À la veille des élections municipales, l’auteur propose une analyse lucide et informée de la situation politique en Géorgie. Elle laisse peu d’espoir en un renouveau politique.
Le 4 octobre, les électeurs géorgiens sont appelés aux urnes pour les municipales afin d’élire maires et conseillers départementaux1. Reste à savoir combien répondront présents : pour beaucoup, face à la régression démocratique en cours, ce rendez-vous électoral n’a guère de sens.
Les élections législatives d’octobre 2024 ont conforté la domination du Rêve géorgien sur le Parlement, mais leurs résultats restent contestés par l’opposition. La journée du 23 septembre a marqué le 300e jour de mobilisation : des citoyens de tous horizons continuent de se rassembler dans les grandes villes du pays – chaque soir dans la capitale, Tbilissi – pour exiger l’annulation des résultats et la tenue d’un nouveau scrutin. Dans ce contexte, le Parlement actuel et, avec lui, le nouveau président de la Géorgie, Mikheïl Kavelachvili – élu par les députés en décembre 2024 – ne sont pas légitimes aux yeux de ces citoyens.
Recul démocratique et virage pro-russe
La crise actuelle s’inscrit dans un recul démocratique continu de la Géorgie. Depuis 2022, ce mouvement s’accompagne d’un rapprochement assumé avec Moscou, orchestré en coulisses par le fondateur du Rêve géorgien et véritable homme fort du pays, Bidzina Ivanichvili, un oligarque ayant fait fortune en Russie. Sur le plan géopolitique, Tbilissi reste officiellement pro-occidentale – les objectifs d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN sont inscrits dans la Constitution depuis 2017 – mais refuse de sanctionner la Russie et évite même de la nommer dans les discours sur la guerre en Ukraine. Plus encore, l’Union européenne est accusée d’être un « parti de la guerre », cherchant à ouvrir un front dans le Caucase : une rhétorique qui traduit une défiance grandissante envers Bruxelles2 et qui fut au cœur de la campagne législative de 2024.
Ce virage international s’est doublé de mesures intérieures hautement controversées : condamnation de Nika Gvaramia en pleine négociation avec l’UE, projet de loi sur les « agents étrangers » directement inspiré du modèle russe, et offensive contre les ONG, accusées entre autres de promouvoir la « culture homosexuelle » – un discours calqué sur la rhétorique du Kremlin. Derrière cette convergence idéologique et ce raidissement autoritaire, des réseaux d’influence bien identifiés sont à l’œuvre.
Tout d’abord, l’Église orthodoxe géorgienne. Lors des dernières élections, son influence grandissante s’est traduite par des sermons dominicaux reprenant presque mot pour mot les slogans du pouvoir : appel à la « paix » et dénonciation du « péril occidental ». Cette politisation religieuse prend une dimension particulière en raison de ses liens étroits avec Moscou, révélés par des fuites massives en 2021. Celles-ci documentent les pressions exercées par le patriarcat de Moscou sur les nominations à des postes clés de l’Église géorgienne et les contacts réguliers de certains hiérarques avec les services de sécurité russes.
Ensuite, les réseaux d’affaires. Après l’adoption des sanctions européennes, une partie du commerce extérieur russe s’est réorientée vers ses partenaires méridionaux, transformant la Géorgie en carrefour économique pour les flux vers et depuis la Russie. Loin de se joindre aux sanctions, le gouvernement géorgien s’est félicité de la hausse des échanges et des investissements. Certains secteurs stratégiques, où des liens étroits existent de longue date entre, d’une part, des hommes d’affaires russes ou géorgiens basés à Moscou, et d’autre part, des membres du Rêve géorgien, sont particulièrement concernés par cette explosion des échanges bilatéraux. Nous nous contentons de citer ici quelques cas emblématiques :
- Énergie — Lukoil et l’homme d’affaires Othar Partskhaladze, sanctionné par le Département d’État américain ;
- Industries extractives — La mine de Chiatura, détenue par l’oligarque russe Mikhaïl Sotsky, au cœur d’un scandale en 2025. Celui-ci est soupçonné d’avoir versé des pots-de-vin à Bidzina Ivanichvili ;
- Eaux minérales — La marque emblématique Borjomi, contrôlée par le groupe Alfa du milliardaire Mikhaïl Fridman, proche de Vladimir Poutine ;
- Télécommunications — Le magnat Fridon Injia, associé à plusieurs partenaires russes, dirige des entreprises du secteur. Il fut jusqu’en 2024 député de l’Alliance des patriotes, un parti ouvertement prorusse.
Face à ce recul démocratique, les mobilisations militantes, tout comme les mises en garde des ONG internationales et des partenaires occidentaux, se sont multipliées – en vain. Le gouvernement géorgien a, au contraire, suspendu le processus d’adhésion à l’Union européenne le 28 novembre 2024. La décision a mis le feu aux poudres dans une société où environ 80 % des citoyens se déclarent favorables à l’adhésion. Quant au rapprochement avec Moscou, il est loin de faire consensus : même parmi les sympathisants du Rêve géorgien, beaucoup rappellent que 20 % du territoire (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) reste occupé par la Russie. Malgré les sanctions imposées par Bruxelles et Washington, le pouvoir demeure jusqu’à présent sourd aux pressions, qu’elles viennent de l’étranger ou de la rue.
Le boycott des élections municipales
Dans ces conditions, les principaux partis d’opposition – dont le Mouvement national uni (MNU), fondé par l’ancien président Mikheil Saakachvili – ont annoncé qu’ils ne présenteraient pas de candidats aux élections prévues la semaine prochaine. L’ancienne présidente Salomé Zourabichvili s’est jointe à eux pour appeler au boycott et il y a fort à parier que l’appel sera largement suivi.
Rien dans l’attitude du gouvernement ne permet d’espérer que le scrutin offre les garanties nécessaires pour prévenir les fraudes massives relevées lors des précédentes élections. Tout porte même à croire l’inverse. Le Premier ministre Irakli Kobakhidze a longtemps refusé la présence d’observateurs de l’OSCE, avant de se raviser le 6 septembre – un délai trop court pour que l’organisation puisse déployer une mission. Même les associations géorgiennes d’observateurs indépendants, très actives lors des législatives de 2024, ont choisi de ne pas participer, à l’image d’ISFED, de GYLA et d’Observers. Une rupture avec une tradition d’observation électorale pourtant bien ancrée en Géorgie. Les citoyens devront se contenter de missions internationales qu’il est difficile de qualifier autrement que « de complaisance » – une dizaine en tout : le Conseil électoral national d’Éthiopie, la Commission centrale des élections et des référendums du Kirghizistan et autres comités pompeux et lointains.
Pendant ce temps, le gouvernement multiplie les pressions sur les partis politiques via les instruments judiciaires de répression : ces six derniers mois, dix leaders – en particulier ceux du MNU et des quatre partis de la Coalition pour le changement – ont été inculpés et emprisonnés pour des infractions administratives ou pénales. Zourab Japaridze, du parti Plus de libertés, ainsi que Mamouka Khazaradze et Badri Japaridze, de Lelo, ont été condamnés à respectivement sept et huit mois de prison pour avoir refusé de témoigner devant une commission parlementaire visant à établir des crimes commis sous la présidence de Saakachvili – ils dénoncent, comme beaucoup, une chasse aux sorcières. Hélène Khochtaria a été arrêtée le 15 septembre dernier pour avoir tagué une affiche campagne du maire sortant de Tbilissi. Le mobile politique laisse peu de doute, notamment dans ce dernier cas. D’autres ont choisi l’exil, à l’image de Guiorgui Gakharia, ancien Premier ministre et transfuge du Rêve géorgien, un temps pressenti pour la mairie de Tbilissi, qui a trouvé refuge en Allemagne.
Les deux leaders de Lelo ont, entre-temps, obtenu la grâce présidentielle, et leur formation maintient envers et contre tout sa participation au scrutin. Ces décisions nourrissent chez les électeurs des soupçons de collusion avec le pouvoir et accentuent les dissensions au sein de l’opposition. Tako Tsatskrialachvili, dont l’ONG Let’s Do It Georgia a dû fermer suite à la suite de la nouvelle loi sur « les agents étrangers », témoigne depuis Akhaltsikhe : « Lelo et le parti de Gakharia, Pour la Géorgie, devraient s’abstenir de participer afin de ne pas légitimer le Rêve géorgien. » Flora Pachulia, juriste à Koutaïssi, s’est résolue à boycotter les élections, même si elle n’est pas entièrement convaincue : « Comme les partis sont affaiblis tant au niveau national que local, je pense que leur participation aux élections aurait pu renforcer localement l’esprit de résistance. »
La capitale de la Géorgie, ainsi que quelques grandes villes (Batoumi, Koutaïssi…) sont les seules circonscriptions dans lesquelles une vraie bataille électorale aurait pu se jouer. Partout ailleurs, le Rêve géorgien cadenasse les campagnes : il est déjà à la tête de 63 des 64 sakreboulo (les conseils départementaux). Les difficultés rencontrées lors des législatives de l’an dernier se posent avec encore plus d’acuité pour les municipales. Divisées, les formations d’opposition ne présentent pas de candidats communs et souffrent d’un manque d’implantation locale. Cette situation laisse le champ libre aux autorités sur place pour intimider les contestataires et détourner les ressources administratives au moment de la campagne puis exploiter toute la gamme des « technologies électorales » le jour du scrutin – ainsi que l’on désigne les méthodes de manipulation des votes.
À l’instar des régimes autoritaires voisins, turc et russe, la popularité du Rêve géorgien se mesurera avant tout au taux de participation. Le véritable enjeu de ces élections se jouera donc en dehors des urnes.
Ceux qui votent avec leurs pieds
À Tbilissi, la contestation quotidienne s’est déplacée du Parlement au quartier général de campagne du maire sortant, Kakha Kaladze, ancien footballeur devenu figure éminente du Rêve géorgien. La véritable épreuve de force n’aura lieu que le 4 octobre : un cortège massif est attendu dans la capitale, avec la participation probable de citoyens venus de tout le pays. Les appels à rejoindre le mouvement se multiplient, relayés aussi bien par les partis et groupes d’activistes que par de simples citoyens. Tako prévoit d’y participer avec ses amis d’Akhaltsikhe.
Néanmoins, même à l’approche de cette journée, l’opposition demeure fragmentée : certains leaders appellent au renversement du gouvernement, voire à la révolution, tandis que d’autres restent plus prudents, continuant d’exiger la tenue de nouvelles élections législatives et la libération des détenus politiques. Comme observé au cours de l’année écoulée, la mobilisation s’organise davantage en dehors des partis traditionnels, à travers des corporations (fonctionnaires, étudiants, médecins, etc.) et divers groupes de la société civile.
Jusqu’à présent, cette contestation, même à son apogée en novembre 2024, n’a pas ébranlé le pouvoir. Si les arrestations de figures politiques de premier plan suggèrent une certaine fébrilité, la situation reste peu susceptible de changer, tant l’arsenal répressif s’est depuis considérablement renforcé.
Les cas de journalistes étrangers refoulés à la frontière et d’entraves à la liberté de la presse s’égrènent depuis le début de l’année : un caméraman détenu huit jours pour avoir filmé des arrestations de manifestants, un autre sanctionné pour une publication sur Facebook, des journalistes de Netgazeti et OC Media condamnés à plusieurs reprises à des amendes de 5 000 GEL (environ 1 500 €) pour avoir « bloqué la circulation » alors qu’ils couvraient les manifestations. Ces journalistes ont en commun d’exercer pour des médias d’opposition.
Le cas de Mzia Amaglobeli, journaliste renommée et cofondatrice de Netgazeti et Batumebeli, poursuivie au pénal pour avoir giflé un policier, a suscité l’émoi jusqu’au Parlement européen. En août dernier, à l’issue de six mois de procédures, elle a été condamnée à deux ans de prison ferme.
Au-delà de ces attaques ciblées, c’est tout l’écosystème de la presse qui est menacé par une série de cinq lois votées au cours de l’année 2025, restreignant la liberté d’expression et les possibilités de financement des médias. Dans ce contexte, deux médias majeurs, Mtavari TV et Batumebeli, ont dû mettre la clé sous la porte pour des raisons financières.
Les lourdes condamnations de militants et de journalistes, largement dénoncées par les associations de défense des droits de l’Homme, émoussent la détermination des contestataires. Et pour ceux que cela ne décourage pas, les violences à l’encontre des protestataires – qu’elles soient le fait de la police ou des titouchki3 — demeurent un risque réel.
Plus qu’un simple scrutin, le 4 octobre servira de révélateur : combien de Géorgiens oseront encore défier un régime qui verrouille le pays ? Pendant la Révolution des Roses de 2003, pas moins de 30 000 manifestants avaient pris d’assaut le Parlement – mais ce n’est qu’après que l’armée les eut rejoints que le président Chevardnadze accepta de négocier une transition démocratique. Sans le soutien d’acteurs clés, tels que des membres du gouvernement actuel, des hauts gradés, ou tout autre intermédiaire du pouvoir, il est difficile d’imaginer que le 4 octobre puisse produire le moindre résultat.
Renan Avelvor travaille depuis dix ans pour des ONG internationales dans les pays de l'ex-URSS. Il s'intéresse à la vie de ses contemporains et aux transformations des États. Il est l'auteur de Chroniques d'une guerre sans fin. Un an d'humanitaire en Ukraine.
Notes
- Une « municipalité », en Géorgie, équivaut à un département français ou à une grande agglomération. Ces élections correspondent aux municipales et départementales françaises.
- Sergi Kapanadze, “Anatomy of Georgia’s U-Turn towards Russia”, Central Asia-Caucasus Analyst, 28 mars 2022.
- Hommes de main recrutés pour intimider, agresser ou disperser des manifestants.

