Le schizofascisme

Nous publions, en feuilleton, le sixième volet du livre du philosophe russo-américain Avant la fin de l’histoire ? Les facettes de l’anti-monde russe (New-York, Freedom Letters, en russe). L’auteur y fait une plongée dans le phénomène qu’il appelle « schizofascisme », cette duplicité étrange de l’âme russe qui lui permet de partager les idéaux fascistes tout en restant à la fois sentimentale et cupide, de verser le sang de ses voisins et de se sentir « pure » en se recueillant.

Le schizofascisme (ou fascisme schizophrénique) est un fascisme qui se dissimule sous le masque de la lutte contre le fascisme. Le fascisme proprement dit est une vision du monde monolithique combinant la théorie de la supériorité ethnique ou raciale, l’impérialisme, le nationalisme, la xénophobie, le chauvinisme, l’antidémocratisme et l’antilibéralisme. Le schizofascisme, lui, est une vision du monde fracturée, une sorte de parodie du fascisme, mais une parodie sérieuse, dangereuse et agressive. C’est une hystérie fasciste derrière laquelle se cachent des calculs mercantiles froidement réfléchis. Car le fascisme se manifeste par une haine désespérée de la liberté, de la démocratie, de tout ce qui est étranger, des personnes ayant une identité différente, par la volonté de chercher des ennemis, de réprimer tout ce qui vit. Or cette vision du monde violente et totalitaire est en contradiction schizophrénique avec une volonté de profiter des avantages offerts par « l’ennemi » : la possibilité de posséder des biens immobiliers à l’étranger, le privilège d’envoyer ses enfants étudier en « Gayrope » et au « Pindostan1 », d’y détenir des comptes en banques, d’y passer ses vacances, etc2. Il existe une blague sur la lettre Z, symbole du fascisme russe : « D’où vient le Z ? C’est la moitié d’une croix gammée. Le reste a été volé. » C’est cela le schizofascisme : un fascisme scindé et boiteux, mais qui n’en reste pas moins dangereux.

Selon un sondage réalisé en juillet 2019, une grande majorité des Russes (85 %) estimaient qu’entretenir des relations amicales avec l’Ukraine étaient important pour la Russie3. Au cours des deux ans et demi qui ont suivi, rien n’a changé, il n’y a pas eu d’affrontements particuliers dans le Donbass, le cessez-le-feu est resté en place. Cependant, selon des sondages officiels réalisés en février 2022 – bien que leur fiabilité soit douteuse –, 65 % des Russes approuvaient la guerre de la Russie contre l’Ukraine, et en mai 2022, ils étaient 77 %4. Ces mêmes personnes donc, la majorité de la population, veulent de bonnes relations avec l’Ukraine mais approuvent sa destruction. Vous avez dit schizophrénie ?

Dans les écoles russes, on enseigne l’humanisme, on étudie les grands classiques, on compatit avec les petites gens. On trouve à tous les coins de rue des recueils des Saintes Écritures, des enseignements des saints et des catéchismes. Les croyants font leurs prières chaque jour, les prêtres accomplissent les rites, s’unissant à la chair et au sang du Christ, qui a donné sa vie pour l’humanité. Or cela ne les empêche pas de voter pour la guerre, de tuer des milliers de frères de foi innocents, de glorifier le chef qui les conduit à la guerre contre le monde entier. Comment les mêmes bouches peuvent-elles louer le Christ et le Führer ?

Le lundi 7 mars 2022 a commencé le Grand Carême5. On l’observe dans un but de repentance et pour se préparer à la lumière, à la résurrection du Christ ; il convient donc de s’abstenir de pécher de façon particulièrement rigoureuse. Parmi les petits péchés, on trouve la gourmandise, et parmi les grands, bien sûr, le meurtre et plus encore le fratricide, le péché de Caïn. Tout péché devient particulièrement destructeur pour l’âme pendant cette période. Or c’est précisément ce moment qu’un peuple orthodoxe a choisi, encouragé par l’Église – qui impose un jeûne strict et l’abstinence de toute nourriture grasse –, pour tuer avec un zèle particulier un autre peuple orthodoxe. Cela s’est poursuivi pendant la Semaine sainte et le jour de Pâques. La veille, le samedi 23 avril, un tir de roquette à Odessa a tué Kira, âgée de trois mois, sa mère Valeria ainsi que sa grand-mère. C’est un péché que de manger du fromage blanc et de la crème fraîche, par contre, il n’y a pas de mal à tuer des gens…

La duplicité populaire

En janvier 2024, la Russie fut bouleversée par l’histoire d’un chat égaré nommé Twix, que la cheffe d’un train Ekaterinbourg – Saint-Pétersbourg fit descendre à la gare de Kirov, où on le retrouva mort quelques jours plus tard. Un tollé général secoua alors les réseaux sociaux : « Nous voulons savoir où habite cette femme. C’est un bourreau. Elle doit être jugée ! Hier, elle a mis un chat dehors, demain, ce sera un enfant ou une grand-mère. » Une pétition demandant son licenciement fut signée par 380 000 personnes. Quel peuple bon, affectueux et compatissant, à l’évidence ! Il perçoit la souffrance d’un animal comme la sienne et exige que l’agresseur soit sévèrement puni. Même l’État se préoccupa de la mort du chat : le président du comité d’enquête, Alexandre Bastrykine, ordonna l’ouverture d’une enquête pour cruauté envers un animal. Ce même État qui tue des dizaines de milliers de gens, Ukrainiens et Russes, qui exige d’en tuer encore davantage et qui restructure toute sa machine politique, économique et militaire pour étendre l’ampleur du carnage. Selon les données du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, au 22 janvier 2024 (soit le même mois que l’affaire du chat), 10 030 civils dont 3 153 enfants avaient trouvé la mort en raison de l’invasion de l’Ukraine. Les garçons étaient légèrement plus nombreux que les filles. Plus de 12 000 personnes avaient été blessées. Où sont les pétitions, où est l’indignation publique ? Le meurtre involontaire d’un chat l’emporte dans l’opinion publique sur le meurtre intentionnel de milliers d’enfants. Quelle est donc cette société ? Alexandre Pouchkine fut l’un des premiers à remarquer cette caractéristique frappante de la duplicité populaire. Dans son roman Doubrovski, le forgeron Arkhip aide Doubrovski à mettre le feu au domaine du seigneur voisin, mais contrairement à l’ordre qu’il reçoit de son maître de laisser la porte de l’antichambre ouverte, il la verrouille, condamnant à mort les personnes qui s’y trouvent. Il n’éprouve aucune pitié pour ceux qui périssent dans l’incendie, mais grimpe cependant, au péril de sa vie, sur les poutres en feu pour sauver un chat :

« Les carreaux se fendaient, éclataient en morceaux, les poutres enflammées commencèrent à s’effondrer, une plainte et des cris retentirent : “Nous brûlons, au secours, au secours” […].
– Mon cher petit Arkhip, lui disait Egorovna, sauve ces pauvres gens, Dieu te récompensera.
– C’est ça, répondait le forgeron. […]
Au même moment, un nouvel incident attira son attention : un chat courait sur le toit de la grange en feu, ne sachant par où sauter. […] Les gamins se tordaient de rire devant son désespoir.
– Pourquoi donc que vous riez, diablotins ? leur fit le forgeron avec colère. Vous ne craignez point Dieu : une de Ses créatures est en train de périr, et vous vous réjouissez bêtement.
Et, plaçant une échelle contre le toit en feu, il grimpa chercher le chat […]. »

Dans les deux cas, on constate : une cruauté envers les hommes, une pitié envers les animaux ; Dieu est mentionné. On ne peut manquer de remarquer l’ironie de Pouchkine à l’égard d’Arkhip, un homme « pieux » qui, sans sourciller, brûle des humains mais sauve un chat des flammes. Et tout cela simultanément, « au même moment ». Arkhip est l’archétype de la duplicité. La partie centrale de l’âme, celle qui est proprement humaine, a disparu, ou plutôt, elle n’est pas encore née. Il s’agit d’un dualisme primitif : l’homme est guidé par deux pulsions sans se rendre compte de leur incompatibilité. Là où l’âme devrait être entière, une brèche s’ouvre. C’est cela la schizophrénie : du grec ancien « σχίζω » (fendre, diviser) + « φρήν » (esprit, pensée, raisonnement).

Le philosophe Sergueï Askoldov, alors qu’il réfléchissait en 1918 aux causes de la révolution russe, décrivit un troisième fondement proprement humain qui manquerait dans l’âme populaire :

« Toute âme est composée d’un fondement sacré, d’un fondement spécifiquement humain et d’un fondement animal. Il est possible que la plus grande particularité de l’âme russe réside, à notre avis, dans le fait que ce fondement central, spécifiquement humain, y est disproportionnellement faible, comparé à la psychologie nationale des autres peuples. Chez l’homme russe type, les fondements du sacré et de l’animal sont les plus forts6. »

Cette étrange déviance morale a été remarquée par Dostoïevski, ou plus précisément par son « homme du sous-sol », comme trait caractéristique de ses compatriotes appartenant non seulement au peuple, mais aussi aux classes éduquées. Le romantique russe peut se comporter de manière tout à fait indigne sans que cela ait la moindre incidence sur la noblesse de ses idéaux. Il aime même combiner les deux sans faire aucun effort pour les concilier.

« Notre romantique est un homme à la conscience large, et la plus grande canaille de toutes nos canailles… […] Quelle polyvalence extraordinaire ! Et quelle capacité à éprouver les sentiments les plus contradictoires ! […] C’est pourquoi nous avons tant de natures “larges” qui, dans la déchéance la plus totale, ne perdent jamais leur idéal ; même si ces gens ne lèvent pas le petit doigt pour cet idéal, même s’ils sont des brigands et des voleurs notoires […]. Il n’y a que chez nous que le gredin le plus notoire peut être parfaitement, sublimement honnête au fond de son âme sans pour autant cesser d’être un gredin. »

D’ailleurs, Dostoïevski lui-même a donné de remarquables exemples de cette largesse d’esprit et de cette capacité à éprouver des « sentiments contradictoires ». Rappelons-nous ses réflexions sur l’universalisme russe, sur l’amour de l’Europe depuis l’époque de Pierre le Grand :

« Ainsi, le peuple russe n’a pas accepté la réforme [de Pierre Ier] uniquement par utilitarisme […], inconsciemment, mais néanmoins directement et de manière tout à fait vivante. Ce n’est pas avec hostilité (comme cela aurait dû être le cas), mais avec amitié et amour que nous avons accueilli dans notre âme les génies des nations étrangères, tous ensemble. Oui, la vocation du peuple russe est incontestablement européenne et universelle. […] Oh, les peuples d’Europe ne savent pas à quel point ils nous sont précieux ! » (Discours sur Pouchkine, 1880)

Et pourtant, presque au même moment et dans des termes très similaires, Dostoïevski dit exactement le contraire :

« N’est-ce pas là l’expression de l’âme russe protestataire, qui a toujours détesté la culture européenne, depuis Pierre le Grand, car celle-ci, à bien des égards, à bien trop d’égards, était étrangère à l’âme russe ? C’est exactement ce que je pense. Oh, bien sûr, cette protestation s’est déroulée presque tout le temps de manière inconsciente, mais ce qui est précieux, c’est que l’intuition russe n’est pas morte : l’âme russe, même inconsciemment, n’a-t-elle pas protesté précisément au nom de son russisme, au nom de son fondement russe et opprimé ? » (Journal d’un écrivain, 1876 ; réédité en 1879 sans modifications)

Il est curieux de noter que le mot « inconsciemment » revient dans les deux passages. La Russie aimait inconsciemment et détestait inconsciemment. Et d’une manière générale, les mêmes termes dostoïevskiens sont utilisés : « âme russe », « étranger », « précieux » – de façon très expressive, mais dans des sens complètement opposés. Dostoïevski n’apparaît guère ici comme un observateur et un analyste objectif, mais comme un prédicateur passionné prêchant l’amour autant que la haine de l’Europe. Imaginons qu’un même auteur se prononce aujourd’hui « pour la dénaZification » et loue les forces profondes du peuple russe réveillées par la guerre (dans le journal Zavtra), et en même temps « contre », affirmant que la guerre va à l’encontre des intérêts du peuple et sape ses forces (dans Novaïa Gazeta). Ce serait là un signe de schizophrénie culturelle. Un autre auteur célèbre, Vassili Rozanov, maître dans l’art de jouer sur les deux tableaux, publiait aussi bien dans les journaux les plus libéraux que dans les plus réactionnaires. On parle du « dostoïevskien » chez Rozanov, mais il y a du « rozanovien » chez Dostoïevski lui-même, qui ne se contente pas de reconnaître l’existence de deux forces opposées, mais défend les deux avec la même ardeur (la vocation européenne de la Russie autant que le « russisme » et la haine vis-à-vis de l’Europe).

On pourrait appeler cela de l’infantilisme ou une certaine immaturité morale et émotionnelle. Sigmund Freud voyait cela dans la personnalité même de Dostoïevski et dans les traditions profondes de la « psyché » russe, à savoir : se contredire, commettre des crimes, se repentir sincèrement et en commettre de nouveaux. Tourner en rond, sans se hisser vers un progrès spirituel conscient :

« Celui qui tour à tour pèche, puis se repent et se fixe des objectifs moraux élevés peut facilement être accusé de construire sa vie de manière un peu trop confortable pour lui-même… Il rappelle ainsi les barbares de l’époque des grandes migrations, ces barbares qui tuaient puis se repentaient, de sorte que le repentir devenait une technique permettant d’ouvrir la voie à de nouveaux meurtres. Ivan le Terrible agissait de la sorte ; ce compromis avec la conscience est un trait caractéristique des Russes […]. L’ambivalence des sentiments est un héritage de la vie spirituelle de l’homme primitif, et celui-ci s’est mieux conservé chez les Russes et sous une forme plus accessible à la conscience que chez les autres peuples7. »

La morale barbare n’exclut pas les idéaux – tribaux, patriotiques, religieux – mais elle laisse le champ libre à toute forme de méchanceté et de bassesse envers ce qui est étranger. Cette division nette et bipolaire du monde entre « les siens » et « les étrangers » est précisément le signe d’une barbarie qui ne connaît pas d’espace intermédiaire civilisé et qui soit proprement humain. Une telle société a ses idéaux et ses vices, mais il n’y a pas de lien entre eux, un lien qui serait le travail de la conscience. L’âme « sacrée » ne guide pas l’autre, l’« animale ».

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Lire le chapitre précédent : « L’anti-valeur. La faillite culturelle »

epstein bio

Philosophe russe et américain, philologue, spécialiste des études culturelles, critique littéraire, linguiste, essayiste, auteur de plus de 40 livres et de plus de 800 articles et essais. Vit et enseigne aux Etats-Unis.

Notes

  1. Mots-valises méprisants utilisés en russe pour désigner l’Europe et les États-Unis. [NDT]
  2. Dans son article “We Should Say It. Russia Is Fascist”, l’historien américain Timothy Snyder explique que « qualifier les autres de fascistes et être fasciste soi-même, c’est la technique principale du poutinisme… C’est ce que j’appelle le “schizofascisme”. » (New-York Times, 19/05/2022). En réalité, ce terme était apparu pour la première fois dans mes publications de 2015-2017 consacrées notamment à « la différence entre le fascisme des années 1920-1940 et le schizofascisme du début du XXIesiècle […]. » (Du sovok au bobok. La politique à la limite du grotesque. Franc-Tireur USA, 2015. 2e édition augmentée parue chez Dukh i Litera, Kyïv, 2016.)
  3. « Plus de 80 % des Russes déclarent que l’amitié avec l’Ukraine est importante », Mukola.net, 19/07/2019.
  4. « Si l’on en croit les sondages officiels, la majorité des Russes soutiennent la guerre en Ukraine », Meduza, 05/03/2022. Voir également : « Le conflit avec l’Ukraine », Centre Levada, 02/06/2022. Des données récentes du centre Levada (déclaré en 2016 agent de l’étranger, donc très fiable) indiquent des chiffres semblables : « Le niveau de soutien des opérations armées russes en Ukraine reste sensiblement le même, toujours élevé : 77 % (44 % sont vraiment pour, 33 % sont plutôt pour). 14 % des personnes interrogées sont contre (7 % sont vraiment contre, 9 % sont plutôt contre). » ( « Le conflit avec l’Ukraine en novembre 2024 », centre Levada, 04/12/2024.)
  5. Le Grand Carême est une période importante du calendrier liturgique orthodoxe. Il s’agit d’un jeûne strict avant Pâques et qui dure quarante jours. [NDT]
  6. Sergueï Askoldov, « La signification religieuse de la révolution russe » (1918), Jalons. De Profundis [Vekhi. Iz gloubiny], Moscou, 1991.
  7. Sigmund Freud, Dostoïevski et le parricide (1928).

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