Le philosophe Michel Eltchaninoff était l’invité de Desk Russie, de l’Université libre Alain Besançon et du Centre Thucydide (Université Panthéon-Assas) le 19 novembre. Voici le texte de sa conférence, qu’a précédée l’introduction de notre hôte Jean-Vincent Holeindre, directeur du Centre Thucydide. Eltchaninoff analyse et compare les deux idéologies, poutinisme et trumpisme, et leurs pratiques respectives. Il s’interroge aussi sur notre désir de démocratie.
Quand je pense aux relations qu’entretiennent Vladimir Poutine et Donald Trump depuis presque un an, je ne peux m’empêcher de penser au magnifique film d’animation de Youri Norstein, La grue et la cigogne (1974). Les deux protagonistes ailés du film se croisent et se plaisent. Ils se tournent autour, se font la cour, envisagent de s’unir, mais s’en montrent incapables. Ils se toisent, se provoquent, l’un rejette l’autre puis le regrette aussitôt. L’autre se vexe et repart. Cette comédie de l’union ratée est tchekhovienne, pessimiste et terriblement humaine.
Elle illustre bien le jeu interminable que jouent Vladimir Poutine et Donald Trump. Ils se jaugent, discutent des heures au téléphone, se cabrent, se repoussent, s’invitent, se retrouvent et en sont heureux, s’éloignent à nouveau, s’accusent de tous les maux, se menacent de représailles terribles, se provoquent, se calment. Cela dure depuis le 20 janvier 2025. Ils prétendent vouloir arrêter ou interrompre la guerre en Ukraine, faire des affaires ensemble. Mais il ne se passe rien : l’Ukraine est bombardée plus que jamais, le massacre continue. Trump prétend s’être réconcilié avec Zelensky après avoir voulu lui tordre le bras et l’humilier. Mais il refuse de lui livrer les armes qui permettraient à l’Ukraine de se défendre avec vigueur. Et, malgré l’obstination criminelle du Kremlin, il fait toujours les yeux doux à Vladimir Poutine. L’administration américaine ne s’émeut même plus de l’intensification des attaques russes. Le récent « plan de paix » et l’agitation qui l’entoure n’est que la dernière manifestation de cette interminable partie.
Nous, qui observons ce marivaudage cynique, et qui sommes conscients que la guerre russe contre tous les Européens a commencé depuis des années et ne s’arrêtera pas, nous nous demandons quelle est la nature et quelles sont les causes de ce jeu absurde et obscène. Est-ce un véritable jeu stratégique et politique entre deux États ? Est-ce le jeu de deux comédiens qui font mine de s’affronter, mais pour la galerie ? Ou bien s’agit-il d’une partie où l’un des adversaires se joue de l’autre ?
Ma réponse à ces questions passe par le décryptage des idéologies des uns et des autres, de leurs sources philosophiques, et plus généralement de l’inscription du politique dans la sphère culturelle.
Le sujet des liens entre Trump et Poutine, sur le plan factuel, est déjà bien documenté. Régis Genté, dans son excellent livre Notre Homme à Washington (Grasset), montre comment Trump a été « cultivé » par les services du bloc communiste dès 1977, date de son mariage avec une citoyenne tchécoslovaque. Il raconte le voyage de Trump à Moscou en 1987, suivi par une tribune de Trump dans la presse américaine pour dénoncer le financement excessif, selon lui, de l’OTAN par Washington : exactement ce que voulaient entendre les Soviétiques. Il détaille les prêts accordés à Trump par des personnes proches des services secrets, la véritable invasion de l’entourage de l’entrepreneur par des hommes proches du KGB et du FSB. Il rappelle l’ampleur de la campagne d’influence russe pour faire élire Trump en 2016.
Vous avez sans doute également vu le documentaire d’Antoine Vitkine sur le sujet (Opération Trump : les espions russes à la conquête de l’Amérique), ou lu ce best-seller d’un écrivain portugais, paru avant la réélection de Trump en 2024, qui explore les liens secrets entre Trump et Poutine : Protocole Chaos de J. R. dos Santos.
L’hypothèse d’un lien ancien entre Poutine et Trump est crédible. Ce dernier est-il prisonnier d’un kompromat ? Poutine « tient-il » Trump par des histoires d’argent ou de mœurs ? C’est possible.
Avant de donner ma lecture – idéologique – de leur lien, j’aimerais ajouter que le retour de Trump au pouvoir a été apprécié de manière diverse par les acteurs et les observateurs de la guerre en Ukraine. Le matin du 6 novembre 2024, j’étais à Kyïv. Plusieurs de mes interlocuteurs, philosophes et intellectuels ukrainiens, ont vu dans la victoire de Trump un espoir pour la résistance ukrainienne. Les tergiversations de Joe Biden, son côté prévisible, l’hostilité radicale que manifestait Poutine au camp démocrate américain, avaient selon eux mené à cette situation presque sadique où l’Occident empêchait l’Ukraine de s’effondrer, mais l’empêchait aussi de gagner la guerre. Alors, ce 6 novembre 2024, Trump représentait pour pas mal d’Ukrainiens une chance à saisir. L’un de mes interlocuteurs m’a ainsi déclaré : « Je n’exclus pas que l’autocrate Trump puisse aboyer et effrayer Poutine. » Volodymyr Zelensky, dans son message de félicitations au nouveau président élu, a d’ailleurs repris le concept reaganien de « paix par la force », alors utilisé par le camp Trump, notamment par l’envoyé spécial pour l’Ukraine nommé par Trump après son élection, Keith Kellogg.
Nous n’en sommes plus là, même si l’on nous promet un plan de paix américain. Nous craignons tous que, si les armes se taisent, cette paix ne soit qu’une fausse paix, destinée à être rompue. Il y a des risques qu’elle se fasse au détriment de l’Ukraine, et qu’elle plonge le pays dans des difficultés nouvelles. Quand on pense au retour des vétérans et à leur réintégration dans la société, au retour du débat politique avec la perspective d’un départ de Zelensky, aux problèmes liés à la corruption, et bien sûr à un regain d’influence russe, on comprend que cette guerre ne sera vraiment terminée que quand la Russie sera défaite.
De mon côté, je ne croyais pas un instant à une bonne nouvelle de l’élection de Trump. La connivence des deux leaders était à mon sens trop forte. D’ailleurs, ceux qui espéraient qu’il se passerait quelque chose de positif ont déchanté depuis.
1. Quelle proximité idéologique entre Trump et Poutine ?
Venons-en à la question des idéologies. Un examen du poutinisme et du trumpisme permet de mesurer la distance entre les deux visions du monde.
Le poutinisme
J’ai tenté de le décrire, dans mon livre Dans la tête de Vladimir Poutine (voir aussi le Vocabulaire du poutinisme publié récemment par Michel Niqueux aux éditions À l’Est de Brest-Litovsk). Le leader russe cite régulièrement, dans ses discours, des intellectuels ou des philosophes. Non pas qu’il soit lui-même un intellectuel – même s’il se prend pour un historien et aime montrer des archives à ses interlocuteurs ou publier de vastes synthèses parfaitement révisionnistes sur l’histoire du XXe siècle ou sur l’histoire de l’Ukraine. Celles-ci ont servi de préparation idéologique à son offensive actuelle. Mais il tient à montrer aux Russes et aux sociétés qui l’écoutent (dont il compte conquérir les cœurs et les esprits) que sa vision du monde tire ses sources de certains pans de la pensée et de la culture russe, qu’elle a une certaine profondeur historique, une consistance politique. J’ai distingué quatre piliers du poutinisme.
Tout d’abord le soviétisme. Poutine n’a jamais cru au marxisme. Mais il a toujours exalté le patriotisme soviétique, la puissance d’un grand pays. Il considère que le corps auquel il appartient, la police politique, est la colonne vertébrale du régime. On sait, Galia Ackerman l’a bien montré dans Le Régiment immortel, de quelle manière il sacralise la « grande guerre patriotique » pour faire croire au monde entier que les Soviétiques ont sauvé l’Europe du nazisme à eux seuls, et que l’Europe a fait preuve d’ingratitude. En passant sous silence le pacte germano-soviétique (1939-1941), l’annexion des pays baltes et le rapt d’une grande partie de l’Europe après la chute du nazisme.
Ensuite, le conservatisme. Depuis 2013, il a fait de la défense des « valeurs traditionnelles », de la lutte contre ce qu’il appelle « la culture homosexuelle », le « wokisme », et de l’importance de la religion pour la vie morale la doctrine officielle de la Russie. Cela lui a permis de faire de son pays un pôle d’attraction pour tous les conservateurs, anti-mondialistes, anti-wokistes du monde entier. Cela lui a également permis d’affirmer que la Russie était le rempart contre la décadence morale et politique d’un Occident oublieux de son identité et de ses origines chrétiennes.
Troisièmement, Poutine a exalté une « voie russe » de développement. Citant des penseurs du XIXe siècle comme les slavophiles Constantin Leontiev ou Nikolaï Danilevski, il prétend que les Russes possèdent des valeurs différentes de celles les Européens. Le « monde russe » est, selon lui, structurellement opposé au paradigme individualiste et libéral, où règne d’après Poutine le goût du confort et de la réussite personnelle, rendant les Européens incapables de se sacrifier pour leur patrie. Bref, il y a une supériorité ontologique des Russes prêts à aller à la mort pour une cause supérieure. « Pour la communauté, même la mort est belle », a un jour proclamé Poutine. On constate en effet qu’il sacrifie en masse des soldats en Ukraine, sans parler de la vie de ses ennemis. Cette « voie russe » est affirmée par le philosophe préféré de Poutine, l’hégélien fascisant Ivan Iline, qui considère que l’Ukraine appartient organiquement au corps russe, et qu’on ne saurait l’en arracher sans tuer la Russie.
Enfin, le leader russe se réfère au mouvement eurasiste des années 1920 afin de montrer que la Russie se situe au cœur du continent eurasien et doit développer des liens d’amitiés avec les États d’Asie centrale et la Chine. Lorsqu’il cite « l’eurasiste soviétique » Lev Goumilev, il veut notamment sous-entendre que la Russie partage avec les peuples des steppes une « passionarité », c’est-à-dire une énergie vitale de pays jeune qu’a perdue la vieille Europe. Bref, c’est l’Eurasie qui va gagner le match mondial qui est en train de se jouer.
Toutes ces citations, ces références, parfois trouvées par Poutine lui-même, parfois suggérées par ses conseillers, ne dessinent pas une idéologie complètement cohérente. Elle semble même parfois contradictoire : faut-il que la Russie devienne la protectrice conservatrice d’une Europe en perte de repères, ou vaut-il mieux lui tourner le dos et s’unir aux pays d’Asie ? Il y a toutefois deux points communs à tous ces courants cités par Poutine : 1/ la défense de la Russie comme empire, dont « les frontières respirent », ce qui justifie l’annexion de l’Ukraine, du Caucase, des anciennes républiques soviétiques, du « monde russe », de la sphère orthodoxe. 2/ l’apologie de la guerre. Celle-ci n’est pas seulement un moyen de se défendre contre l’Occident hostile. Elle est la vérité ultime d’une Russie qui, pour sauver le monde dans une perspective messianique, doit combattre l’Antéchrist libéral et démocratique. La guerre, dans le poutinisme, vise évidemment la conquête et la soumission, mais elle est, au fond, ontologique.
Le trumpisme
Donald Trump, de son côté, ne déploie pas d’idéologie. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas d’idéologues dans son entourage. Il y a eu Steve Bannon, adepte de René Guénon, selon lequel l’histoire est cyclique : la violence des temps modernes est vue comme la phase finale d’un cycle qui conduit à la régénération. Bannon appelle la guerre de ses vœux – contre l’islam, contre les immigrés, contre la Chine. Elle permettra une remise à zéro indispensable pour espérer un rebond de l’Occident, actuellement tombé en décadence.
Il y a aussi les libertariens et les « accélérationnistes » de la Silicon Valley, les néo-catholiques, comme JD Vance, des hommes fascinés par l’Apocalypse et la figure de l’Antéchrist, comme le milliardaire Peter Thiel.
Mais Trump lui-même n’est pas un idéologue. Il a trois convictions chevillées au corps. Premièrement, il croit à la prééminence du « deal », lui qui a fait de son activité de businessman le modèle de son action politique et qui a consacré un livre à ce sujet (The Art of deal, 1987). Il assume, pour réussir, de « jouer avec les fantasmes des gens » et affirme un principe d’action qu’il tente aujourd’hui encore d’utiliser : « Je vise haut, et puis je n’arrête pas d’augmenter la pression – jusqu’à ce que j’atteigne mon but. Parfois, je dois me contenter de moins, mais en général j’obtiens ce que je veux. » Il n’hésite pas non plus à « être le salaud de service ». Deuxièmement, il croit que l’argent que l’on gagne est le signe d’une supériorité quasiment mystique. Sa famille fréquentait un temple dont le pasteur avait inventé une « théologie de la prospérité ». Il proclame que le succès financier est un signe d’élection divine. C’est pourquoi Trump aime s’entourer de milliardaires ou de personnes « qui ont réussi ». Ce credo est un programme politique : s’il a pu faire fortune, pourquoi ses concitoyens ne le pourraient-ils pas ?
Enfin, il méprise les élites cultivées, les politiques, les intellectuels, les hauts fonctionnaires, les journalistes, qui sont d’après lui indifférents au sort du pays profond. Enfant du Queens, il s’est toujours considéré comme un outsider. Mais le populisme n’est pas chez lui une idéologie. Le journaliste américain Bob Woodward, qui retrace la première élection et le début de mandat de Trump dans Peur (trad. fr. Seuil, 2018), raconte l’une des premières rencontres entre l’homme d’affaires et son futur directeur de campagne, l’idéologue d’extrême droite Steve Bannon. Celui-ci explique à Donald Trump la promesse du populisme. Il s’agit de « l’idéologie des hommes ordinaires, de ceux qui estiment que le système est truqué ». Trump répond : « “Excellent, c’est tout moi ! Moi aussi je suis un populariste.” Il déforma le mot. “Non, non, corrigea Bannon. On dit populiste.” “Oui, oui, c’est ça, insista Trump. Un populariste.” Pour Trump, le populisme est juste l’art d’être populaire. »
Cependant, avec l’avènement de Trump 2, on aperçoit tout de même sept points communs importants entre le trumpisme et le poutinisme :
- Donald Trump ne croit qu’aux relations entre grandes puissances et traite avec dédain les pays plus faibles. On le voit dans sa manière condescendante de traiter Zelensky, et dans sa manière de dérouler le tapis rouge pour Vladimir Poutine, même si ce dernier ne lui accorde rien. Il en va de même pour Poutine, qui a été élevé dans cette idée.
- Trump méprise profondément l’Europe. Selon lui et J. D. Vance, elle a trahi ses propres valeurs et ne fait que profiter des largesses américaines. C’est la même chose du côté russe : l’Europe est oublieuse de ses racines classiques et chrétiennes, et est devenue un champ d’expérimentation pour la mutation anthropologique voulue par le capitalisme américain.
- Trump déteste les études de genre et le progressisme. Comme pour Poutine, il n’existe à ses yeux que des hommes et des femmes, l’idéologie transgenre est pour lui « un crime contre l’humanité ». Il est prêt à transgresser l’État de droit, comme le fait Poutine, pour pourchasser les LGBT ou les immigrés illégaux.
- Il hait le « politiquement correct », qui est pour Poutine l’expression parfaite de l’hypocrisie occidentale, de sa pusillanimité, de sa peur d’appeler les choses par leurs noms, de la soumission de la majorité à des minorités actives.
- Trump se méfie de l’État profond, des fonctionnaires trop influents qui se considèrent comme « les adultes dans la pièce ». Il les a subis lors de son premier mandat. Il s’en débarrasse au second. De même, Vladimir Poutine les a mis au pas très rapidement en arrivant au pouvoir en 2000, avant de les remplacer par des fidèles. Et, tout comme Poutine s’est débarrassé des oligarques, Trump tente aussi de les mettre au pas, en se fâchant avec Elon Musk ou en soumettant Mark Zuckerberg et les grands patrons de la Silicon Valley. Le pouvoir ne doit pas, pour les deux hommes, souffrir de la concurrence.
- Il est devenu clairement impérialiste, développant un discours qui n’est pas si éloigné du poutinisme lorsqu’il prétend prendre le contrôle du canal du Panama, du Groenland ou du Canada, ou menace le Venezuela. La doctrine Monroe à la sauce Trump ressemble fort à la protection du monde russe ou de l’étranger proche par Poutine.
- Trump se considère comme un de ces « hommes forts » qui, à l’instar du leader russe, peut changer le cours de l’histoire en violant le droit international et en attaquant ceux qui ne sont pas d’accord avec lui.
Il y a évidemment des différences très fortes entre le trumpisme et le poutinisme, leur histoire, leur contexte culturel ne sont pas les mêmes. Mais depuis janvier 2016, les points de jonction sont, je crois, plus nombreux que les différences.
Comment ce rapprochement a-t-il été rendu possible ?
2. Trump, la « légende » carnavalesque de Poutine
Mon hypothèse est que Trump a été forgé par Poutine. Il est le dirigeant américain dont il a rêvé et dont il a patiemment encouragé l’avènement. Poutine peut être satisfait : ce qui se passe aux États-Unis lui est, en partie, dû.
Si l’on prend la période récente, Poutine a brouillé les pistes. Il a protesté vigoureusement contre l’accusation d’ingérence russe dans les élections de 2016, et a dissimulé qu’il attendait avec impatience le retour de Trump. Il s’est même permis, deux mois avant l’élection de 2024, dire qu’il préférait Biden et Kamala Harris à Trump, car il connaissait leur ligne politique. Mais il l’a dit en souriant, avec ironie, et n’a pas évoqué pour rien le célèbre rire communicatif de Kamala Harris. Il suggérait par son ironie que toute la vie démocratique américaine n’était qu’une vaste plaisanterie – c’est que derrière les candidats, il y avait le jeu tectonique des passions populaires encouragées par la Russie.
Bien entendu Poutine a toujours considéré Trump comme le bon candidat. Prenons ce qu’il disait en juin 2024, lors d’une conférence de presse devant les grandes agences d’information russes. Selon Poutine, les États-Unis doivent « stabiliser leur situation intérieure » en misant non sur l’immigration, mais sur la consolidation de la société à l’intérieur du pays, pour éviter les erreurs ayant mené à la grande inflation et à l’énorme dette intérieure. Selon lui, si le pays cesse de « poursuivre les objectifs du libéralisme global qui les détruit eux-mêmes », s’il veut arrêter de se vouloir « le leader du libéralisme mondial », alors il y aura « un changement de politique extérieure vis-à-vis de la Russie et du conflit en Ukraine ». Une politique anti-immigration, l’abandon du libéralisme et du rôle de pôle démocratique mondial doit mener à la fin de l’aide à l’Ukraine et à la réconciliation avec la Russie sur le dos de l’Europe. C’était le programme trumpiste. Il a été réalisé. Notons que Poutine utilise, en une minute, quatre fois le terme « intérêts nationaux » des États-Unis, comme un mantra hypnotique. Cette insistance dit tout : c’est en réalité le contraire de ce que veut Poutine. Il mise sur le chaos américain pour pousser l’alliance Chine-Russie vers les sommets. Mais cela exprime aussi son désir profond : que l’Amérique change de voie pour adopter la vision russe du monde.
Poutine considère d’ailleurs que le mouvement MAGA qui a amené Trump au pouvoir est, si ce n’est une création russe, du moins un courant cultivé et encouragé par la Russie. Il l’a redit récemment, lors de la discussion qui a suivi son intervention au club Valdaï le 2 octobre 2025. Il a abordé le cas d’un citoyen américain de 21 ans, Mike Gloss, qui a rejoint la Russie pour combattre les Ukrainiens au côté des Russes et est mort au combat. Selon Poutine, cet homme « partageait les valeurs de ceux qui défendent la Russie », c’est-à-dire « le droit de l’homme à sa langue et à sa religion », en étant « prêt à se battre pour ces valeurs le fusil à la main ». Il loue sa camaraderie avec ses compagnons de combat et conclut : « De tels hommes représentent le noyau de l’organisation MAGA qui soutient le président Trump. Pourquoi ? Parce qu’ils sont pour ces valeurs, comme lui, et les expriment. »
Si jamais la base MAGA se détourne de Trump, par exemple à cause de l’affaire Epstein, ils auront une nouvelle patrie : la Russie des valeurs traditionnelles.
Trump est donc le dirigeant dont a rêvé Poutine depuis des années. Avec ses discours et son action – guerre d’agression, impérialisme, retour prétendu à une puissance respectée, rôle de leader national incontesté, détestation de l’Europe et du libéralisme politique –, Poutine a fasciné et hypnotise Trump. Et il a élaboré un cadre et a créé un espace dans lequel viendrait s’insérer, après plusieurs années, le dirigeant qu’il fallait, d’après lui, aux États-Unis. C’est-à-dire celui qui allait procéder à l’autodestruction de la première puissance mondiale, dans un mouvement historique qui verrait le centre de gravité du monde basculer vers l’Eurasie. Peut-être un de ses conseillers a-t-il lu Arnold Toynbee, qui a étudié la chute des empires. L’historien britannique a en effet écrit que « certaines civilisations ne meurent pas par meurtre, mais par suicide ». Inutile pour la Russie d’affronter les États-Unis. Il aura été beaucoup plus simple de faire en sorte qu’arrive à sa tête un dirigeant pro-Poutine et chaotique. C’est d’ailleurs ce que prédisent depuis des années d’anciens conseillers de Poutine, comme Vladislav Sourkov.
Trump est un projet russe. À force d’inonder le monde de ses discours sur la nécessité d’un dirigeant fort, sur la décadence de l’Europe, sur les impasses du progressisme, sur la primauté de la puissance et le retour des empires, Poutine a fini par faire sortir le génie de la lampe à Washington. Au-delà des ingérences, c’est une certaine vision du monde que Poutine a instillée dans l’atmosphère américaine, aidé par l’alt-right, les populistes, les déçus du mondialisme. Le thème de la « légende », avant d’inspirer les services secrets soviétiques, a toujours été très présent dans la culture russe. Dans Les Démons, Dostoïevski fait dire à l’un de ses personnages, le révolutionnaire Piotr Verkhovenski, qui cherche un personnage pour incarner le mythe révolutionnaire, « l’essentiel, c’est la légende ». Il faut d’abord créer un mythe, une image qui électrise les masses. Peu importe, au fond, qui l’incarne. Puis il faut faire entrer un homme réel dans cette vérité inventée. Poutine a créé sa légende : c’est Trump.
Mais il l’a façonnée de manière à garder une supériorité sur sa créature. Aux yeux de Poutine, Trump est vulgaire, bouffon, narcissique comme un enfant, inconstant et même irrationnel. Héritier de Mikhaïl Bakhtine, le théoricien soviétique de la littérature, le leader russe a créé son double carnavalesque. Autant le chef du Kremlin tente de passer pour sérieux, cohérent, rationnel, patient, dévoué à son peuple et à son État, autant il a contribué à créer un bouffon imprévisible et dangereux. Durant le premier mandat de Trump, on se rassurait en se disant qu’il restait dans l’administration américaine des « adultes dans la pièce ». Aujourd’hui, l’adulte de la scène mondiale, c’est Poutine (avec son ami Xi Jinping). Trump est leur enfant turbulent et insatiable, qu’il faut calmer, mais que l’on contrôle facilement. N’est-ce pas ce qui se passe à propos de l’agression russe en Ukraine ? Trump peut s’énerver, se mettre en colère : il finira toujours par céder à Moscou.
Poutine a encore remporté une manche à Anchorage en août dernier. Non seulement Trump lui a déroulé le tapis rouge, mais – et c’est sa victoire majeure en Alaska –, il a achevé de convertir l’Américain à sa vision du conflit en Ukraine : ne pas traiter les effets, poser des pansements sur les plaies actuelles, mais revenir aux « causes profondes » du conflit. Trump a accepté. Or quelles sont les causes profondes ou originelles [pervonatchalnyé] selon Poutine : l’extension, illégitime d’après lui, de l’OTAN en Europe centrale et orientale, et le choix de la démocratie libérale par l’Ukraine indépendante. Si Trump veut vraiment arrêter le conflit en Ukraine, il doit non seulement cesser de soutenir les Ukrainiens, mais aussi abandonner toute l’Europe aux appétits civilisationnels de la Russie. Ce n’est pas fait. Pas encore. Mais Trump a néanmoins accepté jusqu’à présent ces règles du jeu. Il s’est soumis, lui l’enfant gâté en quête de trophées, à l’approche du temps long, de la rigueur, de la rationalité historique de Poutine.
Poutine s’est même permis de faire allusion à ce qui a motivé, dans le discours russe, son impérialisme en Ukraine ou ailleurs. Il a cité le terme d’ « Amérique russe » ! Or pour Poutine c’est la mémoire, et non le droit des peuples, qui crée une identité nationale. C’est un pendant de la thèse slavophile : la Russie est partout où il y a des églises orthodoxes et des cimetières russes.
Alexandre II, en vendant l’Alaska aux Américains en 18671, a suivi une logique transactionnelle très pragmatique, et au fond trumpienne. Poutine a montré, par provocation, qu’il suit une autre voie : ce qui l’intéresse, ce sont les églises russes en Alaska, les tombes de soldats soviétiques. Non seulement il critique subtilement le mercantilisme de Trump, mais il se permet de proclamer qu’une partie des États-Unis fait partie du « monde russe ». Il n’envahira pas l’Alaska comme il l’a fait avec l’Ukraine (qui fait selon lui également partie du monde russe), mais il montre qu’il est toujours aussi impérialiste et adepte d’une identité russe qui transgresse les frontières.
3. Comment réagir ? Le piège du poutino-trumpisme
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Washington est en partie sous le contrôle de Moscou. Que peut-on faire pour sauver ce qui doit être sauvé – c’est-à-dire l’existence de l’Ukraine, la souveraineté des États et la liberté des peuples ? Certaines sociétés, à l’est de l’Europe, ont compris. Elles aident les Ukrainiens autant qu’elles le peuvent, organisent leur défense et préparent leurs citoyens, car elles savent qu’elles sont les prochaines sur la liste belliqueuse de la Russie. Mais nous, en Europe occidentale, le comprenons-nous ?
Aujourd’hui, les essais les plus vendus en France (plus de 150 000 exemplaires en quelques semaines), sont ceux de partisans ardents (ou plus discrets) de la Russie poutinienne : Eric Zemmour, Philippe de Villiers, Jordan Bardella. Leur vision de la France est conforme à l’identitarisme autoritaire poutinien. Combien de personnes rencontrons-nous encore, dans la rue ou dans les villages, qui nous expliquent doctement que « la Crimée est russe » ou que l’Europe n’avait qu’à se montrer plus forte pour contrer l’avancée russe ? Du côté gauche, le « parti de la paix » (le parti communiste), tout comme le leader de La France insoumise, ne voient pas en la Russie un adversaire véritable. Poutine compte bien sur la victoire de partis pro-russes en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et ailleurs. Ceux-ci non seulement arrêteraient de soutenir l’Ukraine, mais accueilleraient à bras ouverts les envoyés du Kremlin – hommes d’affaires, influenceurs politiques, espions et hommes de main.
Je terminerais en disant que la situation dépend en partie non seulement de notre attention à ce qui se déroule en Russie, en Ukraine, aux États-Unis, en Europe, mais de notre volonté de nous poser des questions fondamentales en ce qui concerne notre avenir politique.
Nous vivons dans un monde où la priorité des États est l’accès à des ressources naturelles, de plus en plus rares, et à des voies commerciales. Trump est prêt à tout pour accéder aux terres rares. La Russie se réjouit de la fonte des glaces en Arctique pour inaugurer une nouvelle route maritime. Beijing veut coloniser la mer de Chine. L’Europe s’inquiète de son retard en termes d’indépendance industrielle et stratégique. Les citoyens le comprennent, mais en conséquence, ils sont parfois prêts à fermer les yeux sur des conquêtes et des guerres de prédation. Bref, nous entrons dans un monde où des États, des empires et des acteurs privés se retrouvent en concurrence pour assurer leur développement. Dans ce contexte, les idéaux démocratiques européens et américains, qui ont connu un regain de faveur après la chute du communisme, passent parfois au second plan. Pourquoi les modèles des États de demain ne seraient-il pas Dubaï ou Singapour, ou même la Chine, c’est-à-dire des puissances qui, au prix de votre liberté, vous donnent un niveau de vie confortable et la fierté de l’emporter sur les autres ? C’est ce qu’affirme par exemple un blogueur américain très influent et lu par l’entourage de Trump, Curtis Yarvin, pour qui l’enjeu politique d’aujourd’hui est de désigner un pouvoir fort capable de gérer un pays comme une entreprise, tout en abandonnant la démocratie.
Là est le principal danger qui nous menace, nous aussi. Notre priorité est de nous défendre contre les agressions russes et la trahison américaine. Certes, nos gouvernants doivent assurer le niveau de vie de nos concitoyens. Mais nous devons, chacun et sérieusement, nous poser la question : voulons-nous encore de la démocratie ? Ou sommes-nous prêts à l’abîmer, voire à l’abandonner, dans ce nouveau contexte ? C’est une question que se posent de plus en plus d’Européens, par exemple en France, où des enquêtes sociologiques montrent le désir d’un pouvoir fort. Or si nous cédons à cette tentation, nous oublions une chose : c’est au nom de la stabilité et du fantasme de revanche que les Russes ont élu Poutine. C’est pour leur niveau de vie et leur rêve de revenir à un âge d’or que les Américains ont réélu Donald Trump. Le premier a tué la possibilité même d’une démocratie en Russie. Le second essaie de faire de même. Mais rappelons que si c’est la démocratie qui a fait revenir Trump, c’est elle qui pourra le chasser. Je crois qu’une des questions qui traverse l’esprit des citoyens, en Europe, est celle de l’utilité de la démocratie. Poutine et Trump ont joué sur cette interrogation, instillant le doute sur cette utilité de la démocratie. C’est pourquoi il ne faut pas l’esquiver, mais au contraire l’explorer et y répondre. Nous ne pouvons nous permettre de proclamer (à raison !) une exigence de démocratie. Nous devons aussi argumenter pour la défendre.
Le poutino-trumpisme n’est donc pas seulement un ennemi qu’il faut combattre. C’est un poison qui se glisse dans les esprits. Pour nous défendre, il faudra unir le cœur et l’intelligence.
Michel Eltchaninoff est un philosophe, journaliste et essayiste français. Agrégé de philosophie en 1995 et docteur en philosophie avec une thèse sur l’expression du corps chez Dostoïevski soutenue en 2000, il est spécialisé en phénoménologie et en pensée russe.

