C’est l’un des tous derniers de cette génération d’artistes non conformistes russes qui vient de s’éteindre à Paris le 9 novembre 2025. Après Edouard Steinberg (1937-2012), Oleg Vassiliev (1931-2013), Vladimir Nemoukhine (1925-2016), Oscar Rabine (1928-2018), Vladimir Yankilevsky (1938-2018), Ilya Kabakov (1933-2023) et quelques autres, c’est maintenant le tour de leur ami, contemporain, collaborateur, Erik Boulatov, de quitter ce monde qu’il a tenté d’impressionner par ses images extravagantes, puissantes, énigmatiques. On appelle ce groupe d’artistes la deuxième avant-garde russe. On nomme ce mouvement l’art conceptuel de Moscou ou encore le cercle du boulevard Sretensky. Nés à la fin des années 1920 et au début des années 1930 en URSS, ils ne se sont pas reconnus dans ce monde totalitaire. Ils n’étaient pas forcément dissidents, pas nécessairement opposants politiques du régime, mais ils se sentaient libres intérieurement et voulaient créer, peindre, dessiner comme cela leur plaisait. Cette liberté se sentait dans tout ce qu’ils faisaient, se voyait dans leurs œuvres. Or il était strictement interdit d’être libre en URSS ; tout art non réaliste socialiste s’y exerçait en discrétion. On les a identifiés, on les a laissé vivoter à la marge, dans les caves, sous les toits, mais sans plus. Quand ils ont pu, ils ont quitté cette « prison des peuples » (c’est ainsi que Lénine appelait la Russie). En Occident, ils sont devenus célèbres. Leurs œuvres ont été exposées, achetées par les musées et les collectionneurs, intégrées dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Ils ont vécu de longues vies, remplies des joies de la création indépendante. Ils sont morts loin de Moscou : à New York, à Florence, à Paris…
Erik Boulatov est donc l’un d’eux, l’un des plus importants. Et sa biographie reflète celle de sa génération. Il est né en 1933, en pleine terreur stalinienne, dans la capitale de l’Oural, la ville qui de 1924 à 1991 s’appelait Sverdlovsk (d’après le bolchevik Yakov Sverdlov), et qui depuis a retrouvé son nom historique, Ekaterinbourg (d’après l’impératrice Catherine II). Mais dès 1936, la famille retourne à Moscou et c’est à Moscou que Boulatov grandit, fait ses études et travaille. C’est sa ville, il est moscovite. Il perd tôt son père qui périt sur le champ de bataille de la Seconde Guerre mondiale. En 1947, cet enfant doué rentre dans une école spécialisée en arts plastiques, puis, après la mort de Staline en 1953, lors de la courte période du Dégel, intègre l’Institut Sourikov dont il sort diplômé, l’un des meilleurs de sa promotion. En 1957, au Festival de la jeunesse à Moscou, il découvre le Pop art qui l’influence considérablement. L’attitude critique face au réel devient son projet artistique, projet incompatible avec la dictature du parti communiste. Il devient alors, avec son ami Oleg Vassiliev, et tout comme son autre meilleur ami Ilya Kabakov, illustrateur de livres pour enfants. Quel sort étrange ! Pour gagner leur vie, ils travaillent pour les éditions Detgiz et Malych, réalisent de petits livres merveilleux pour les très petits enfants soviétiques. Nous avons grandis avec ces livres. Boulatov est un dessinateur virtuose et un connaisseur fin de l’imprimerie. Dans ses livres illustrés, il crée des personnages fictifs ravissants, un monde fantastique de contes, rempli d’ornements aux couleurs éclatantes. On y sent les survivances des illustrateurs de la Belle Époque, des artistes du Monde de l’art, d’Ivan Bilibine.
Quant à son travail véritable, il commence quand la journée est finie. Boulatov peint des grands tableaux qui dévoilent le mensonge total de l’univers soviétique, le mensonge absolu qui concerne aussi bien son esprit que sa lettre. Souvent, c’est la lettre qui y domine sur l’esprit. La lettre migre du livre vers le tableau. Finalement tout parle de la langue, du texte, de la relation, de l’inadéquation, du conflit entre la parole et la réalité. La lettre, le mot d’ordre domine, écrase la vie et avec elle, sa condition incontournable, la liberté. On est au royaume des lettres mensongères, toutes droites et carrées, couleur rouge sang, et qui écrasent tout ce qui respire. Par leur volonté, comme dans un conte, les personnages vivants deviennent comme des mannequins, comme des poupées mécaniques : ils sont vus surtout de dos et leur « horizon rouge » est un ruban de l’ordre de saint Georges.
D’après les souvenirs de ses proches, Boulatov travaille lentement. Comme eux tous, c’est un artiste-intellectuel, mais c’est aussi un artisan qui s’applique. Son ouvrage doit être parfait, aussi bien le livre d’enfant que le tableau. Rien n’y est spontané, improvisé. À l’instar des œuvres de Kabakov (et de bien d’autres représentants de cet art conceptuel), ses toiles intègrent l’écriture, mais à la différence de Kabakov qui imite (peint) l’écriture à la main, Boulatov représente les caractères imprimés des affiches politiques qui recouvrent l’espace public soviétique, les maisons, les rues, les places, les villes entières. « Vive le parti communiste », « Le peuple et le parti sont unis », « Gloire aux héros du travail », ces slogans en lettres géantes sont écrits dans les mêmes caractères que les indications « Entrée » et « Sortie », ou encore « Interdit aux personnes non agréées ». Qu’est-ce qui est vrai là-dedans ? Qu’est-ce qui est faux ? Or, quand la langue se met à mentir, on ne peut plus l’arrêter. Si la langue ment délibérément, elle ment partout et toujours. On ne peut plus rien dire, rien écrire sans tromper. Si la langue annonce que « le peuple et le parti sont unis », c’est que la « sortie » n’est plus une sortie et l’ « entrée » n’en est pas une non plus. Il faut donc se méfier. Le hiatus entre les mots et les choses devient, sous le régime totalitaire, si profond, si définitif, qu’on ne peut plus recoudre, retrouver leur lien, on ne sait plus où donner de la tête. On est comme dans un cauchemar, dans une utopie platonicienne, où c’est la lettre qui est réelle et c’est elle qui engendre l’image du « vrai ». Mais où est l’être dans tout cela ? Qui sommes-nous, dans ce cas ?
Le travail de Boulatov a été présenté pour la première fois à Paris en 1973, lors de l’exposition « Avant-Garde Russe – Moscou 73 », à la Galerie de Dina Vierny – figure incontournable dans l’histoire de cet art non officiel russe. En 1977, les œuvres de Boulatov figurent à la Biennale de Venise. En 1988, il a une exposition personnelle à Beaubourg. Il devient célèbre et cette notoriété en Occident est dangereuse pour un soviétique. L’année suivante, il quitte l’URSS, s’installe pour quelque temps à New York, puis déménage à Paris où il vit et travaille jusqu’à la fin. Aujourd’hui, Boulatov est un classique incontournable de l’art du XXe siècle. Ses œuvres sont dans nombre de grands musées d’art contemporain. On les contemple. On cherche à déchiffrer leur énigme. Avec le temps, ces tableaux semblent changer de sens. Pendant un moment, il semblait qu’ils appartiennent à une période historique révolue. Aujourd’hui, avec le retour de ce qu’Adorno a nommé une fois pour toutes « le désir autoritaire », cette Gloire au PCUS, ces lettres rouges sur fond bleu, nous font frissonner à nouveau : elles recouvrent le ciel, le rendent inaccessible, comme un grillage barrant la fenêtre de la prison.
Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

