Faire abstraction de la guerre

Cet artiste de spoken word d’origine russe vit en Allemagne. À travers ce poème, il livre une discussion à la fois réelle et intérieure sur les sentiments qui le hantent face à la guerre.

« Moi j’arrive à faire abstraction de la guerre,
Dit-elle avec un léger sourire.
Peut-être parce que j’y étais. »

Nous sommes dans un bar berlinois,
Un gars en pantalon de treillis,
Piercing et tatouages au visage,
Vient de nous apporter des bières.

« Moi je ne peux pas, non, enfin parfois j’y arrive »,
Dis-je, et je mâche du vide, et je regarde autour de moi.
« Par exemple, si je bois une bière je vais faire abstraction,
Si j’écris un poème je vais faire abstraction,
Mais dans l’absolu je ne peux pas…
Regarde, là, les clients du bar,
Pour la plupart, tout ça
Se produit quelque part là-bas,
Au-delà du sensible,
Dans un obscur et lointain pays,
Tu comprends ?
– Je comprends, acquiesce-t-elle. Bon, allez ! »
Et nous levons nos verres pour trinquer.
Le bar est bruyant.
Nous buvons une bière.

Je tente de choisir je tente de choisir
Des mots pour chaque jour qui vient de se finir
Pour chaque nuit et pour le feu qui s’est éteint
Et pour tous les morceaux qu’on ne peut recoller
Je tente de choisir je tente de choisir
Des mots pour les jouets les horloges brisés
Les arbres tombés les hiboux tués
Dans un cahier de suivi tout noter 
Cahier de suivi des rêves sereins

« Tu n’as pas l’impression qu’en essayant
Vraiment très fort, on peut
Se réveiller ? demande-t-elle.
– J’aimerais bien, j’opine.
Qu’on se réveille, et que rien de tout ça n’existe,
Personne ne pleure, personne n’a perdu la tête,
Personne n’est tué, personne n’est opéré,
Aucun abruti ne débite des conneries à la télé…
– Les abrutis à la télé débiteront
Toujours des conneries,
Ironise-t-elle. Dis donc,
Tu n’as pas fait ta méditation, révisé ton karma ?
– Je suis diplômé en karma ! »
Et je lève mon index vers le plafond.

Le barman en treillis militaire s’approche :
« Alles in Ordnung bei euch? Tout va bien pour vous ?
– Oui oui, tout va bien, dis-je en le renvoyant d’un geste.
– Tu as vu son pantalon ? » fait-elle en le désignant du menton.

Nous sommes dans un bar berlinois bruyant
Et nous tentons de faire abstraction de la guerre.

… Au début, certains disaient : il faut partir,
Et d’autres n’y croyaient pas : personne ne va nous attaquer, enfin !
Mais j’ai senti comme un minuteur se déclencher en moi,
Et le 21 février j’ai fait ma valise,
Comme dans un rêve, je ne sais pas, j’y ai fourré des choses,
J’avais persuadé ma mère une semaine plus tôt
De partir à Kyïv chez sa sœur,
Et moi je suis restée, et ce matin-là
J’ai fait ma valise en mode automatique,
J’ai mis le chat dans sa cage
Et puis j’appelle Michka, c’est mon ex,
Je lui dis : « Michka, on doit partir,
Tu dois me prendre en voiture ! »
Et il me prend en voiture
Avec sa copine actuelle plus leur fille d’un an,
Plus la grand-mère, qui prie en continu,
Et moi j’ai mon chat, qui gueule et chie en continu,
Et on roule comme ça, on roule, on roule,
Et je regarde, je regarde par le carreau,
Et on est coincés dans les embouteillages, on n’avance pas, on n’avance pas,
Parce que tous prennent cette route vers l’ouest,
Tous partent, parce qu’ils sentent derrière eux…
– Ils sentent quoi ?…

Essaie de bien choisir les mots
Du sentiment d’horreur les mots
Du sentiment de peur les mots
De la fureur qui vient les mots
Pour la grand-mère qui prie sans cesse les mots
Pour le chat qui chie dans sa caisse les mots
Pour le grand froid et pour le ciel la nuit les mots
Passer le long des soldats ennemis les mots
Quand on se tait tous, quand tous se sont tus les mots
Pour cette route de silence les mots
Pour ce chemin vers le salut les mots
Essaie de bien choisir
Essaie

En fait, on s’était vus pour discuter
De certains aspects de la vie en Allemagne :
Les assurances, les formulaires, les demandes, les refus,
Mais en sortant de la station Gleisdreieck,
On avait commencé à parler de la guerre, elle avait demandé :
« Tu viens d’où ? »
J’avais dit : « Je suis né à Moscou,
Mais je vis à Berlin depuis presque 25 ans,
Et toi ?
– Moi en fait je vivais à Kyïv,
Mais je suis née à Marioupol,
Et maintenant je vis à Berlin aussi. »

Nous sommes assis sur des tabourets hauts autour d’une petite table ronde.
« J’ai l’impression qu’on m’a arraché un bout de viande,
Et qu’un courant d’air souffle à travers,
Parfois je le bouche, mais ça perce à nouveau,
Dis-je. Tu sais, je n’arrive pas un seul instant
À faire abstraction de la guerre qui a lieu,
Je ne sais pas comment font ces gens pour vivre… »
J’englobe la pièce d’un geste des mains.

« Moi j’arrive à faire abstraction de la guerre,
Dit-elle avec un léger sourire.
Peut-être parce que j’y étais. »

Le bar est bruyant.
Nous buvons une bière.

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Entre autres lectures, Alexandre Delfinov présentera ce poème lors d’un concert poétique le 5 décembre prochain à 19 heures à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations.

À lire également sur notre site :
Alexandre Delfinov. Poème. « Ce n’est pas la guerre de Poutine »
Alexandre Delfinov. « Pourquoi j’apprends l’ukrainien »

delfinov bio

Alexandre Delfinov est né à Moscou en 1971 et vit en Allemagne depuis 2001. Poète, journaliste et artiste de spoken word, il a été influencé dans les années 1990 par le conceptualisme moscovite, participant à divers collectifs artistiques et littéraires informels. En 2009, il a cofondé avec Piotr Goriev le projet transculturel PANDA platforma à Berlin.

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