« Dire un mot de trop fait peur » : la langue ukrainienne sous l’occupation

La journaliste Ksenia Tourkova nous donne des exemples concrets de la russification outrancière pratiquée dans les territoires occupés de l’Ukraine, en commençant par la Crimée. Il ne s’agit pas seulement de l’arrêt de l’enseignement de ukrainien ou des manuels ukrainiens brûlés, mais de l’impossibilité de parler cette langue dans un lieu public ou sur des réseaux sociaux, car cela devient un facteur de déloyauté envers l’agresseur et peut valoir l’ostracisme social, voire la prison. 

Veronika, étudiante à l’université nationale Taras Chevchenko de Kyïv, a quitté la Crimée occupée pour s’installer à la capitale il y a environ un an. En 2023, elle a terminé ses études secondaires dans un village près de Djankoï. Elle s’est inscrite à l’université de Sébastopol et y a étudié la philologie pendant un an. Cependant, pendant tout ce temps, elle se préparait secrètement à entrer dans une université ukrainienne, seule, sans aide extérieure. Elle se connectait aux ressources web de l’université via un VPN et passait des tests.

« Je n’ai prévenu personne que je me préparais, je n’ai jamais dit que j’utilisais des ressources électroniques ukrainiennes. Seules les personnes les plus proches de moi, mes parents et mon petit ami, étaient au courant », raconte-t-elle.

C’est le petit ami de Veronika, Mykola, qui, comme elle l’admet elle-même, a été le principal moteur de son déménagement, l’inspirant par son exemple. Il avait suivi le même chemin un an plus tôt : il s’était également préparé en secret à entrer dans une université ukrainienne, puis avait déménagé. Bien que l’enseignement de l’ukrainien à l’école de Mykola ait cessé lorsqu’il avait huit ans, il n’a pas arrêté d’apprendre et de pratiquer la langue, et regardait la télévision ukrainienne. C’est précisément ce qui lui a permis de passer sans difficulté à l’ukrainien après son déménagement à Kyïv, dit-il. Veronica n’a pas non plus rencontré de difficultés : communiquer avec sa grand-mère l’a aidée à maintenir son niveau d’ukrainien.

Nous parlons avec Veronika et Mykola en ukrainien via Zoom, et rien dans leur discours ne trahit leur long séjour dans un environnement russophone sous occupation, ni leur manque d’éducation scolaire et de pratique quotidienne de l’ukrainien. Cependant, lorsqu’ils vivaient dans la péninsule, ils n’utilisaient pratiquement jamais l’ukrainien dans leur vie de tous les jours, pour des raisons de sécurité. « Officiellement, il y a trois langues en Crimée, explique Mykola, mais ce n’est vrai que sur le papier. Si vous entrez dans un magasin et dites quelque chose en ukrainien, on vous regardera immédiatement de travers, voire on vous dénoncera. » Veronika confirme : « Aujourd’hui, parler ukrainien en Crimée attire immédiatement l’attention. »

Il existe toutefois des endroits où l’on peut encore l’entendre, par exemple devant le palais de justice, où les défenseurs des droits humains et les militants viennent soutenir ceux qui sont persécutés par les autorités d’occupation. Loutfié Zoudieva, militante des droits humains, activiste tatare de Crimée et journaliste, écrit depuis 2016 sur les prisonniers politiques de Crimée et les procès intentés contre eux. En mai 2025, le ministère russe de la Justice l’a reconnue comme « agent étranger ».

Selon Loutfié, si la langue ukrainienne était encore présente dans la vie quotidienne en Crimée après 2014, elle est devenue d’un coup un marqueur politique après le début de la guerre totale.

« On a dit aux Criméens qu’il y avait trois langues officielles, mais en réalité, en 2025, il ne restait plus aucune école enseignant en ukrainien en Crimée », explique Loutfié. « Dans toute la Crimée, environ 300 enfants apprennent l’ukrainien, mais ces familles se retrouvent immédiatement dans le collimateur des autorités. » Selon la militante des droits humains, même les organisations indépendantes ne se lancent plus dans des projets d’enseignement de l’ukrainien pour des raisons de sécurité : tous les foyers de langue ukrainienne ont été pratiquement éliminés et détruits. L’ukrainien a ainsi disparu non seulement de l’enseignement et de la communication, mais aussi des réseaux sociaux. « Jusqu’en 2022, les gens partageaient plus librement des informations en ukrainien sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, ils préfèrent simplement lire, mais ne pas partager, même s’il s’agit simplement d’une recette. Tout contenu en ukrainien désigne ces personnes comme des jdouny, ceux qui attendent la désoccupation de la péninsule. »

Il est intéressant de noter que ce terme était auparavant activement utilisé par les Ukrainiens eux-mêmes pour désigner ceux qui « attendaient » l’arrivée de la Russie, pressée de « venir en aide à la population russophone ». Aujourd’hui, les autorités russes elles-mêmes se sont en quelque sorte approprié ce terme, et l’utilisent pour désigner les personnes déloyales.

Si la situation de la langue ukrainienne, selon Loutfié, est proche du point critique, celle de la langue tatare de Crimée, malgré les répressions continues contre la population autochtone de la péninsule, est légèrement meilleure : elle est certes en recul, mais n’est pas complètement éliminée. Il existe actuellement sept écoles en Crimée où l’enseignement est dispensé en tatar de Crimée, contre quinze avant 2014. Si un élève souhaite apprendre cette langue, ses parents doivent rédiger une demande spéciale et l’école doit y répondre. Cependant, dans la pratique, ces demandes sont très souvent refusées sous prétexte qu’il n’y a pas assez d’enseignants. De plus, elles ont recours à la pression psychologique et à la manipulation. Dans l’une des écoles de Djankoï, un enseignant a déclaré : « Nous avons des enfants qui souhaitent suivre un enseignement en tatar de Crimée, mais s’ils rédigent une demande et choisissent cette langue comme langue maternelle, nous serons obligés de consacrer à ces enfants une heure que nous pourrions consacrer au russe (qui est important pour passer les examens à l’avenir !). » Bien sûr, cela a monté les parents contre ceux qui veulent enseigner la langue tatare : pourquoi, à cause de quelques personnes, devrions-nous perdre une heure nécessaire pour les examens de langue russe ?

Le tatar de Crimée est donc plutôt considéré par les autorités comme peu utile (alors qu’elles affichent publiquement leur « souci » à son égard), tandis que l’ukrainien est considéré comme hostile.

« Les jeunes suivent les blogueurs ukrainiens, puis effacent leur historique, car ce n’est pas sûr ! »

« Toutes les déclarations selon lesquelles personne n’interdit d’apprendre l’ukrainien ne sont qu’un écran de fumée », déclare la militante des droits humains Maria Soulialina, qui a elle-même été contrainte de quitter sa ville natale de Yalta en 2014, après l’annexion de la Crimée. Dans une interview accordée à Nastoïachtcheïé Vremia, Maria a raconté l’histoire d’un enfant qui faisait semblant d’aller à ses cours de guitare mais qui, en réalité, apprenait secrètement l’ukrainien.

« En Crimée, parler ukrainien équivaut à avoir une position pro-ukrainienne, explique Maria dans une interview accordée à Delfi. Certains enfants se sont retrouvés sur la liste des extrémistes ! Il est impossible de vivre là-bas dans ce genre de situation, cela vous exclut de tous les processus sociaux. Comment les jeunes font-ils pour soutenir la langue ukrainienne ? Ils suivent les blogueurs sur les réseaux sociaux, mais sans s’abonner à leurs pages, et ils effacent leur historique après les avoir consultées, car ce n’est pas sûr ! » Maria raconte l’histoire d’amour d’un garçon et d’une fille qui ne s’abonnaient pas à leurs pages mutuelles, simplement parce que lui était en Ukraine et elle sous occupation.

Il existe des différences linguistiques entre les « anciens » et les « nouveaux » territoires occupés. Au moment où la Russie a envahi la Crimée, puis une partie du Donbass, l’Ukraine n’avait pas encore réformé son système scolaire et l’enseignement exclusivement en ukrainien n’était pas obligatoire. C’est pourquoi les enfants et les enseignants qui, pour diverses raisons, sont restés dans les territoires occupés n’ont pas subi le même choc que ceux qui se sont retrouvés sous occupation après février 2022. Les enfants, quel que soit leur âge, ont été alors contraints de réapprendre tout le programme scolaire.

« Les autorités russes affirment que dans les régions de Zaporijjia et de Kherson, un pourcentage assez important d’enfants apprennent l’ukrainien comme « langue maternelle ». Mais nous savons également qu’ils ne disposent d’aucun soutien matériel, que tous les manuels scolaires ont été retirés et qu’il ne reste plus aucun livre en ukrainien dans les bibliothèques. La question se pose donc : comment les enfants apprennent-ils, de quoi disposent-ils pour cela ? Les enfants avec lesquels notre organisation est en contact confirment qu’il n’y a pratiquement pas d’enseignement de l’ukrainien », explique Maria Soulialina.

Elle souligne également que l’impossibilité de pratiquer l’ukrainien, même de manière rudimentaire, crée un sérieux obstacle linguistique et psychologique pour ceux qui parviennent malgré tout à se rendre dans les territoires contrôlés par l’Ukraine. Selon Maria, il y a eu des cas où des jeunes ont été admis dans des universités ukrainiennes mais n’ont rien dit pendant plusieurs mois en cours, n’obtenant ainsi aucune note. « Nous ne pouvons pas parler correctement l’ukrainien et nous avons honte de ce que nos camarades de classe peuvent penser de nous », expliquaient-ils.

L’Ukraine tente d’aider ces jeunes : elle élabore des cours en ligne spéciaux qui tiennent compte des particularités de l’apprentissage, des considérations de sécurité et de la double charge de travail.

Cependant, d’une certaine manière, l’occupation a encore plus affecté l’identité linguistique des enseignants. C’est l’avis de la journaliste ukrainienne Anna Nikolaïenko, qui a fui Louhansk en 2014, puis Severodonetsk le 26 février 2022. Elle raconte avoir sauvé du matériel audiovisuel, ayant tiré les leçons de la douloureuse expérience de Louhansk, où les autorités d’occupation avaient « confisqué » du matériel audiovisuel coûteux. Selon Anna, les enseignants de la région de Louhansk travaillaient en ukrainien littéraire mais, dans la vie quotidienne, ils communiquaient soit dans le même ukrainien, soit dans un « beau dialecte dit sourjik » [NDLR : le sourjik ou sourjouk est un mélange de russe et d’ukrainien]. En 2022, on leur a posé un ultimatum : soit vous passez complètement au russe, même dans la vie quotidienne et pendant les récréations, soit vous rédigez une lettre de démission. Il a été très difficile pour les enseignants de s’adapter, en tant qu’adultes.

« Il y a eu des licenciements, voire des répressions. Des patrouilles linguistiques surveillaient le comportement des personnes licenciées, pour voir si elles avaient tiré les leçons de leur expérience ou si elles continuaient à parler ukrainien. C’est effrayant de recevoir des roquettes et des drones sur votre tête, mais c’est tout aussi effrayant de vivre sous une telle pression et d’avoir peur de dire un mot de trop dans la langue dans laquelle vous pensez. Si nous étions venus avec vous au service social et avions parlé ainsi (nous parlons en ukrainien — note de l’auteur), on nous aurait mis à la cave ! », raconte Anna.

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Les occupants russes célèbrent l’anniversaire de la prise de Severodonetsk. Juin 2023 // Russie unie

« Dès les premiers jours de l’occupation, les Russes ont ostensiblement brûlé les manuels scolaires ukrainiens. »

Son collègue, le rédacteur en chef du média en ligne Farvater.Sxid, Oleksandr Belokobylsky, rappelle que, historiquement, la région de Louhansk se compose de deux parties : le Donbass industriel (territoires occupés depuis 2014), presque entièrement russophone, où, même auparavant, la langue ukrainienne était plutôt un signe d’appartenance politique, et le nord rural de la région, correspond à la Slobojanchtchyna historique, où l’ukrainien a toujours été utilisé au quotidien, que ce soit au travail, dans les magasins ou à la maison. « Pour les “anciens” territoires occupés, la russification n’a pas été douloureuse, mais pour les nouveaux, c’est plutôt le contraire », explique Oleksandr.

Elle a été douloureuse également en raison de la rapidité avec laquelle les événements se sont déroulés. Si en 2014 tout s’est passé plus ou moins progressivement, en 2022, selon les journalistes, la russification a été instantanée. Dans le village de Milouvatka, dans la région de Louhansk, les militaires russes ont ostensiblement brûlé les manuels scolaires ukrainiens de l’école locale dès les premiers jours de l’occupation : ils les ont sortis du bâtiment et ont allumé un feu dans la cour. Ce cas était loin d’être unique. Rien qu’à Marioupol, selon les médias ukrainiens, 180 000 livres ont été détruits : la moitié a brûlé pendant les bombardements, l’autre moitié a été détruite au motif qu’il s’agissait de « littérature extrémiste ».

Il n’y a qu’une seule façon de continuer à étudier en ukrainien dans les territoires occupés : en secret, ce qui comporte des risques. Anna Nikolaïenko raconte l’histoire d’un adolescent qui voulait s’inscrire dans une université ukrainienne. Ses proches lui ont apporté de la documentation spécialisée sur une clé USB afin qu’il puisse se préparer aux examens. Le garçon a accidentellement parlé de ses projets à ses amis, et il a été passé à tabac parce que parmi eux se trouvaient des enfants d’agents des forces de sécurité locales. En fin de compte, il a dû rester, sa famille a été surveillée de près et la clé USB a été utilisée comme preuve dans une affaire pénale contre des « agents qui transportaient de la littérature interdite ».

Une personne qui ose parler ukrainien dans la rue risque non seulement d’être regardée de travers, mais aussi d’avoir de réels problèmes, allant de commentaires humiliants à des persécutions. Maksym Beline, rédacteur en chef par intérim de la publication en ligne Zmist tyjnya, explique : « Une stigmatisation apparaît : l’ukrainien devient une langue qu’il est “indésirable de connaître”, un “code dangereux” susceptible de vous trahir comme “étranger”. Ainsi, les autorités d’occupation atteignent leur objectif : elles obligent les gens à se taire volontairement, les éloignent de leur propre identité culturelle. Le paradoxe réside dans le fait que, officiellement, personne n’affiche de panneaux indiquant “interdit de parler ukrainien”. Au lieu de cela, un autre message flotte dans l’air : Pourquoi en avez-vous besoin ? Personne ne l’utilise. Personne ne veut l’entendre. Elle est étrangère ici. » Et ce mur invisible d’indifférence, renforcé par la peur, s’avère souvent plus solide que n’importe quelle interdiction officielle.

Cette attitude envers la langue ukrainienne est renforcée par une promotion agressive du russe. Sur les réseaux sociaux, les pages des villes occupées par la Russie affichent des dizaines de publications sur des événements consacrés à la langue russe. À Marioupol, à la bibliothèque Hans Christian Andersen, un centre de promotion de la langue et de la culture russes a même été ouvert. « Ses premiers visiteurs, les élèves du collège n° 7 et leurs parents, ont appris beaucoup de choses sur la richesse, la beauté et l’importance de la langue russe, son rôle significatif dans la vie de chaque citoyen et dans l’histoire de notre patrie », peut-on lire sur la page de l’administration de Marioupol sur le réseau social Odnoklassniki.

Le Centre célèbre les anniversaires des écrivains russes et organise des fêtes consacrées à la langue russe. Ainsi, récemment, une fête intitulée « Chez ce bon vieux Tolstoï » y a été organisée. Plus tôt, en août, une conversation interactive sous forme de conte intitulée « La fête du sauveur des pommes : le soleil dans ma paume » a été organisée pour les habitants de Marioupol, où l’on a parlé des « valeurs spirituelles ».

Et en mai, les habitants ont été initiés à l’histoire de l’écriture slave : une « excursion passionnante dans le passé » intitulée « Les gardiens de la langue russe » a été organisée pour les élèves de l’équivalent du CM1 (les autres langues slaves n’ont apparemment pas été mentionnées).

Il est intéressant de noter que dans la description de ces événements dans les territoires occupés, le terme « langue maternelle » est utilisé en référence à la langue russe :

À Marioupol, les employés de la bibliothèque A. P. Tchekhov ont organisé pour les écoliers locaux un magazine oral intitulé « La base des bases – la langue maternelle » : « En parcourant les pages du magazine, les enfants ont découvert l’histoire de la fête, ont résolu des problèmes linguistiques et ont réfléchi ensemble à ce qu’il fallait faire pour préserver la beauté et la pureté de leur langue maternelle. »

Et dans la ville occupée de Henitchesk et les villes et villages environnants, une série d’expositions de livres intitulée « La langue maternelle – l’âme du peuple » a été organisée.

Traduit du russe par Desk Russie

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tourkova portrait

Ksenia Tourkova est une journaliste russe, docteur en lettres, ancienne présentatrice de télévision. De 2013 à 2017, elle a vécu à Kyïv. Ayant appris l'ukrainien, elle a travaillé à la télévision publique là-bas. Depuis juillet 2017, elle travaille à Voice of America.

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