’empire était moribond et ils savaient comment lui porter des coups cuisants. Ce point est ma seule véritable critique du livre.
À deux reprises, Filipp Dzyadko s’étonne que les opposants d’aujourd’hui soient plus désespérés sinon déprimés que leurs devanciers soviétiques. Pourtant, ils savent que la tyrannie soviétique s’est effondrée et que sa réplique poutinienne connaîtra le même sort, alors que les dissidents ne pouvaient pas l’imaginer. « Nous avons de la chance : celles et ceux qui, de diverses manières, se sont battus contre le système soviétique, ne savaient pas que cette lutte finirait par la ruine de l’URSS. Alors que nous savons que la protestation morale s’élèvera un jour en force politique. » (p. 215) Dans ce passage, l’auteur paraît s’en tenir à cette conclusion irénique : chacun fait ce qu’il peut, et le régime finira par tomber. Pourtant, il avait donné précédemment deux explications du désarroi des opposants russes, qui révèlent une dimension proprement tragique. La première est qu’après avoir cru à la disparition du mal en 1991, il est douloureux de s’apercevoir qu’il est revenu – ou, plus précisément, qu’il est toujours là. La seconde explication est plus profonde. Elle met en cause l’incapacité russe, de tous les Russes et pas seulement du régime, à se débarrasser pour de bon du stalinisme. Staline est la némésis de la Russie. Malgré le travail admirable de Mémorial, les traumatismes du passé n’ont pas été surmontés. « La terreur stalinienne a provoqué une atomisation profonde, une suspicion à l’encontre de toute forme singulière ou étrangère, une tendance à l’espionnite. Avec pour conséquence une peur viscérale qui s’est transmise de génération en génération. […] Staline est la patrie de notre peur […], c’est le syndrome post-traumatique de la nation. Il est inscrit dans les gènes du pays. » (p. 179)
On pourrait ajouter une troisième explication : le poison des frontières ouvertes et de l’exil, qui dilue l’espace de la lutte contre le pouvoir dans une société fermée, au profit du fantasme d’une Russie heureuse sans Poutine.
Une fois encore, le livre est une mosaïque d’époques et d’expériences, qui interroge bien plus qu’il n’adopte l’état d’esprit qui règne dans l’opposition. Le livre se clôt sans le citer sur un mot d’ordre ambigu, tiré de l’épilogue du Comte de Monte-Cristo : attendre et espérer. Est-il dupe de cette ambiguïté ? En tout cas, Filipp Dzyadko a su dégager par petites touches la contradiction tragique de l’opposition russe : en plaidant pour retrouver l’héritage de la dissidence, il démontre que la dissidence est impossible aujourd’hui.
Maître de conférences à l’université Paris II Panthéon-Assas. Enseigne la philosophie et la science politique. Collaborateur régulier de Commentaire, chroniqueur au magazine Ukrainski Tyzhden. Ses travaux portent sur l’histoire du totalitarisme et les sorties du totalitarisme. A notamment publié: Naissances du totalitarisme (Paris, Cerf, 2011), Exercices d’humanité. Entretiens avec Vincent Descombes (Paris, Pocket Agora, 2020).
Notes
- Ou celle-ci : évoquant la fermeture des théâtres à Moscou, les poursuites contre les artistes et les écrivains, la disparition des librairies, etc., l’auteur ajoute : « Il n’est même pas permis de pleurer le naufrage de cette ville quand on sait le mal causé aux villes d’Ukraine par la guerre de la Russie. »
- Voir le portrait de Zoïa Svetova par Benjamin Quénelle, « En Russie, une famille dissidente de génération en génération », paru en mai 2025 dans Le Monde.
- Poétesse majeure, Gorbanevskaïa faisait partie des huit personnes, huit « héros », qui manifestèrent sur la place Rouge le 25 août 1968 pour protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie, sous la banderole « Pour votre liberté et la nôtre ». Ils furent brutalement arrêtés. Gorbanevskaïa, enceinte à l’époque et mère d’un jeune enfant, fut jugée plus tard et condamnée à un internement psychiatrique pour « schizophrénie latente », la maladie inventée par le KGB contre les dissidents. Libérée en 1972, elle émigre en France en 1975.
- Voir mon article paru dans Desk Russie en mars 2024, « Alexei Navalny : le politique et le dissident ».
- En fait, le KGB ne retrouva jamais l’auteur de ces tracts. Oleg Orlov a quitté la Russie le 1er août 2024 dans le cadre d’un échange de prisonniers. Il était alors détenu après sa condamnation à deux ans et demi de prison pour avoir « discrédité l’armée russe ».

