L’année du grand tournant

Le philosophe russe, aujourd’hui en exil à Prague, dresse le bilan de l’année 2025. Pour lui, elle marque fin de l’ordre international issu de la victoire des Alliés contre l’Axe en 1945. Medvedev constate avec amertume que le phénomène Trump est « objectif et légitime », tout comme le phénomène Poutine : ils se sont légalement hissés à la tête de superpuissances et ils changent le cours de l’histoire mondiale.  Et c’est l’Ukraine qui défend la civilisation occidentale et les valeurs européennes face à la barbarie russe.

Les Chinois ont une malédiction humoristique : « Puissiez-vous vivre une époque intéressante ! » Cette expression est la première qui vient à l’esprit lorsque l’on tente de dresser le bilan de l’année 2025. Mais il ne s’agit pas seulement de cette année, c’est toute une époque historique qui s’achève, qui s’effondre sous nos yeux. Notre génération a eu la chance historique rare de vivre non pas un, mais deux effondrements de l’ordre mondial : le premier en 1989-1991 et le second aujourd’hui, dans les années 2020. Avant cela, cette chance douteuse avait été le lot de la génération de nos aïeuls et bisaïeuls, qui connurent deux guerres mondiales au siècle dernier – même si, selon l’historien britannique Edward Carr, il s’agissait en réalité d’une seule et même guerre.

Ce qui se passe est d’autant plus intéressant que 2025 peut être considéré comme le reflet de 1989-1991 : à l’époque, une ère s’ouvrait, aujourd’hui, elle se referme. À l’époque, les murs et les dictatures décrépites s’effondraient, des institutions internationales voyaient le jour sur leurs décombres, les arsenaux étaient détruits et les missiles nucléaires démantelés, et l’utopie libérale naïve de « la fin de l’histoire » émergeait – une variation moderne du rêve kantien d’une « paix perpétuelle ». Trente-cinq ans plus tard, c’est exactement le contraire qui se produit : de nouveaux murs et barrières commerciales sont érigés, le populisme et l’autoritarisme fleurissent sur les ruines des démocraties, et l’histoire classique revient dans le monde, accompagnée du nationalisme, du chauvinisme, de l’égoïsme et de politiques mémorielles et identitaires agressives.

Il apparaît aujourd’hui clairement que la période comprise entre 1989 et 2025 n’était pas la norme, mais une exception, une chance unique, une fenêtre par laquelle ont jailli la liberté d’expression et de circulation, la démocratie et le marché, l’illusion d’un monde sans frontières où il était aisé de circuler. Les possibilités semblaient illimitées, et les premiers signaux d’alarme, tels que les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ou le discours de Poutine à Munich en 2007, semblaient être des malentendus qui ne pouvaient arrêter la marche triomphale du progrès, du libéralisme, des marchés ouverts et des institutions internationales. Ces trente-cinq années ont représenté la majeure partie de notre vie : nos années d’études et de voyages, la découverte de la Russie et du monde, nos carrières et nos espoirs. Nous avons construit nos projets de vie en partant du principe que le monde qui nous entourait était stable (même si certains avaient déjà des soupçons avant 2014 et que d’autres, particulièrement perspicaces, avaient fait leurs valises dès que Eltsine eut nommé un agent du FSB comme successeur). Nous vivions sans rendre de comptes, sans nous rendre compte que nous profitions d’une période de liberté sans précédent dans l’histoire de la Russie – jusqu’au matin où cette même histoire a frappé à notre porte.

Good bye, America!

Pourquoi 2025 a-t-il été une année charnière ? Pourquoi pas février 2022 ou mars 2014 ? Malgré l’importance décisive de la guerre en Ukraine, qui a marqué un point de non-retour pour la Russie elle-même et pour le monde entier (y compris l’Inde, la Chine et l’Amérique latine), cette guerre n’était pas encore un événement déterminant. Le monde entier (dont une grande partie de l’Europe) la considérait comme un conflit régional de plus, une guerre postcoloniale pour l’héritage de l’empire soviétique dans la « zone d’intérêt » de la Russie. Le tournant historique n’a pas eu lieu avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, mais avec la deuxième arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche et le revirement radical de la politique américaine. C’est Trump, et non Poutine, qui a mis fin à l’ère précédente et est devenu le principal faiseur d’actualité, l’expression du Zeitgeist, l’esprit d’une nouvelle époque. Dès les premiers jours de son mandat, ses déclarations et ses actions ont suscité un sentiment durable d’étonnement et ont posé cette question sacramentelle : était-ce vraiment possible ?. La dernière fois que nous avions éprouvé ce sentiment, c’était il y a 35 ans, lorsque le mur de Berlin était tombé, suivi de la fin du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique. La facilité avec laquelle l’ancien ordre mondial tout comme l’ordre actuel se sont effondrés prouve que les deux étaient pourris, qu’ils n’étaient que des coquilles vides remplies de rhétorique et de bureaucratie, et qu’ils ne pouvaient résister au vent, tels les décors en carton de l’Invitation au supplice de Nabokov.

C’est avant tout la fin du mythe américain et du siècle américain, la fin des 80 ans pendant lesquels l’Amérique a été le pilier de l’ordre mondial : un modèle, un bienfaiteur et un gendarme pour le monde. Certes, elle a commis de nombreuses injustices, du Vietnam à l’Irak, de la Grenade au Kosovo, mais dans l’ensemble, elle est restée une force normative qui a maintenu un ordre fondé sur des valeurs, des règles et la foi protestante en la liberté et la responsabilité de l’individu. Outre les porte-avions et les bombardiers, cette foi était soutenue par des milliers de programmes, de fondations, de bénévoles et de médias qui, même si c’était parfois de manière naïve et simpliste, tentaient de rendre le monde plus accueillant.

Cette Amérique n’existe plus, et le second mandat de Trump en est la preuve. Pendant trop longtemps, nous n’avons pas remarqué les changements sociaux et démographiques aux États-Unis, la croissance des inégalités et du ressentiment (lire Hillbilly Élégie de J. D. Vance1), la haine des élites, des « intellos » et du « deep state », la sclérose du système politique et partisan. Le problème ne réside pas dans la personnalité de Trump, car sa révolution était en gestation, et sa réélection avec une majorité convaincante en est la meilleure preuve. Le phénomène Trump est objectif et légitime, tout comme le phénomène Poutine. Quelle que soit l’opinion que l’on ait d’eux, ce sont des figures issues de la culture nationale, qui se sont légalement hissées à la tête de superpuissances et qui changent le cours de l’histoire mondiale. De telles personnalités apparaissent à la croisée des tendances historiques et des caractéristiques personnelles, aussi aléatoires, arbitraires ou inadéquates puissent-elles paraître.

À cet égard, Trump et Poutine se ressemblent : l’un des faits surprenants de 2025 a été la « bromance » entre les deux présidents, inattendue même pour ceux qui s’attendaient à un « reset » des relations russo-américaines sous la nouvelle administration. Il ne s’agit pas des liens supposés de Trump avec le KGB, de la corruption ou de la compromission, ni même de la similitude évidente entre les deux hommes : deux patriarches vieillissants qui aimeraient se voir toujours comme des mâles alpha – comme en témoignent leurs photos communes dans des fauteuils, où ils sont tous deux assis symétriquement, jambes écartées. Le fait est qu’ils poursuivent tous deux le même objectif : détruire l’ordre mondial libéral qui s’est établi après la guerre froide et qui, selon eux, est injuste pour leurs pays. Trump est convaincu que le monde libéral exploite l’Amérique, Poutine que celui-ci humilie la Russie. Tous deux tentent à leur manière de saper cet ordre. En ce sens, ils sont des alliés stratégiques, et l’Ukraine et l’Europe constituent pour eux un obstacle fâcheux.

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Donald Trump salue la foule après un discours au Rocky Mount Event Center, Caroline du Nord, le 19 décembre 2025 // Photo officielle de la Maison-Blanche

Le retour de la Russie

Cette nouvelle donne dans la politique mondiale a donné un avantage inattendu à la Russie : s’il ne s’est pas encore traduit en termes militaires ou économiques, la Russie a acquis une forte légitimité diplomatique, elle participe à des sommets au plus haut niveau et la diplomatie russe est reconnue comme un acteur clé sur la scène mondiale. On peut parler d’une rupture de l’isolement diplomatique de la Russie, qui devrait se poursuivre en 2026 – Trump parle déjà du retour du « G8 » (même si les autres membres du G8 ne le permettront pas), et le CIO a récemment levé l’interdiction frappant les juniors russes, leur permettant de concourir sous leurs couleurs nationales. Nous verrons donc peut-être le drapeau tricolore russe flotter aux Jeux olympiques d’hiver de Milan et de Cortina.

À la fin de la quatrième année de guerre totale, il faut reconnaître ce fait peu réjouissant : Poutine ne gagne pas en Ukraine mais, pour l’instant, il gagne la guerre contre l’Occident. Il a imposé cette guerre au monde, obligeant tout le monde à jouer selon ses règles, il détient l’initiative stratégique et fait toujours le premier pas, auquel l’Occident est contraint de répondre. Il nous a tous entraînés dans le monde hobbesien de la « guerre de tous contre tous » et, dans ce monde, la Russie se sent dans son élément (tout comme, dans une certaine mesure, les États-Unis, l’Inde et la Chine) : elle est prête à se battre, à dicter sa loi, à semer le trouble, à perdre des millions de personnes, à endurer et à se serrer la ceinture, se nourrissant des mythes des exploits de ses ancêtres. L’Europe, quant à elle, n’est pas prête pour un tel mode de vie et tente désespérément de se reconvertir dans le domaine militaire, avec des résultats mitigés. La guerre et la peur sont des ressources éternelles pour la Russie, plus importantes que le pétrole et le gaz, et elle continuera toujours à les exporter à travers le globe, achetant ainsi sa place à la table des grandes puissances. Poutine s’affirme de manière narcissique dans cette guerre, conquérant la place de la Russie dans le monde et son droit d’exister en versant le sang des Ukrainiens et de ses propres soldats. Pourtant, personne ne songe à se demander s’il ne faudrait pas écraser la Russie de Poutine comme on a écrasé l’Allemagne hitlérienne ; non, les alliés de Kyïv se soucient uniquement d’aider l’Ukraine à tenir bon et, si possible, d’ « affaiblir » la Russie en provoquant des changements internes et l’effondrement du régime, mais personne ne songe à détruire ce régime et à éliminer Poutine, tout comme on a maintenant oublié l’ordre d’arrestation lancé par La Haye à son encontre – et c’est là une autre révélation désagréable de l’année qui s’achève. Russia is too big to fail, la Russie est trop grande (et trop nucléaire, et trop belliqueuse, et trop imprévisible) pour être supprimée ou pour que l’on se pose la question de sa défaite militaire et d’un changement de régime : il n’y a qu’une seule chose que les politiques occidentaux craignent encore plus que la chute de Kyïv, c’est la chute de Moscou et le chaos hypothétique qui s’ensuivrait, avec des foules de réfugiés et de nouveaux Prigojine armés de bombes nucléaires.

Paralysie des institutions

À l’instar de la Cour pénale internationale (CPI) et du droit international en tant que tel, les principales règles et institutions mondiales ont connu une crise profonde en 2025 : l’ONU, qui dans le contexte de la guerre en Ukraine, a été frappée par une paralysie politique, la privant de son rôle dans le règlement des conflits (même si elle conserve d’importantes fonctions humanitaires) ; l’OMC, qui a été frappée par la politique tarifaire de Trump et les guerres commerciales entre les États-Unis, la Chine et l’UE ; l’action climatique internationale (l’accord de Paris sur le climat est pratiquement mort, et les objectifs de limitation du réchauffement à 1,5 °C ou même 2 °C deviennent inatteignables) et les traités de contrôle des armements sont caducs (traités sur les missiles à courte et moyenne portée, sur les armes conventionnelles en Europe, sur la défense antimissile, etc.) – le monde passe d’un « agenda vert » à une nouvelle course aux armements.

La crise de l’OTAN s’aggrave, cette organisation qui n’a toujours pas trouvé sa place dans le conflit existentiel avec la Russie de Poutine, et qui constitue aujourd’hui le plus grand défi pour la sécurité collective de l’Occident. La seule réponse apportée a été l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN (ce qui a simultanément allongé la frontière de l’Alliance avec la Russie de 1 300 km), mais l’OTAN ne dispose pour l’instant ni d’une stratégie ni des ressources opérationnelles nécessaires pour repousser une éventuelle attaque russe, et l’aide à l’Ukraine est fournie sur une base bilatérale ou par des « coalitions de volontaires » : l’Alliance est en fait paralysée par les agendas politiques internes des pays membres et divisée entre le Nord et le Sud et entre l’Ouest et l’Est. Un bon exemple en est la réticence ou l’incapacité à réagir fermement aux multiples incursions délibérées de missiles, de drones et de chasseurs russes dans l’espace aérien de l’OTAN en 2025 : le maximum que l’Alliance ait pu faire a été d’activer l’article 4 du traité de Washington sur les « consultations ». De plus, dans le cadre des discussions sur l’adhésion hypothétique de l’Ukraine à l’OTAN, il a été déclaré à plusieurs reprises que l’article 5 tant convoité ( « une attaque contre l’un est une attaque contre tous »), le Saint Graal de la sécurité euro-atlantique, permettait de multiples interprétations et ne supposait en aucun cas une implication militaire automatique en aide au pays attaqué. En fait, par sa guerre, Poutine atteint l’objectif à long terme de la Russie : saper l’unité et les principes fondamentaux de l’OTAN.

L’Union européenne traverse également une crise grave, elle aussi divisée par la guerre en Ukraine, comme l’a montré l’affaire récente de l’utilisation des actifs russes gelés en Europe, d’un montant de 210 milliards d’euros, pour aider Kyïv (l’aide a finalement été fournie sous la forme d’un prêt de 90 milliards d’euros provenant du budget des pays membres, sans confiscation de ces fonds). La Pologne, les pays baltes et les pays d’Europe du Nord ne parviennent pas à s’entendre sur la question de l’Ukraine avec les pays d’Europe du Sud (auxquels s’est soudainement jointe la Belgique, principal dépositaire des actifs russes). Pendant ce temps, l’Europe centrale a été frappée par le virus de l’ « orbanisme », un populisme autoritaire et eurosceptique fortement orienté vers Moscou : aux « enfants terribles » de l’Union européenne, aux régimes de Viktor Orbán en Hongrie et de Robert Fico en Slovaquie, se sont ajoutés les résultats des récentes élections législatives en République tchèque, remportées par la coalition des populistes de droite dirigée par Andrej Babiš, qui entend revoir toute la politique tchèque d’aide à l’Ukraine.

Le virus du populisme

Dans les pays de l’ « ancien » Occident, les populistes de droite se sont arrêtés à deux doigts du pouvoir : les succès électoraux de l’AfD en Allemagne et du Rassemblement national de Marine Le Pen en France, bien qu’ils ne conduisent pas encore à la formation de coalitions au pouvoir, érodent le centre politique et conduisent à la radicalisation et à la polarisation du spectre politique. Le problème semble résider dans le format même de la politique moderne : sous l’influence des plateformes numériques et des réseaux sociaux, elle devient de plus en plus affective, fondée sur les émotions plutôt que sur des choix rationnels, elle détruit la sphère publique et le dialogue social, elle mobilise des groupes fermés de partisans organisés autour de leur identité, de leurs traumatismes et de leurs rancœurs. Et monsieur Toutlemonde, , fatigué de la mondialisation, des migrations et de la complexité du monde moderne, armé de slogans sur la « lutte contre les élites » et la « domination des gauchistes », rêvant de revenir à la situation antérieure, – ce « mufle-roi » de Merejkovski, désormais armé d’un smartphone et d’un compte sur Twitter (, pardon, sur X), se politise.

Le résultat est le MAGA-trumpisme en Amérique et le « Brexit » en Grande-Bretagne, où les retraités ruraux et les banlieues post-industrielles ont voté contre les professionnels du Grand Londres et ont finalement fait sortir la Grande-Bretagne de l’UE. En République tchèque, des politiciens marginaux tels que Tomio Okamura et Filip Turek, connus pour leurs déclarations anti-immigrés voire fascistes, ou le « parti des automobilistes », certes anecdotique, mais qui promet de mettre fin aux programmes environnementaux, de faire couler du « sang vert » et de construire de nouvelles autoroutes à travers les réserves naturelles. La disparition du centre politique et le renforcement des radicaux des deux côtés menacent de déchirer le corps politique des pays démocratiques.

Un autre exemple du danger du populisme est Israël, où l’année 2025 a été l’une des plus difficiles de l’histoire de l’État juif. Le gouvernement de droite de Benyamin Netanyahu a misé sur les éléments les plus radicaux de la société israélienne – les orthodoxes et les colons –, il a polarisé Israël, tenté d’affaiblir la Cour suprême de justice (Bagatz) et provoqué la construction de nouvelles colonies. Les conséquences de cette politique ont été dévastatrices, depuis l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 jusqu’à la guerre menée en représailles par Israël à Gaza, qui s’est transformée en un bain de sang, ce qui a conduit à l’isolement diplomatique d’Israël, à une montée sans précédent de l’antisémitisme dans le monde et à la politique honteuse de boycott des artistes et des sportifs israéliens. Aujourd’hui, Israël se trouve dans une position extrêmement vulnérable : les otages ont été libérés, mais l’accord de paix sous l’égide de Trump ne garantit pas sa sécurité, le Hamas continue de régner à Gaza et une nouvelle génération de kamikazes est en train de grandir. C’est malheureusement un autre résultat de 2025, année de  l’effondrement des institutions du droit international, des démocraties et, plus généralement, de la politique moderne, qui croule sous le poids du populisme, du radicalisme et de l’égoïsme national.

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Donald Trump et Volodymyr Zelensky lors de la conférence de presse à Mar-a-Lago le 28 décembre dernier // Photo officielle de la Maison-Blanche

Le katechon ukrainien

Que nous réserve 2026 ? « Partout, trahison, lâcheté et tromperie », comme l’écrivait dans son journal il y a plus de cent ans un chef d’État malheureux, attendant son destin à la gare de Dno2. Au seuil de la nouvelle année, chaos et incertitude. Il est plus facile de dire ce qui ne nous attend pas : il n’y aura ni stabilité, ni paix (ni en Ukraine, ni à l’échelle mondiale), ni retour à la situation d’avant-guerre – nous sommes dans une situation de crise multiple, où différents systèmes s’effondrent simultanément, provoquant des effets en cascade. « L’année dernière a été difficile pour nous tous, mais ne vous inquiétez pas, l’année prochaine sera encore pire », a promis la Première ministre italienne Giorgia Meloni dans son discours de Noël, comme dans la bonne vieille blague sur le pessimiste et l’optimiste, où le premier dit sombrement « Ça ne peut pas être pire », et le second répond joyeusement : « Bien sûr que ça peut être pire ! »

Paradoxalement, l’espoir existe là où il semble y en avoir le moins : en Ukraine. C’est l’Ukraine qui s’oppose actuellement au chaos imminent (à la fois à la horde russe et au désordre mondial), et c’est elle qui est le point de ralliement de la solidarité internationale, de la foi dans les institutions et dans la justice – tous ces fondements qui sont aujourd’hui mis à l’épreuve. L’Ukraine défend la civilisation occidentale et les valeurs européennes : elle ne cherche pas tant à se protéger grâce à l’OTAN et l’UE qu’à protéger l’UE et l’OTAN de la barbarie russe, et c’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’adhérer à ces deux institutions en tant que fournisseur, et non en tant que consommateur de sécurité.

La philosophie obscure du « monde russe » utilise le concept théologique de katechon, « celui qui retient » [de sombrer dans le mal, NDLR] : selon cette théorie, la Russie est le dernier katechon du christianisme dans ce monde mauvais. En réalité, ce n’est pas la Russie, mais l’Ukraine qui est le katechon du monde occidental, et nous donne à tous une leçon de dignité, de persévérance et d’optimisme, suivant le principal commandement chrétien que le Christ a donné aux apôtres effrayés par la lumière du mont Thabor : « N’ayez pas peur. »Il ne faut pas avoir peur de l’avenir, mais l’accueillir avec dignité, comme les Ukrainiens ont accueilli les troupes russes près de Gostomel. Ainsi donc, bonne année et gloire à l’Ukraine !

Traduit du russe par Desk Russie

Lire la version originale

P.S. : Desk Russie publie en guise de post-scriptum un court texte posté par Sergueï Medvedev sur Facebook le 5 janvier et qui analyse ce qui vient de se passer au Venezuela.

Maintenant que ma tête s’est un peu aérée après les festivités du Nouvel An (grâce à l’air glacial des monts de la Jizera), j’essaie de comprendre ce qui s’est passé à Caracas, et je n’y vois aucun bien. Il faut être absolument naïf et vivre dans un monde de fantasmes hollywoodiens pour se réjouir de voir un méchant menotté, et pour considérer cela comme un coup dur porté aux dictateurs du monde entier. Oui, Maduro est un salaud invétéré, mais cela n’a rien à voir avec le scénario « démocratie contre dictature » et ne ressemble même pas à l’élimination de Ben Laden ou à l’arrestation de Saddam Hussein. Il s’agit d’un spectacle personnel de Trump, qui a été confronté à une chute catastrophique de sa cote de popularité, à l’échec définitif du Blitzkrieg ukrainien (et à des résultats douteux à Gaza), et qui avait besoin d’une petite guerre victorieuse. Le régime corrompu du Venezuela reste en place, mais avec d’autres acteurs, et avec l’ouverture des portes aux compagnies pétrolières américaines – voilà le fond de l’histoire !

Nous revenons à l’impérialisme prédateur de la fin du XIXe siècle, à la doctrine Monroe (ouvertement reprise dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale), aux conquêtes coloniales par la force, lorsque les entreprises américaines remplaçaient à leur gré les présidents dans les républiques bananières.

Or le plus grave, c’est qu’une telle action n’effraie pas Poutine, mais au contraire le légitime, ainsi que sa guerre coloniale en Ukraine. La violation du droit international, la notion de « zone d’intérêt », la politique de la force sont en train de devenir la norme. Cela n’a pas commencé hier, il y avait déjà eu le Kosovo et l’Irak mais, là-bas au moins, le Congrès avait donné son accord (ce qui est requis par la Constitution américaine pour déclarer une guerre), alors qu’ici, il s’agit purement et simplement d’une opération spéciale à la Poutine avec ses « gens polis3 ». Tout le monde répète avec enthousiasme qu’aucun soldat américain n’a été perdu la vie, mais pour une raison étrange, personne ne mentionne les dizaines de militaires et de civils tués au Venezuela : ils sont considérés comme des dommages collatéraux, des figurants dans un film d’action hollywoodien.

Il y a un an, nous riions du « Gulf of America », de la demande de Trump de céder le Groenland et le canal de Panama, mais aujourd’hui, ce n’est plus drôle. Je ne serais pas surpris si, un matin, nous assistons à un débarquement américain au Groenland (le Danemark a déjà officiellement protesté contre les déclarations répétées des conseillers de Trump), à la création d’une « zone de sécurité » frontalière sur le territoire mexicain, ou à la présence de cuirassés américains dans le canal de Panama. Or les principales conséquences ne se feront pas sentir en Amérique, mais dans le monde entier, où de telles opérations seront reproduites et amplifiées. Bienvenue dans une nouvelle année de guerre mondiale.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire la version originale

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Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).

Notes

  1. Réédité en français sous le titre : Une famille américaine : De la grande pauvreté aux ors de la Maison Blanche. Globe, janvier 2025. (Toutes les notes sont de la rédaction.)
  2. Il s’agit du dernier tsar russe, Nicolas II, qui prononça cette phrase avant son abdication.
  3. Expression faisant référence aux forces militaires non identifiées qui sont intervenues en Crimée lors de son annexion par la Russie (aussi appelées les « petits hommes verts »).

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