Spécialiste des États-Unis, Laurence Saint-Gilles analyse la relation énigmatique entre le président américain et son homologue russe. Certes, Poutine a trouvé la clé qui lui permet de manipuler Trump : flatter sa vanité et son égo démesuré. Mais les revirements de Trump ne peuvent être expliqués uniquement par les manigances du Kremlin et de ses agents implantés au sein de l’administration américaine. Il s’agit surtout de luttes d’influence entre les deux factions rivales de l’administration républicaine : la branche MAGA isolationniste et les faucons reaganiens.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique étrangère des États-Unis est devenue si imprévisible, chaotique et déroutante qu’elle semble rétive à toute forme de rationalisation ou tentative de classification. Alors que pendant la course à l’élection présidentielle, Donald Trump a fait campagne sur le thème de l’isolationnisme pour justifier l’abandon de l’Ukraine, jamais depuis sa réélection, les États-Unis n’ont été aussi interventionnistes. En un an, l’administration républicaine a déjà à son actif plus de frappes aériennes que durant toute la présidence Biden. L’auto-proclamé « président de la paix » qui rêvait de se voir décerner le prix Nobel semble aujourd’hui tenté par le recours à la force tous azimuts. Si l’on s’en tient à la Stratégie de sécurité nationale publiée récemment, il n’y aurait là nulle contradiction : « La politique étrangère du président Trump […] est motivée avant tout par ce qui sert les intérêts de l’Amérique ou, en deux mots, par le principe “L’Amérique d’abord”. » « Les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts1. » L’intérêt national (compris dans son sens le plus étroit) serait la boussole de la politique américaine et la « morale » personnelle du Président Trump dans la nouvelle norme internationale. C’est dire si tout effort pour dégager la ligne directrice de la politique étrangère américaine s’avère épineux.
Car en ce qui concerne « l’intérêt national », le trumpisme a surtout servi depuis un an celui de la Russie. Malgré sa politique velléitaire, l’administration Trump a envoyé des signaux convergents en direction de la Russie : nominations de personnalités russophiles chargées de piloter la politique américaine dans le sens des intérêts russes ; décrets présidentiels supprimant les garde-fous visant à protéger les États-Unis des ingérences étrangères ; reprise du narratif russe concernant l’Ukraine et le président Zelensky ; mise en scène de la relation spéciale de Donald Trump avec le maître du Kremlin, contrastant avec son mépris affiché pour les alliés de l’OTAN ; stigmatisation des dirigeants de l’UE libérale et décadente ; et un « plan de paix » pour l’Ukraine importé de Moscou. Le point commun entre les décisions controversées de l’année 2025 fut leur conformité parfaite avec les objectifs poutiniens. Comme le soulignait Françoise Thom, « depuis l’avènement de Trump, une chose saute aux yeux : le contraste entre le chaos que fait régner le lunatique président Trump et l’extrême cohérence des mesures prises pour mettre en œuvre un désarmement unilatéral des États-Unis face à la Russie et pour servir les intérêts russes. Dans ce domaine, l’administration Trump fait preuve d’un esprit de suite absent dans les autres sphères de ses initiatives2. »
L’intérêt géopolitique russo-américain à saborder l’ordre mondial multilatéral et l’alignement idéologique des MAGA sur la rhétorique anti-libérale russe ont laissé présager la formation d’un axe Trump-Poutine scellé sur le cercueil de l’Ukraine. Or l’opération militaire américaine au Venezuela, qui a conduit au renversement de Nicolas Maduro, semble remettre en cause cette grille de lecture d’une diplomatie exclusivement alignée sur Moscou. Après Bachar el-Assad, c’est un nouvel allié de Moscou qui est chassé du pouvoir, tandis que Trump accentue sa pression sur Cuba et le régime de Téhéran. Sommes-nous en train d’assister à un énième revirement de Donald Trump ou à un véritable virage ? Et comment interpréter la confusion de la politique extérieure trumpiste ?
Trump, « le pantin de Poutine3 » ?
Jusqu’il y a peu encore, l’alignement de l’administration Trump sur les objectifs de Moscou trouvait son explication dans des liens anciens avec la Russie, envers laquelle le Président républicain aurait contracté une sorte de dette. Donald Trump n’est-il pas redevable au Kremlin d’avoir interféré à deux reprises dans le processus électoral américain afin de lui permettre de remporter l’élection présidentielle américaine ? Si l’enquête du procureur Mueller n’a pas permis de prouver la complicité de Donald Trump dans l’ingérence russe de 2016, cette dernière a toutefois été prouvée par les agences de renseignement américaines et confirmée par la justice4. Celle-ci a démontré la proximité de plusieurs membres de l’équipe de campagne avec des personnalités proches du gouvernement russes, qui ont été condamnées, comme Paul Manafort ou l’avocat Robert Cohen. Lors de la campagne présidentielle 2024, les Russes ont réitéré leur soutien : de nouveaux soupçons de connivence pèsent sur l’équipe du candidat républicain. Sa directrice, Susie Wiles, fut en effet co-présidente d’une société de lobbying travaillant pour des oligarques russes5. La stratégie de désinformation a cette fois emprunté d’autres canaux : au lieu d’utiliser des trolls russes, le Kremlin a financé des influenceurs américains très actifs sur X. Enfin, les Russes n’ont pas hésité à recourir au kompromat pour tenter de piéger Joe Biden, accusé de corruption dans l’affaire Smirnov6.
Trump est donc devenu l’obligé des Russes, qui attendaient de sa victoire des contreparties. Au lendemain de son élection, Nikolaï Patrouchev, un intime du président russe, s’est empressé de rappeler que pour remporter l’élection, Donald Trump « s’était appuyé sur certaines forces envers lesquelles il avait des obligations. Et en tant que personne responsable, il sera obligé de les remplir7 ». Quelques jours plus tard, la propagandiste Margarita Simonian était encore plus explicite, exhortant Donald Trump à autoriser le retour de Russia Today aux États-Unis et rappelant que sa chaîne avait servi de vivier aux futurs membres de l’administration Trump comme le ministre de la santé publique Robert Kennedy Junior ou Pete Hegseth, choisi pour diriger le Pentagone8.
Les premières nominations ont montré que Trump a compris l’avertissement : il a confié des postes particulièrement sensibles à des personnalités pourtant considérées comme ouvertement pro-russes : Tulsi Gabbard, connue pour son soutien indéfectible au dictateur Bachar el-Assad et pour sa fidélité aux thèses du Kremlin, se voit confier la direction du renseignement national, donnant ainsi un droit de regard à la Russie sur les 18 agences de renseignement des États-Unis. Quant au FBI, il est attribué à Kash Patel, un ennemi déclaré de cette agence fédérale depuis qu’elle a enquêté sur les liens entre la Russie et l’équipe de Donald Trump en 2016. Poutine ne pouvait rêver meilleur panel !
Ces choix relancent les spéculations sur la nature des liens entre Donald Trump et la Russie. Est-il un agent ou un asset ? La première thèse semble peu plausible. La personnalité imprévisible de Donald Trump et « sa nature colérique et indisciplinée » le disqualifient pour cette fonction9. On l’imagine mal en effet se soumettre docilement aux ordres d’un officier traitant. D’après Todd Loventhal, Il semble plus vraisemblable que Donald Trump soit ce qu’un manuel du KGB nomme « un contact confidentiel spécial » agissant « sur la base d’une affinité idéologique et politique, d’un intérêt matériel, de relations amicales ou autres qu’ils ont établies avec des officiers de renseignement », envers lesquels ils n’ont aucune obligation10. Les contacts confidentiels ont été utilisés par les services de renseignement soviétiques comme canaux de désinformation vers les milieux gouvernementaux dans le cadre de mesures actives conçues pour orienter la vie politique d’un pays. Le cas de Donald Trump s’apparente en effet assez bien avec le profil d’un asset (atout). Dès le milieu des années 1970, Trump, marié à un mannequin tchécoslovaque, est repéré par la STB, « la petite sœur tchèque du KGB ». Ses agents misent sur cet affairiste charismatique pour renouer les liens américano-tchèques11. Mais, comme d’autres services d’Europe de l’Est, la STB joue aussi le rôle de « chasseur de têtes » pour le compte du KGB. Au cours d’un voyage en Russie en pleine perestroïka, Trump noue des relations avec des oligarques louches, proches du KGB, qui investissent dans ses projets immobiliers en Floride. Sa dépendance à l’argent russe et sa vanité légendaire – Trump vend son nom à une marque de vodka – en font une proie facile pour les services russes12. La théorie de « l’agent Krasnov » – nom de code sous lequel Trump aurait été recruté, d’après Alnour Moussaïev, ancien chef des renseignements du Kazakhstan – n’a cependant jamais été prouvée. Toutefois, le fait qu’il n’ait pu réaliser son rêve de bâtir sa Trump Tower à Moscou confirmerait que la relation entre Trump et les services russes n’a pas été « consommée ». Plusieurs experts et anciens officiers de la CIA concluent que Trump a probablement été, dans les années 1980, « un atout » du KGB et qu’il l’a probablement ignoré13. La divulgation de ces relations secrètes pourrait-elle alors constituer un dossier embarrassant susceptible de faire pression sur Donald Trump ?
La théorie d’un chantage exercé sur Donald Trump trouve son origine dans les révélations, en 2017, du dossier Steele, qui mentionnent l’existence de vidéos compromettantes. Les experts en désinformation ont rapidement démontré qu’il s’agissait d’un faux et n’excluent pas qu’il ait été fabriqué par les Russes pour mettre Trump sous pression à la veille de son investiture14. Poutine a lui-même contribué à donner du crédit à ces allégations lors de la conférence de presse conjointe avec le président américain, lors du sommet d’Helsinki en juillet 2018, en mentionnant ces vidéos. Au lendemain de la réélection de Trump, les Russes ont fêté sa victoire à leur manière en diffusant sur la chaîne de télévision russe la plus regardée des photos dénudées de Melania, datant de l’époque où elle était mannequin – un message subliminal pour rappeler à Donald Trump qu’ils pourraient dévoiler des secrets plus compromettants15.
Mais la piste la plus sérieuse en faveur de l’existence d’un chantage exercé sur Donald Trump reste à ce jour l’affaire Epstein. Ancien ami de Trump, le millionnaire Jeffrey Epstein, emprisonné en 2019 (et retrouvé mort dans sa cellule), n’était pas seulement un escroc à la tête d’un vaste réseau de prostitution de jeunes filles, il était aussi la cheville ouvrière d’un empire du kompromat lié aux services russes16. Paradoxalement, ce sont les complotistes MAGA qui réclamèrent à cor et à cri durant la campagne présidentielle de 2024 « la liste » des clients d’Epstein, ce qui permettrait de confondre l’establishment démocrate washingtonien. Trump avait promis à ses partisans de faire toute la lumière sur cette affaire. Mais les choses se sont corsées pour lui lorsque la commission d’enquête de la chambre des Représentants a exigé le vote d’une loi obligeant le département de la Justice à publier les dossiers Epstein. Or le ministère, dirigé par la loyaliste Pam Bondi, n’a pas rendu public l’ensemble des documents comme la loi l’y obligeait, et de nombreuses pièces ont été caviardées. D’autres indices semblent étayer la thèse d’un honey trap : l’affaire Epstein refait surface à chaque fois que Trump semble se distancer de la Russie. Ainsi, lorsque le 14 juillet 2025, Donald Trump lance à Vladimir Poutine un « ultimatum » pour accepter un cessez-le-feu en Ukraine, le nom d’Epstein ressurgit dans la presse comme un diable qui sort de sa boîte, obligeant Trump à se justifier le lendemain. Et, parmi les rares Républicains de la Chambre à faire pression pour obtenir la publication des dossiers, on retrouve l’incontournable Marjorie Taylor Green, « le perroquet » du Kremlin, devenue soudainement la bête noire de Trump17. Enfin, dans le documentaire Les Espions russes à la Conquête de l’Amérique, le général Kalouguine, ancien chef de l’espionnage soviétique aux États-Unis et John Brennan, ancien patron de la CIA, témoignent que Poutine savait des choses sur Trump18. Mais aucun d’eux n’en a apporté la preuve.
Nous ne sommes pas près de connaître la nature des informations que la Russie possèderait sur Trump : s’agirait-il d’une affaire de corruption datant de l’époque où il fréquentait les oligarques et la mafia russes, d’un scandale sexuel ou d’une trahison ? Mais à supposer que les Russes en détiennent les preuves, leur divulgation serait-elle susceptible de faire trembler Donald Trump, qui a déjà surmonté d’autres scandales ? Enfin, l’on ne peut exclure que ces rumeurs ne soient elles-mêmes une machination de Poutine pour discréditer la démocratie américaine en faisant passer son président pour une marionnette.
Si le kompromat est un levier pour piéger les individus et les forcer à coopérer, l’ego a toujours été un outil efficace. Comme le rappellent les manuels du KGB, point n’est besoin à un agent recruteur de posséder des moyens de pression pour détenir une influence sur la cible. Il suffit d’établir avec elle un lien d’amitié et de flatter son ego : « La flatterie est son outil le plus important19. » Nul ne peut douter que Donald Trump soit sensible à la flatterie. Les psychologues décrivent Trump comme « un narcissique accompli » or ce trait de sa personnalité représente une vulnérabilité qu’un ancien agent recruteur comme Vladimir Poutine saurait parfaitement exploiter. Trump recherche inlassablement l’admiration de dictateurs comme Poutine ou Xi Jinping, qu’il considère en son for intérieur comme des êtres supérieurs et auxquels il s’identifie. En fait, Poutine n’a nul besoin de détenir des secrets embarrassants sur lui pour l’influencer, il lui suffit de maintenir son emprise psychologique. Et pour cela Poutine a une arme infaillible : le tête-à-tête d’homme à homme créant l’illusion d’une relation d’amitié. Dès que Poutine sent qu’il perd de l’ascendant sur sa cible, il recourt à la mise en scène du « coup de fil » et parvient ainsi à remettre Trump dans le droit chemin. Cette tactique est parfaitement éprouvée : au printemps dernier, alors que la signature d’un accord sur les minerais semblait associer durablement les États-Unis au sort de l’Ukraine, Poutine, au terme d’une « conversation très attendue », réussit à convaincre le président Trump de renoncer à la nouvelle salve de sanctions qu’il avait annoncée20. Trump est un asset d’autant plus docile que Poutine a réussi à convaincre qu’ils ont l’un et l’autre la même vision géopolitique et, sur le plan idéologique, les mêmes ennemis libéraux. C’est cette conviction de combattre un ennemi commun qui avait déjà incité Roosevelt à fermer les yeux sur les agissements soviétiques parce qu’il voyait en l’URSS un rempart contre le nazisme.
Enfin, pour s’assurer que sa proie ne puisse échapper à son contrôle, le président russe a placé aux endroits stratégiques de l’administration tout un réseau de « taupes ». Le cas le plus emblématique est celui de Sergio Gor, ex-directeur du personnel de la Maison-Blanche, au centre d’un scandale en raison du mystère qui entourait son lieu de naissance – une information pourtant indispensable à son accréditation. La presse américaine dévoila que Gor n’était pas d’origine maltaise comme il le prétendait, mais un ancien citoyen soviétique. Or il était chargé de recruter 4 000 membres de l’administration présidentielle et avait accès aux informations personnelles sensibles de milliers de candidats à des postes de sécurité nationale21 !
Les incohérences de la politique étrangère de Trump seraient-elles le fruit d’un scénario de manipulations ? Le cas du Groenland est éclairant. La volonté de Trump d’annexer ce territoire ne trouve aucune explication rationnelle. Trump a beau répéter que les États-Unis ont un besoin vital du Groenland pour leur sécurité, cet argument ne tient pas. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont obtenu le droit d’y établir des bases militaires et, en vertu d’un accord de 1951, actualisé en 2004, ils ont carte blanche pour y renforcer leur présence militaire ou moderniser leurs installations. Certes, le Groenland, riche en ressources naturelles (hydrocarbures, minerais) et situé au carrefour des grandes routes maritimes mondiales, est convoité par la Russie et par la Chine; mais les efforts de cette dernières pour y implanter les infrastructures des « routes de la Soie polaire » se sont heurtées au veto du Danemark et des États-Unis22. L’explication est plutôt à rechercher dans la personnalité de Trump, la cupidité (faire main basse sur les terres rares est chez lui une véritable obsession) ou, au choix, la vanité : le rattachement du Groenland ferait de Trump le premier président depuis Theodore Roosevelt à offrir un nouveau territoire aux États-Unis, qui deviendraient de fait le plus grand pays du monde. De quoi compenser la frustration de ne pas avoir obtenu le prix Nobel tant convoité ! Sa lettre adressée au Premier ministre norvégien où il lie sa volonté d’annexer le Groenland au fait que la Norvège ait refusé de lui attribuer cette distinction ne laisse guère de doute sur ses motivations23… Le ressentiment est un travers facilement exploitable pour les agents qui gravitent dans son administration et n’ont certainement pas beaucoup d’efforts à déployer pour le convaincre de laver cet outrage. Cette affaire est du pain béni pour la Russie. Non seulement elle contribue au délitement de l’ordre international fondé sur le droit au profit du retour aux sphères d’influence chères à Poutine mais, surtout, elle provoque une crise sans précédent dans les relations transatlantiques : grâce à Donald Trump, Poutine est en voie de réaliser l’objectif que les Soviétiques n’ont jamais réussi à atteindre durant la guerre froide : le découplage entre la sécurité de l’Europe et celle des États-Unis. En voulant annexer le Groenland, Trump croit sans doute accomplir la promesse de « rendre à l’Amérique sa grandeur ». Mais comme il ne raisonne qu’en termes de rapports de force et que son tempérament affairiste le porte à négliger les attributs immatériels du pouvoir (l’influence, le prestige), il ne perçoit pas qu’il est en train de ruiner le capital de confiance grâce auquel les États-Unis ont bâti leurs alliances travers le monde. N’a-t-il pas déjà réussi l’exploit de jeter l’Inde et maintenant l’un de ses plus proches alliés, le Canada, dans les bras de la Chine ?
L’illusionniste ?
Pour autant, il serait réducteur de voir en Trump une simple marionnette de Kremlin. Cette interprétation semble être invalidée par les récents revers infligés à la Russie. Après Bachar al-Assad en Syrie, la Russie vient de perdre un nouvel allié avec la capture de Nicolas Maduro par les forces américaines. Or dans le domaine de la défense et de la sécurité, Moscou était un partenaire essentiel du régime de Maduro, qui constituait « un maillon important du dispositif de contournement des sanctions internationales mises en place après l’invasion de l’Ukraine24 ». L’opération Absolute Resolve a été conduite avec une efficacité qui contraste avec l’échec de « l’opération spéciale » de Poutine, qui devait renverser Zelensky et prendre Kyïv en trois jours. C’est un camouflet cinglant pour le président russe, déjà critiqué pour sa passivité par la mouvance ultra-nationaliste. Mais les désaveux émanent aussi de fidèles du régime, à l’instar de l’oligarque Oleg Deripaska, qui redoute de voir les États-Unis mettre la main sur plus de la moitié des réserves mondiales et faire baisser le cours du pétrole, ce qui dégraderait encore la situation budgétaire de la Russie25. Or l’arme économique et plus particulièrement les cours du pétrole ont joué un rôle déterminant dans l’échec final de l’URSS dans la guerre froide. Les Russes craignent un possible effet domino si Trump décidait de s’en prendre à un autre allié de la Russie et de la Chine. L’Iran et son programme nucléaire sont en effet dans le collimateur du président américain, qui a déjà bombardé les sites de Fordo et Natanz lors de l’opération Marteau de Minuit, les 21 et 22 juin 2025. Alors que ce pays était en proie au plus grand mouvement de contestation depuis la révolution iranienne de 1979, il a menacé ses dirigeants de représailles s’ils tuaient des manifestants, encourageant ces derniers à poursuivre leur révolte. S’il semble avoir renoncé à intervenir, il renforce cependant la pression en envoyant une armada dans le golfe Persique.
Ce n’est pas la première fois que Trump inflige des revers à son ami Vladimir Poutine. Pendant son premier mandat, Trump, embarrassé par le Russiagate, qui avait contraint à la démission des membres influents de son administration – comme le conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn – avait pris soin de se distancer d’une ligne ouvertement pro-russe. Bien que notoirement sceptique sur l’aide à l’Ukraine et hostile au président Zelensky, il avait autorisé en décembre 2017 la vente des missiles Javelin à l’Ukraine, une décision qui tranchait avec la pusillanimité d’Obama, qui s’était toujours refusé à livrer à ce pays les armes létales nécessaires à sa défense. À la suite de l’affaire Skripal, une soixantaine de diplomates russes s’étaient vus expulsés des États-Unis et une nouvelle salve de sanctions avait été adoptée contre les entités russes, en avril 2018. Pendant la dernière campagne présidentielle, en dépit d’une ligne isolationniste de plus en plus assumée, Donald Trump, au terme d’un bras de fer de six mois entre ses partisans au Congrès et l’administration Biden, avait fini, sous l’influence du speaker Mike Johnson, par lever son opposition au déblocage d’une nouvelle tranche d’aide à l’Ukraine suscitant l’hystérie de la Putin Wing de la Chambre et la stupéfaction du Kremlin.
Trump n’a pas réussi son pari de mettre fin à la guerre en 24 heures comme il l’avait promis. Depuis son retour au pouvoir, la gestion américaine de la guerre en Ukraine semble des plus aléatoires tant les revirements sont fréquents et spectaculaires. Les relations entre le nouveau président et les Ukrainiens étaient très mal engagées. Trump nourrissait un ressentiment personnel envers le président Zelensky, qu’il rendait responsable de la première procédure d’impeachment déclenchée contre lui. Pendant la course à sa réélection, il avait promis à ses partisans de cesser l’aide à l’Ukraine, tenue pour responsable de la poursuite inutile de la guerre. Après l’investiture, sa « médiation » a d’abord consisté à agréer toutes les exigences de la Russie au détriment des Ukrainiens et à humilier leur président.
Comment oublier la « séance de la flagellation » imposée à Zelensky dans le bureau ovale, le 28 février 2025, la suspension de l’aide à l’Ukraine jusqu’à ce que celle-ci démontre « son engagement en faveur de la paix » – un chantage pour l’obliger à accepter les conditions de son agresseur et surtout à céder aux États-Unis la moitié de ses richesses minérales en contrepartie de leur soutien militaire ? Au printemps, les lignes commencent à bouger au profit de Kyïv, à la suite d’une rencontre à Djeddah entre Américains et les Ukrainiens, ces derniers acceptant le cessez-le-feu proposé par Donald Trump, la perte de 20 % de leur territoire et, surtout, un accord sur les minerais, plus équitable que le précédent. La suite prend les allures d’un ballet diplomatique interminable : les allers-retours de Steve Witkoff, l’éternel optimiste, entre Moscou, Washington et Riyad, les colères jupitériennes de Trump traitant Poutine de « fou » sur Truth Social puis se ravisant après un coup de fil « très productif » où le dirigeant russe prend toujours l’ascendant sur l’Américain. Après le martial « ultimatum du 14 juillet » enjoignant à Poutine de mettre fin à la guerre en cinquante jours sous peine de représailles économiques qui ne seront jamais appliquées, Trump déploie le 15 août le tapis rouge pour le président russe, lors d’un sommet bilatéral à Anchorage, qui tourne au fiasco mais offre à Poutine une tribune internationale26. Pourtant, le 23 septembre, en marge d’une rencontre à l’ONU avec Zelensky, Trump fait une déclaration fracassante, assurant que l’Ukraine pourrait regagner son territoire dans sa forme originelle et peut-être même « aller plus loin » face à la Russie : « Cela fait trois ans et demi que la Russie mène sans direction claire une guerre qu’une vraie puissance militaire aurait remportée en moins d’une semaine », twitte-il sur son réseau27. Mais deux mois plus tard, la divulgation par Washington du « plan de paix en 28 points », rédigé à Moscou, sème la consternation.
La lutte des clans
Ces revirements et ces incohérences ne peuvent s’expliquer exclusivement par l’humeur versatile du président américain et les aléas de sa bromance avec le président russe. Selon le New York Times, le feuilleton aux multiples péripéties auquel nous assistons depuis le début de l’année 2025 s’expliquerait surtout par les luttes d’influence entre les deux factions rivales de l’administration républicaine : la branche MAGA isolationniste et les faucons reaganiens28. La première correspond à une « phalange sceptique vis-à-vis de l’Ukraine » menée par le président J. D. Vance et ses fidèles, placés au Pentagone et à de nombreux postes dans l’administration : l’ancien officier d’infanterie Pete Hegseth et, surtout, ses conseillers au premier rang desquels Elbridge Colby, le « parrain idéologique de ce groupe » et Dan Caldwell. C’est à eux que l’on doit la « politique anti-ukrainienne de facto » des États-Unis29 :
« Monsieur Hegseth et ses conseillers ont sapé, écarté ou réduit au silence les généraux de première ligne et les responsables administratifs favorables à l’Ukraine30. » Comme Donald Trump était pressé de conclure un deal et que, dans son esprit, l’avantage devait revenir au plus fort, ce groupe a essayé d’influencer la perception du président pour le convaincre que la Russie était en train de gagner la guerre et que, au lieu de gaspiller les stocks militaires des États-Unis en Ukraine, il fallait mieux les réaffecter en Asie ou au Moyen-Orient.
Au début du mandat, Trump était persuadé que les Russes étaient « invincibles » mais certains militaires ont réussi à le convaincre du contraire. Le chef de file des partisans de l’Ukraine, le général Keith Kellogg, une vieille connaissance de Trump, devint son émissaire pour l’Ukraine et la Russie. Ce vétéran âgé de 80 ans avait servi dans les forces spéciales américaines et dirigé une équipe de parachutistes entraînés à sauter derrière les lignes soviétiques mais pour Vance, Kellogg n’était pas un héros, c’était juste une « relique de la guerre froide31 ». Vance a fini par convaincre Trump de retirer la Russie des attributions de Kellogg, avec l’aide de sa cheffe de cabinet, Susie Wiles. Pour discuter avec les Russes, le clan anti-Ukraine a misé sur une autre relation de Trump, Steve Witkoff, ancien promoteur immobilier, partenaire de golf du Président et lié avec Kirill Dmitriev, rencontré au cours d’un voyage en Arabie saoudite.
Au cours de l’année 2025, les deux camps ont mené « une guerre dans la guerre » pour influer sur la perception du président américain. C’est Pete Hegseth, auquel le Président avait laissé « carte blanche », qui a bloqué dès les premiers jours la livraison de 18 000 obus promis à l’Ukraine, sans en référer au président32. À chaque fois que ces décisions ont suscité le désaveu des généraux américains et notamment celui du chef du comité d’État major, le Général Charles Brown, des commentateurs de Fox News comme Brian Kilmeade ou le général Keane sont intervenus auprès de Trump pour lui demander de revenir sur sa décision. La perception de Trump sur le conflit a commencé à changer au printemps : l’audition du général Cavoli, commandant suprême des forces alliées en Europe devant le Sénat en avril 2025, a convaincu que la défaite de l’Ukraine n’était pas inéluctable. Et le travail de lobbying des Ukrainiens a marqué des points avec le ralliement à la cause ukrainienne du pasteur Mike Burns, conseiller spirituel du président, ou de l’influenceur MAGA Ben Shapiro.
Surtout, l’Ukraine semble avoir trouvé un nouvel allié en la personne de John Ratcliffe, le directeur de la CIA. Tandis que le Pentagone marginalisait les généraux favorables à l’Ukraine, Ratcliffe augmentait ses effectifs et le financement de ses programmes dans ce pays. Lors de la suspension de l’aide à l’Ukraine en mars 2025, l’armée américaine ayant mis fin au partage de renseignement, Ratcliffe réussit à convaincre Donald Trump que cette décision mettait en danger ses agents et obtint la poursuite du partage d’informations sur les menaces russes à l’intérieur de l’Ukraine. C’est un analyste de la CIA qui identifia le point faible de l’infrastructure énergétique russe – une pièce d’équipement essentielle aux raffineries, mais si difficile à remplacer ou réparer que les raffineries resteraient hors service pendant des semaines. Grâce aux informations de la CIA, les attaques de drones ukrainiens en Russie ont commencé à porter leurs fruits : elles coûteraient à la Russie 75 millions de dollars par jour et provoqueraient des files d’attente pour l’essence dans tout le pays. La CIA a aussi aidé les Ukrainiens à envoyer des drones sur les navires de la flotte fantôme en mer Noire et en Méditerranée. Informé du succès de cette opération, Donald Trump a salué « le rôle discret joué par les États-Unis dans ces coups portés à l’industrie énergétique russe ». Cela lui donnait une marge de manœuvre et un moyen de pression, a-t-il déclaré à M. Ratcliffe, alors que le président russe « continue à le mener en bateau33 ».
Après le succès de son opération secrète de drones à l’intérieur de la Russie, Zelensky a envoyé une délégation de collaborateurs à la Maison-Blanche avec ce message : « Nous ne sommes pas en train de perdre. Nous sommes en train de gagner » ! C’est exactement le genre de propos qu’il fallait tenir au président américain. Trump n’aime pas les losers. Or l’opération ukrainienne, l’expédition au Venezuela et l’arraisonnement de tankers russes ont démontré à Trump que la Russie n’était « qu’un tigre de papier34 ». C’est la prise de conscience qu’une défaite de l’URSS en Afghanistan était possible qui poussa le président Reagan à ordonner « la plus importante opération secrète que la CIA ait jamais menée » dans un territoire contrôlé par l’URSS.
*
Aussi, ne restons pas focalisés sur les gesticulations présidentielles. Tel un illusionniste, Trump fait son show et crée un écran de fumée qui dissimule ce qui se trame dans les arcanes du pouvoir. Contre toute attente, en dépit du travail de sape de la frange pro-russe, le National Security State, la machinerie institutionnelle mise en place à l’époque de la guerre froide pour assurer la sécurité des États-Unis, démontre pour le moment sa solidité. Les récents succès de la CIA et de son directeur John Ratcliffe ont réconcilié Trump avec la communauté du renseignement, au grand désespoir de Tulsi Gabbard, tombée en disgrâce : « Au sein des services, l’État profond utilise les renseignements comme une arme pour tenter de saper les progrès réalisés vers la paix en Ukraine et accuse une partie de ses agents d’être des “va-t-en-guerre” qui jouent sur la peur et l’hystérie afin de justifier la poursuite de la guerre35. » Grâce à la tactique des « canaux secrets » et la naïveté d’un Steve Witkoff, Poutine croyait qu’il pourrait louvoyer jusqu’à ce qu’il remporte la victoire, mais le temps n’a pas joué en sa faveur, comme il l’espérait. Pendant que les négociations piétinent, que la Russie s’enlise en Ukraine et que les caisses de l’État se vident, le président Poutine assiste, impuissant, à la débâcle que Trump inflige à ses alliés.
Certes, Donald Trump ne prendra pas sans doute le risque d’un affrontement direct avec un Vladimir Poutine qui conserve un ascendant sur lui. Mais il pourrait, en s’appuyant sur la CIA, adopter une stratégie de contournement visant à isoler la Russie. Trump a prouvé qu’il était capable de duplicité et, si l’occasion se présente, il n’aura aucun scrupule à se débarrasser de son maître chanteur.
Laurence Saint-Gilles est professeure agrégée d’histoire. Elle enseigne l’histoire des relations internationales à la faculté des Lettres de Sorbonne Université. Lauréate d’une bourse Fulbright, elle a consacré sa thèse et de nombreux articles aux relations diplomatiques et culturelles franco-américaines. On lui doit notamment Les États-Unis et la nouvelle guerre froide, Sorbonne université Presses, 2019.
Notes
- National Security Strategy, The White House, 2025.
- Françoise Thom, « Le projet russe pour les États-Unis », Desk Russie, 29/03/2025.
- Franklin Foer, traduit par Yann Champion, « Trump le pantin de Poutine », Slate, 13/07/2016.
- U.S. Department of Justice, Report On The Investigation Into Russian Interference In The 2016 Presidential Election Volume I of II Special Counsel Robert S. Mueller, III, Washington, D.C., March 2019.
- Heidi Seigmund Cuda, “Investigation : Zarina Zabriski Reports on Trump Chieff of Staff’s Russian Ties”, Bette Dangerous.
- Laurence Saint-Gilles, « Subversion des élites et corruption des masses : comment l’ingérence russe gangrène la vie politique américaine », Desk Russie, 2/06/2024.
- Jordan King, “Donald Trump Has ‘Obligations’ to Those Who Brought Him to Power—Putin Ally”, Newsweek, 12/11/2024.
- Françoise Thom, « Le clonage du poutinisme », Desk Russie, 22/12/2024.
- Todd Loventhal, « La désinformation ciblant les décideurs politiques », European Security, 3/08/2025.
- Ibid.
- “Czechoslovakia spied on Donald and Ivana Trump, communist-era files show”, The Guardian, 15/12/2016.
- Ibid.
- Michael J. Morell, “I Ran the CIA now I’am Endorsing Hillary Clinton”, The New York Times, 5/08/2016.
- Jane Meyer, Christopher Steele, “The Man Behind the Trump Dossier”, The New Yorker, 12/03/2018.
- Maya Mehrara, “Russian State TV Airs Melania’s Nudes on Prime Time”, Newsweek, 8/11/2024.
- Françoise Thom, « La Russian Connection de l’affaire Epstein », Desk Russie, 28/07/2025.
- “Inside Marjorie Taylor Greene’s Break with Trump and MAGA”, The New York Times, 31/12/2025.
- Antoine Vitkine, Les espions russes à la conquête de l’Amérique, Nilaya production/France Télévision, 1ère diffusion en 2024.
- Todd Loventhal, op.cit.
- Laurence Saint-Gilles, « Trump est-il en train de sortir de l’emprise de Poutine » ? La Croix, 30/05/2025.
- Laurence Saint-Gilles, « Le “Serpent” », Desk Russie, 28/07/2025.
- Stefan Wolff, « Trump veut annexer le Groenland, un pari risqué et vain », The Conversation, 13/01/2026.
- Clément Machecourt, « Je ne me sens plus tenu de penser uniquement à la paix : La lettre délirante de Trump au Premier ministre norvégien », Le Point, 19/01/2026.
- Bernard Chappedeleine, « La Russie, perdante ou gagnante du renversement de Maduro ? », Institut Montaigne, 7/01/2026.
- Ibid.
- Lors de la conférence de presse qui clôture le sommet, Poutine se félicite d’avoir obtenu la prise en considération par Trump des « causes profondes de cette crise », sous-entendu la nazification des élites ukrainienne ou le génocide des russophones du Donbass qui serviraient de « base au règlement du conflit ukrainien ». Voir « Vladimir Poutine ou la manipulation de Donald Trump », Guillaume Lancerau, Le Grand Continent, 16/08/2025.
- Florian Chaaban, « Guerre en Ukraine : la valse des revirements de Donald Trump en cinq épisodes », Toute l’Europe.
- “The Separation: Inside the Unraveling U.S.-Ukraine”, New York Times, 30/12/2025.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Peter Dickinson, “Trump calls Russia a ‘paper tiger’ because he believes Putin is losing”, Atlantic Council, 25/09/2025.
- Citée par Bastien Bouchard, « On va là où personne d’autre ne peut aller et on fait des choses que personne d’autre ne peut faire : comment le directeur de la CIA a réconcilié Trump avec les espions américains », Les Echos, 6/01/2026.

