La guerre devient inévitablement un test de résistance pour un pays, affirme le journaliste et essayiste ukrainien qui sert également dans l’armée. La guerre éprouve l’État pour sa résilience, les institutions pour leur efficacité, et les citoyens du pays pour leur niveau de solidarité. Les alliés de l’Ukraine à l’Ouest et ses ennemis à l’Est étaient convaincus que les Ukrainiens échoueraient à chacun des trois examens. Ils se sont trompés.
Requiem de la Petite-Russie
La Russie pouvait penser que nous ne tiendrions pas la guerre, parce que trois ans plus tôt, de son point de vue, notre pays avait voté pour la paix. À Moscou, les résultats de 2019 pouvaient être perçus comme une capitulation électorale, et au Kremlin mûrissait sans doute la certitude que la population du pays voisin était fatiguée à la fois de la guerre et du « parti de la guerre ». Le fait que, durant les trois années précédant la guerre, le président de l’Ukraine ait parcouru la distance allant de « nous nous entendrons à mi-chemin » jusqu’à l’interdiction de conglomérats médiatiques prorusses fut probablement perçu comme une trahison du politicien envers ses électeurs.
Cet écart entre les slogans électoraux et la politique réelle créait à Moscou l’illusion que les élites ukrainiennes s’étaient aliénées la population du pays. Que les politiques tenaient les électeurs en otages. Que les résultats du vote de 2019 pouvaient permettre à l’armée russe d’avancer en colonnes vers la capitale ukrainienne, sans même se déployer en ordre de bataille. Le président russe était à ce point prisonnier de ses illusions que, dans les premiers jours de la guerre, il a même enregistré un message adressé aux militaires ukrainiens leur proposant de prendre le pouvoir entre leurs mains.
En conséquence, l’armée russe, préparée à une « opération spéciale », a découvert qu’elle devait mener une guerre à grande échelle. Dans les premiers mois de l’invasion, nous avons vu des rassemblements contre les occupants à Kherson. Des vidéos de civils arrêtant des chars russes dans la région de Tchernihiv. De la résistance spontanée à l’arrière de l’ennemi. Nous avons vu tout ce qui ne s’est jamais produit dans la région de Koursk lorsque l’armée ukrainienne y est entrée. Et si, avant la guerre, Vladimir Poutine nourrissait encore des illusions selon lesquelles il existerait une « autre Ukraine », prête à porter des pantalons bouffants traditionnels et à danser le hopak [danse traditionnelle ukrainienne, NDLR] pour le « grand frère », ces illusions sont probablement mortes en 2022.
Terra incognita
Les pays occidentaux pouvaient penser que nous ne tiendrions pas l’invasion, parce qu’ils étaient eux aussi prisonniers de leurs illusions. Pendant des décennies, l’Europe s’était habituée à considérer la Russie – dans sa version « soviétique » comme « postsoviétique » – comme l’incarnation d’une force impitoyable que seul Washington pouvait contenir. Le Kremlin a longtemps su vendre avec succès le fantôme de sa propre puissance – et celui-ci se vendait avec succès dans les pays de l’Union européenne.
Quand l’Europe regardait vers l’Est, elle regardait à travers Kyïv – directement Moscou. Notre pays a longtemps été considéré comme une région frontalière incapable de se déterminer quant à son identité. Nous étions un objet de négociation et non un sujet de négociation, et longtemps notre pays n’a fourni que des nouvelles sur la manière dont une minorité active dans les rues s’opposait aux résultats d’élections nationales.
Pendant des décennies, l’Occident a estimé que la Russie était « too big to fail ». Elle disposait d’un poing blindé capable d’atteindre la Manche. D’une aviation stratégique et de croiseurs lance-missiles. De missiles hypersoniques et d’une armée professionnelle sur laquelle le Kremlin n’a pas économisé ces vingt dernières années. Tout ce que les Forces armées ukrainiennes ont appris ensuite à détruire.
Nous étions l’underdog classique, l’outsider sur lequel personne n’était prêt à miser. Personne ne croyait en notre avenir, et personne ne connaissait notre passé. Nous étions un pays qui savait faire des révolutions, de la boxe et de l’Eurovision. Ceux qui avaient désappris à faire la guerre pensaient que nous non plus n’y parviendrions pas. Il nous a fallu les surprendre. Et nous surprendre nous-mêmes.
Republic strikes back
Face à une menace, il existe trois réactions – « frapper », « se figer », « fuir ». Il y a trois ans et demi, en Ukraine, le premier choix a été fait par tant de personnes que l’armée a aussitôt triplé de taille. Trente années d’indépendance n’ont pas été vaines – et ceux pour qui l’Ukraine était devenue une valeur et non un acquis étaient prêts à payer des pots-de-vin pour avoir le droit de revêtir l’uniforme.
La viabilité d’un pays se mesure au nombre de personnes prêtes à se battre pour lui. Des millions de citoyens atomisés sont incapables d’action collective. Une nation est soudée par la colle de la solidarité intérieure. Elle passe un examen au moment où ses membres sont prêts à placer l’intérêt commun au-dessus de l’intérêt personnel. Nous avons commencé à le passer il y a trois ans et demi – et nous ne cessons de le faire depuis.
L’effet de surprise de notre résistance a été si grand que l’on tente encore régulièrement de la dévaluer. On nous accuse de corruption – comme s’il n’y en avait pas eu dans d’autres pays en temps de guerre. On nous reproche la mobilisation forcée – comme si le phénomène « Forrest Gump » n’avait pas été une réaction des autorités des États-Unis au manque de soldats pendant la guerre du Vietnam (le ministre de la Défense du pays a abaissé le seuil intellectuel pour les conscrits lorsqu’ils manquaient). On parle de l’inefficacité de nos institutions – comme si, avant la guerre, on avait placé en elles des attentes stratosphériques.
Nous sommes devenus un rappel vivant que la subjectivité d’un pays ne se mesure pas à son niveau de revenu national. Que des États habitués à se considérer comme avancés peuvent ne pas réussir l’examen dans des conditions analogues. Que l’ancienne division entre sujets et objets de la géopolitique s’est fissurée – et que le pays devenu soudain le plus important de la planète, c’est le nôtre.
Il s’est avéré que les règles des décennies à venir dépendraient de l’issue de notre guerre. Notre succès ou notre défaite fixeront pour le monde les limites du possible et du permis. Les manuels des académies militaires seront réécrits à la lumière de notre expérience, et les armées des grandes puissances se réarmeront sur la base de nos inventions. Nous avons rappelé au monde les valeurs, et l’attitude envers notre pays est devenue une ligne de partage éthique qui révèle sans faute les cyniques. Notre inflexibilité face au mal ne leur permet pas de se croire des gens honnêtes.
D’après tous les calculs, nous aurions dû perdre il y a trois ans et demi. Nous n’aurions pas dû avoir assez de volonté, de personnes ni de ressources. Nous devions devenir une preuve de plus que les Perses sont plus forts que les Spartiates, que David est plus faible que Goliath, et que les républiques sont condamnées à perdre face aux empires. Nous devions « connaître notre place », « attendre notre tour » et « ne pas provoquer les forts ». Cette table, nous l’avons renversée.
La guerre nous a appris que la culture est la mémoire collective d’une nation. Que la rancune est son immunité collective. À la quatrième année de la guerre, nous avons pris l’habitude de nous reprocher de mal relever les défis de l’invasion. Mais pour nous juger, il faudrait trouver ceux qui, face au même défi, s’en sont mieux sortis que nous. Ces soixante-dix dernières années, il n’y en a pas eu. Il est échu à ce monde de vivre selon les règles que notre pays écrit.
Traduit de l’ukrainien par Desk Russie
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Pavlo Kazarine, né en 1983 à Simferopol, est un journaliste, essayiste, philologue et militaire ukrainien.

