Le prix désastreux de ne pas vouloir voir ni savoir

Quatre ans de guerre et plus de deux millions de victimes militaires et civiles auraient pu être évités si les Occidentaux n’avaient pas fermé les yeux sur la nature du régime russe depuis la fin de l’Union soviétique et plus particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Le sinistre quatrième anniversaire de la prétendue « opération militaire spéciale » et son bilan effroyable estimé à plus de deux millions de pertes militaires et civiles – morts et blessés –, à quoi il faut ajouter les populations déplacées et martyrisées, les dizaines de milliers d’enfants déportés, « russifiés », les villes et villages ravagés, les infrastructures économiques, énergétiques, sociales, médicales et les voies de communication détruites, les terres infestées pour longtemps de mines et autres engins explosifs, les dégâts écologiques épouvantables causés par la guerre devraient appeler un examen de conscience des Occidentaux. En quoi ont-ils participé à rendre cette tragédie possible ? Pourquoi ont-ils été impuissants à la prévenir et à l’arrêter jusqu’à présent ?

Il ne suffit pas de dénoncer Vladimir Poutine, son régime et son armée, de pointer leurs crimes, de condamner le mépris des traités internationaux, de s’insurger contre les mensonges, le cynisme et la propagande russes, de protester contre la cyberguerre à multiples facettes que mène le Kremlin contre les pays européens. Il ne suffit pas de fustiger la fausse neutralité de la Chine, la fourniture iranienne de drones à la Russie, l’engagement affiché de Pyongyang aux côtés de Moscou – la Corée du Nord se faisant grande pourvoyeuse d’obus et de missiles, envoyant des hommes combattre avec les Russes pour réduire la percée ukrainienne dans la région de Koursk –, ni même de s’indigner contre la collusion partielle, à géométrie variable, de l’Amérique d’un Donald Trump avec le Kremlin, pressé qu’est l’hôte de la Maison-Blanche de pouvoir conclure de bonnes affaires avec la Russie et espérant trouver en elle une alliée face à la Chine. Tout cela est vrai, indéniablement. Mais tout cela, il faut bien le dire, a été rendu possible par une incompréhension fondamentale, ancienne et durable des Occidentaux quant à la nature même de la Russie soviétique et postsoviétique.

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Gala organisé dans le cadre du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, mai 2018 // kremlin.ru

L’histoire méconnue

La guerre russo-ukrainienne actuelle, rappelons-le, commence douze ans plus tôt, sur le fond d’une opposition qui remonte à plusieurs siècles et que l’historiographie russe a passée sous silence, afin de présenter la Rus’ kiévienne comme le berceau de la Russie sur lequel Moscou se devait de veiller. Cela permettait de dissimuler que la Russie d’aujourd’hui résulte avant tout de l’expansionnisme à tous crins de la Moscovie, qui s’est constituée en autocratie depuis le xve siècle. Cette guerre a pour premier acte, en 2014, l’annexion de la Crimée et la rébellion du Donbass, téléguidée puis soutenue par Moscou qui échoua alors dans son projet d’embraser également Kharkiv et Odessa. Vladimir Poutine entendait se venger à la fois de la révolution orange de 2004, qui avait mis en échec sa première tentative d’installer son favori Viktor Ianoukovytch au pouvoir à Kyïv par une manipulation de l’élection présidentielle, et de l’Euromaïdan, qui venait de faire capoter ses efforts pour empêcher l’Ukraine de resserrer ses liens avec l’Union européenne.

Les Occidentaux avaient avalisé depuis longtemps le récit moscovite de l’histoire de la région, ignorant largement le profond mouvement d’émergence d’une identité ukrainienne singulière, réprimé très cruellement par Moscou, notamment sous Staline avec la famine imposée à la population en 1932 et 1933 (le Holodomor) ou la répression systématique des écrivains philosophes et poètes ukrainiens dans les années 1930, culminant en novembre 1937 avec des exécutions en masse en Carélie (la Renaissance fusillée). Ils avaient d’autant moins essayé de comprendre ce qui se jouait en Ukraine et en Russie qu’ils étaient restés comme aveuglés par la dislocation du bloc soviétique en 1989 et l’éclatement de l’URSS fin 1991. Convaincus que ces événements signaient l’échec d’un système d’économie dirigée et d’un pouvoir corrompu – ce qui était en grande partie vrai –, ils n’ont pas vu ou ont minoré le fait qu’une partie de l’appareil politico-sécuritaire soviétique avait participé à cet effondrement. Ils n’ont pas pensé ensuite le fait que celui-ci ne s’était pas pour autant résolu à disparaître dans les oubliettes de l’histoire.

La vérité, c’était au contraire que, débarrassée du poids mort du communisme, une frange des organes de sécurité russes avait pour ambition de reconstruire une puissance en investissant de la manière la plus sauvage le capitalisme et la mondialisation. Ils avaient quelques modèles : celui des généraux algériens, celui de la dictature sud-coréenne avant l’instauration de la démocratie à Séoul, celui de la Chine d’après le massacre de Tian’anmen, celui des ayatollahs et des pasdarans iraniens… Autant de régimes prédateurs, ce qui avait été évoqué publiquement à la fin des années 1980 et au début des années 1990.

Une lecture optimiste démentie par les faits

On a vite oublié que dans plusieurs pays d’Europe centrale, de manières variées, la chute des pouvoirs communistes en place a été accompagnée ou facilitée par des personnes liées ou parties prenantes à ces régimes, avec la bénédiction du numéro un soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Les communistes réformateurs hongrois ont commencé à démanteler le rideau de fer en mai 1989, après avoir ouvert leur frontière aux Allemands de l’Est qui fuyaient leur pays. Le mouvement qui s’est alors amorcé a abouti à la chute du Mur de Berlin, Gorbatchev ayant clairement lâché Erich Honecker. En Roumanie, sous couvert d’une « révolution », c’est un véritable coup d’État qui a été organisé, pour en finir avec le « Conducător » Nicolae Ceauşescu tout en laissant le pouvoir au communiste réformateur Ion Iliescu… En Pologne, à la suite d’un processus électoral qui n’offrait aux candidats du syndicat Solidarność que la possibilité d’emporter 35 % des sièges de la Diète, les élus des formations politiques satellites du Parti ouvrier unifié polonais (communiste) se sont ralliés à l’opposition, faisant chuter le gouvernement privé du soutien de Moscou. Le rôle du Kremlin était indéniable. Il s’agissait de poser des jalons pour l’avenir en se débarrassant de la vieille garde communiste (le «béton », disait-on à Varsovie) inapte à entrer dans la postmodernité.

On s’est le plus souvent contenté à l’Ouest d’une lecture optimiste en y voyant la patte d’un Gorbatchev réformateur et humaniste – il s’est pourtant lui-même toujours déclaré attaché au communisme et admirateur de Lénine –, tournant la page de la guerre froide avec en perspective son projet d’édification d’une « Maison commune européenne ». On oubliait qu’au Kremlin, personne n’imaginait une maison sans khoziaïne, sans maître, et qu’il n’y avait pas d’autre maître envisagé que Moscou, identifiée comme la « Troisième Rome » depuis Ivan III ! On ne comprenait pas qu’avec Gorbatchev, la diplomatie était la poursuite de la guerre froide par d’autres moyens. On ne voyait pas qu’au Kremlin, l’usage de la force et celui de la négociation participent toujours d’une seule et même dialectique orientée par une logique de puissance.

La lecture occidentale, idéaliste et bienveillante, des événements des années 1988-1990 était pourtant contredite par ce qui se passait en Union soviétique. En février 1988, un pogrom anti-arménien se déroula pendant trois jours à Soumgaït (Azerbaïdjan), la police attendit trois jours avant d’intervenir, avec un bilan officiel de 32 morts (plusieurs centaines, selon des témoins). En avril 1989, à Tbilissi (Géorgie) la dispersion d’une manifestation antisoviétique par l’armée fit 20 morts. En janvier 1990, un nouveau pogrom anti-arménien à Bakou, la capitale azerbaïdjanaise, fit 90 morts et 200 blessés. Cette fois encore, la passivité des forces de l’ordre visait à montrer aux Arméniens ce qu’ils encouraient s’ils persistaient à revendiquer le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie, remettant en cause le découpage territorial instauré en 1923 par les communistes. En janvier 1991, des troupes soviétiques essentiellement composées de soldats russes pénétrèrent en Estonie, Lettonie et Lituanie avec mission de prendre le contrôle des bâtiments gouvernementaux, de la radio et de la télévision. Les trois Républiques baltes s’étaient proclamées indépendantes l’année précédente. Il y eut quinze morts à Vilnius (dont un militaire victime d’un tir « ami ») et cinq à Riga. La mobilisation des populations, les manifestations dans les pays voisins et en Ukraine conduisirent au retrait des forces armées deux jours plus tard. Ces événements furent considérés comme marginaux par les capitales occidentales et comme des affaires intérieures soviétiques.

Une dérive nationaliste assumée

Par ailleurs, à la même époque, on n’a pas prêté assez d’attention au fait qu’aussi bien en URSS que dans les pays d’Europe centrale, le nationalisme se répandait comme une traînée de poudre, occupant le vide idéologique laissé par la décrépitude du communisme. On vit ainsi apparaître un nationalisme russe, extrémiste, fréquemment antisémite, sans qu’il fasse l’objet de sanction. Bien au contraire, il a été souvent autorisé, favorisé sinon inventé par le KGB, comme ce fut le cas avec Vladimir Jirinovski et son parti dénommé «libéral-démocrate », ce qui était une manière assumée de donner du libéralisme et de la démocratie une bien piètre image.

Ce basculement idéologique prit un tour particulièrement dramatique avec l’ascension de Slobodan Milošević en Serbie, qui fit exploser la Yougoslavie. Ainsi commençait le premier conflit armé sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, mené par les Serbes de Serbie et de Bosnie-Herzégovine de la façon la plus brutale qui soit, comme on le vit entre autres, avec la prise de Vukovar en Croatie, le siège de Sarajevo et le massacre de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, le ciblage des civils ou encore les viols systématiques des femmes – des méthodes que l’on a retrouvées mises en œuvre en Ukraine par l’armée russe à de multiples reprises depuis le 24 février 2022. Ce qui s’est déroulé dans l’ex-Yougoslavie du fait de Slobodan Milošević doit assurément être rapproché de la fuite en avant engagée par Vladimir Poutine, au moins depuis le début de l’agression de l’Ukraine par la Russie, en 2014. Dans cette perspective, le procès récurrent en illégitimité fait par Moscou contre l’intervention de l’OTAN au Kosovo et en Serbie en 1999 apparaît comme un écran de fumée permettant de passer sous silence tout ce qui précède, sans quoi cette intervention n’aurait pas lieu d’être.

On ne s’est pas inquiété non plus de la montée en Europe centrale de courants eurosceptiques. Le Premier ministre, puis président de la République tchèque, Václav Klaus, ultralibéral et libertarien, en fut très vite l’un des grands promoteurs. Avant la révolution de velours, cet ancien fonctionnaire de la Banque d’État de Tchécoslovaquie, qui ne fut ni membre du parti communiste ni dissident, avait été admis au sein du très gorbatchévien Institut d’État d’économie de l’Académie tchécoslovaque des sciences. On a pareillement vu assez rapidement émerger, comme en Slovaquie, des figures politiques populistes. À sa manière, avec son régime de démocratie illibérale et l’emprise qu’il a installée sur les grands médias de son pays, le Hongrois Viktor Orbán joue sur les deux tableaux. Partisan d’une Europe des nations, promoteur comme Poutine d’un retour à de « saines valeurs traditionnelles », hostile à l’aide à l’Ukraine depuis le début de « l’opération militaire spéciale », il est dans l’Union européenne le meilleur ami de la Russie, à laquelle Budapest continue d’acheter du gaz et du pétrole.

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Manifestation à Moscou en soutien à l’invasion de la Crimée, le 2 mars 2014. Inscription sur les drapeaux : « Front ukrainien » // Evguenia Mikheeva, Grani.ru

La fable d’un Poutine inoffensif

L’aveuglement a été encore plus grand face à la dislocation de l’URSS. On n’a pas vu, dans les capitales occidentales, que la fin du PCUS ne signifiait pas le démantèlement des organes de sécurité soviétiques, quand bien même ils étaient restructurés. On n’a pas prêté attention aux mécanismes par lesquels, déjà sous Gorbatchev, l’URSS se préparait à basculer dans le capitalisme le plus sauvage, avec d’évidentes alliances entre les siloviki – les hommes des structures de force – et les principaux groupes de la pègre, notamment à Moscou et Leningrad – devenu depuis Saint-Pétersbourg – ce qui était en fait une vieille tradition tchékiste. On n’a pas prêté attention non plus à la manière dont, dans la ville fondée par Pierre le Grand, un « ancien » agent du KGB nommé Vladimir Poutine constituait un groupe d’hommes soudés et déterminés à prendre en main la destinée du pays. On a, au contraire, avalé la fable de l’arrivée fortuite au pouvoir d’un officier guébiste de « seconde zone », inoffensif. Ainsi, on prenait pour argent comptant ce discours de pure propagande promu par Poutine lui-même pour s’imposer dans la campagne électorale présidentielle du début de l’année 2000. Les médias occidentaux l’ont d’ailleurs abondamment relayé pendant plusieurs années sans vraiment le critiquer ni s’interroger sur sa fabrication. Il est vrai que le Kremlin avait à Paris, en la personne d’un sémillant ancien diplomate soviétique qui avait été, depuis Brejnev, toujours très proche des plus hautes sphères du pouvoir, une voix plaisante et presque folklorique pour populariser la légende (l’aménageant en fonction des nécessités du moment) et porter les messages de Moscou invitant à tenir compte des « intérêts légitimes » de la Russie et à craindre un possible dérapage de la situation.

Le kompromat et la guerre

Cette vision de Poutine comme un personnage sans épaisseur aurait dû être ébranlée en avril 1999, lorsque moins d’un an après avoir été nommé à la tête du Service fédéral de sécurité, le FSB, successeur du KGB, il se présentait à la télévision, flanqué du ministre de l’Intérieur, Sergueï Stepachine, pour commenter les images montrant le Procureur général de Russie, Iouri Skouratov, nu en compagnie de deux jeunes femmes. C’était une première manière de faire comprendre, aux Russes d’abord et au monde entier ensuite, qu’il ne reculerait devant rien pour écarter les « gêneurs ». Outre qu’avec cet usage spectaculaire du kompromat Poutine stoppait une vaste enquête sur des trafics financiers avec des implications au plus haut niveau de l’État, il écartait un groupe rival dans la course au pouvoir, contraignant bientôt Evgueni Primakov, Premier ministre, à se rallier à lui. Simultanément, il soumettait la justice russe à sa volonté politique.

En septembre de la même année, des attentats faisant près de 300 morts dans plusieurs villes de Russie, dont Moscou, étaient attribués aux Tchétchènes. Poutine, fraîchement nommé Premier ministre, promit en conférence de presse de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». La veille, il appelait à bombarder Grozny, la capitale tchétchène, installant l’image de l’homme fort prêt à tout pour défendre les Russes et la Russie. Peu après, on apprenait que la police de Riazan, informée par un habitant, avait trouvé des sacs d’explosifs dans un immeuble, avec un détonateur et un minuteur. Les deux individus soupçonnés de les avoir déposés étaient membres du FSB ! Nikolaï Patrouchev, alors directeur du Service fédéral de sécurité, parlera d’un « exercice destiné à tester la vigilance des forces de l’ordre et de la population » ! Le début de la seconde guerre de Tchétchénie – qui ne se termina vraiment qu’en 2009 et causa entre 100 000 et 300 000 morts parmi les civils – fit de Poutine l’homme fort dont la Russie avait besoin pour succéder à Boris Eltsine, qui démissionna à la fin de l’année.

Impassibilité et « verticale du pouvoir »

On peut ajouter à ce tableau éloquent, qui aurait dû suffire à inspirer aux Occidentaux la plus grande méfiance, la manière dont, en mai 2000, le nouveau président russe laissa mourir par cent mètres de fond les membres de l’équipage survivants dans le sous-marin Koursk, accidenté en mer de Barents, à la suite de l’explosion d’une torpille. Il refusa froidement l’aide internationale pourtant immédiatement proposée, alors que ces hommes auraient probablement pu être sauvés, et se montra ostensiblement indifférent au sort des victimes et à la douleur de leurs familles. En octobre 2002, Poutine afficha la même inflexibilité lors de la prise d’otages du public du spectacle Nord-Ost par un groupe de Tchétchènes dans le théâtre Doubrovka à Moscou : l’usage d’un gaz incapacitant fit 132 morts en plus des membres du commando qui furent tous tués. En septembre 2004, une autre prise d’otages, celle d’un millier d’enfants et d’adultes dans l’école n° 1 de Beslan, en Ossétie du Nord, par des séparatistes tchétchènes tournait au carnage lorsque les forces de sécurité russes lancèrent l’assaut. Le bilan fut effroyable : 334 civils tués, dont 186 enfants. Quelques jours plus tard, Viktor Iouchtchenko, candidat à l’élection présidentielle en Ukraine, était empoisonné à la dioxine dans une tentative de l’empêcher de se présenter au suffrage des citoyens.

Ces événements, qui en disaient beaucoup sur l’homme en charge du destin de la Russie, n’ont pas provoqué de réactions suffisamment fortes des Occidentaux. Ceux-ci se réjouissaient de voir le pays tenu d’une main ferme, craignant par-dessus tout que le pays ne sombre dans le désordre, sans chercher à comprendre d’où cela venait ni ce que cela préparait. Il était alors question à Moscou d’instaurer la « verticale du pouvoir » indispensable à la construction d’une « démocratie souveraine » selon les termes de Vladimir Sourkov et Gleb Pavlovski, deux des principaux inspirateurs du projet politique du jeune président russe. Le Kremlin avait déjà sérieusement repris en main les médias audiovisuels et mis les oligarques de l’époque Eltsine devant un choix limpide : se démettre ou se soumettre. Quant à ceux qui refusaient, ils risquaient de connaître le sort de Mikhaïl Khodorkovski, le fondateur sous Gorbatchev de Menatep, la première banque privée de la Russie soviétique, et propriétaire de la grande compagnie pétrolière Ioukos : arrêté en 2003, condamné à 9 ans de prison en 2005 et envoyé dans une colonie pénitentiaire de Sibérie pour purger sa peine, puis en 2010, condamné  à 6 années supplémentaires de détention. Ils pouvaient aussi « finir mal », comme l’oligarque impénitent, Boris Berezovsky, retrouvé suicidé en 2013 dans sa baignoire, en Grande-Bretagne où il s’était exilé. En fait, Poutine procédait déjà à une réallocation des « privilèges » des nouveaux boyards de Russie en fonction de la loyauté à son régime, de sorte que l’essentiel des ressources et des richesses passât sous le contrôle de son clan, celui des organes de sécurité. C’est dans ce contexte que le 7 octobre 2006, la journaliste Anna Politkovskaïa, critique inlassable des dérives des autorités russes, fut assassinée par balle dans l’entrée de son immeuble, à Moscou, le jour même du 54e anniversaire de Vladimir Poutine.

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Plaque commémorative vandalisée sur l’immeuble d’Anna Politkovskaïa à Moscou, 18 janvier 2026. Par la suite, huit plaques temporaires ont été installées, toutes arrachées. Photo : Novaïa Gazeta.

Une reconstruction « postmoderne » de l’autocratie

À quoi assistait-on, sinon à une reconstruction « postmoderne » de la vieille autocratie russe et de ses méthodes ? Elle s’était installée et transformée à partir de la principauté de Moscou, sous Ivan III, au xve siècle, avec comme principales étapes le règne d’Ivan le Terrible, celui de Pierre le Grand, puis celui de Catherine II, la révolution conduite par Lénine posant les bases d’un régime totalitaire durable et sa réinterprétation par Staline, puis sa lente paralysie sous Brejnev. À l’exception d’une petite élite soigneusement encadrée et contrôlée, la population russe avait été presque toujours tenue en situation de servage (jusqu’en 1861). Précisons que de 1236 à 1480, les Russes vécurent sous le joug tatar, c’est-à-dire sous la domination des Khans mongols de la Horde d’or, et que les souverains russes héritèrent de ceux-ci une partie de leurs usages « politiques » en matière de soumission. À partir de 1917 s’était installé un autre système, plus redoutable, d’assujettissement par le groupe qui tenait le pouvoir au profit de ce qui devint la nomenklatura. Cela avait duré jusqu’au début de la perestroïka et de la glasnost, sous Gorbatchev.

Vue de l’Occident, la Russie est d’abord considérée comme un empire. Ce n’est pas faux, mais cette représentation risque de conduire à minorer le principe autocratique dans l’analyse de la politique intérieure et extérieure de Moscou. Or l’autocratie est première. L’empire en est à la fois la conséquence et le moyen, et non une fin. Autrement dit, une Russie sans autocratie ne serait pas nécessairement impériale ni impérialiste. En revanche, la paranoïa autocratique appelle une forme d’extension permanente, pour d’une part conforter la puissance du monarque et de son appareil de pouvoir, et d’autre part se défendre préventivement contre les ennemis extérieurs que cet expansionnisme véhément suscite inévitablement.

La surprise incomprise de 2007

Faute d’avoir compris cela, les dirigeants occidentaux eurent la surprise de découvrir, en 2007, lors de la conférence sur la sécurité de Munich, un Poutine agressif, se lançant dans une critique radicale de l’Occident et de son hégémonie à laquelle il entendait mettre fin. Son discours était celui de la révolte des humiliés qu’il prétendait fédérer derrière la puissance en voie de restauration de la Russie. Il se proposait de relever le flambeau de la libération du monde en mettant fin à l’oppression américaine et européenne, et se faisait le champion des valeurs authentiques et éternelles de l’humanité. Au passage, Poutine réactualisait le vieux principe de la « zone d’influence », avec comme corollaire la notion d’ « étranger proche », et personne n’y trouvait rien à redire, comme si c’était un retour à l’ordre « naturel » de la géopolitique.

Bien des commentateurs nous expliquent désormais sans sourciller que l’on ferme la parenthèse d’un ordre international démocratique, ouverte à la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour revenir à la logique « vieille comme l’humanité » des rapports de force, ce qui est une lecture pour le moins sommaire de l’histoire du monde. En fait, le discours de Poutine annonçait le retour d’un double messianisme : celui de Moscou, proclamée Troisième Rome au xve siècle, en charge du salut de l’humanité, et celui de la révolution communiste, qui devait s’exporter aux quatre coins de la planète, projet qui ne fut jamais vraiment abandonné en dépit du slogan du « socialisme dans un seul pays » lancé par Joseph Staline en 1924. On l’a vu en Afrique et en Amérique latine notamment, mais aussi au Proche-Orient, en Corée et dans toute la péninsule indochinoise, et jusqu’en Afghanistan.

À Washington, Londres, Paris et Berlin, on aurait dû comprendre après le discours de Poutine à Munich que les garanties offertes par Moscou lors de la signature des Mémorandums de Budapest en 1994 ne tenaient plus. Ces accords établissaient que seule la Russie serait détentrice de l’arme nucléaire soviétique et que donc l’Ukraine, le Kazakhstan et le Bélarus, sur le sol desquels de telles armes étaient stationnées, acceptaient de les remettre à Moscou ou de les démanteler. En contrepartie de quoi, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie, cosignataires de ces accords, s’engageaient à garantir leur indépendance et leur intégrité territoriale.

On aurait dû également s’interroger sur le projet poutinien de fédérer le « Sud global » autour d’un discours centré sur la décolonisation à achever pour en finir avec l’exploitation du monde par l’Occident. Personne n’a opposé à Poutine que l’extension de la Moscovie, à partir du xve siècle, n’est rien d’autre que la colonisation de ses « marges » proches et lointaines, jusqu’à la mer si possible. D’où la conquête de la Sibérie, du Caucase, de l’Asie centrale, des rives de la Baltique et d’un morceau de la Finlande, de la Crimée, de ladite « Novorossia » à l’est du Dnipro, puis de l’ensemble de l’Ukraine et d’une partie de la Pologne… Paris, en particulier, n’a pas compris que Poutine préparait ainsi le terrain, avec les Chinois, à des opérations de déstabilisation de la présence française en Afrique. Ce qui fut ensuite réalisé avec maestria sous le regard éberlué de nos diplomates et nos militaires, qui n’avaient pas vu venir le coup.

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Soldats ukrainiens tombés au combat // president.gov.ua

Naïveté occidentale

La charge de Poutine à Munich fut couronnée d’un premier succès : les demandes d’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN furent bloquées. Washington y était encore favorable, mais Paris et Berlin s’y opposèrent fermement, pendant le sommet de Bucarest en avril 2008, arguant qu’il fallait ménager Moscou, reprenant au fond le narratif du Kremlin, pour qui l’entrée dans l’OTAN de nouveaux membres représentait une menace existentielle pour la Russie. La première conséquence de cette décision se manifesta quatre mois plus tard : les troupes russes pénétrèrent en Géorgie alors que Dmitri Medvedev, auréolé d’une réputation de modéré et de réformateur venait de succéder à Vladimir Poutine qui ne pouvait pas briguer un troisième mandat consécutif. Poutine, en réalité, continuait à diriger le pays sous l’habit de Premier ministre. Les Occidentaux proposèrent immédiatement une médiation. Le président français Nicolas Sarkozy voulut croire qu’il sauvait la paix en arrêtant l’avancée de l’armée russe vers Tbilissi, mais il servait sans le comprendre les visées du Kremlin. Tout d’abord, Moscou n’avait pas besoin de conquérir l’intégralité de la Géorgie pour engager le processus de sa soumission. Ensuite, les Occidentaux montraient qu’ils ignoraient la nécessité d’instaurer un rapport de force pour contraindre la Russie à respecter les principes du droit international.

Dès lors, il fut clair pour le Kremlin qu’il pourrait tenir à sa main les républiques ex-soviétiques sans en être dissuadé par les Européens et les Américains. Le champ était libre ! Plus encore, Nicolas Sarkozy ne trouvait rien de mieux que de négocier avec Moscou la vente à la Russie de deux navires-porte-hélicoptères Mistral équipés de systèmes de commandement de très haute technologie1. À Washington, Barack Obama, avec une naïveté comparable, passera bientôt sur l’épisode géorgien pour tenter un « reset » russe, une réinitialisation des relations avec la Russie. On voulait toujours croire en Europe et outre-Atlantique qu’elle était un pays avec lequel il était possible de discuter « normalement » sur la scène internationale. Les Européens ne lui achetaient-ils pas à bon prix le gaz et le pétrole dont ils avaient besoin ?

En 2011, les élections législatives en Russie furent entachées de multiples fraudes qui suscitèrent d’importantes manifestations de protestation à Moscou et à Saint-Pétersbourg. De nombreux manifestants furent arrêtés, dont l’ancien vice-Premier ministre Boris Nemtsov et l’opposant Alexeï Navalny. Mikhaïl Gorbatchev lui-même appela à la tenue du nouveau scrutin, considérant que celui qui venait de se dérouler avait été biaisé en faveur de Russie unie, le parti présidentiel, et qu’il ne représentait pas le choix authentique des citoyens russes. Poutine y vit l’amorce d’une « révolution de couleur » en Russie manipulée par les Américains. Si tel était le cas, tout était à craindre pour l’élection présidentielle à venir alors qu’il comptait briguer un nouveau mandat. Le régime commença à prendre des mesures pour resserrer son emprise sur la population, entraver l’action des opposants et affaiblir les différents soutiens occidentaux aux organisations non gouvernementales engagées dans maints domaines de la société civile. On vit réapparaître les « délits politiques ». Ce n’était que le début d’une évolution qui s’est accélérée et aggravée avec l’opération militaire spéciale, notamment par l’utilisation de plus en plus fréquente de l’accusation de « terrorisme ». La Russie compte aujourd’hui plus de condamnés politiques qu’il n’y en a jamais eu en Union soviétique après la mort de Staline !

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Vladimir Poutine et Jacques Chirac lors de la cérémonie d’inauguration du monument au général Charles de Gaulle à Moscou, le 9 mai 2005. Le président français s’est vu offrir une réplique miniature du monument // kremlin.ru

L’inconcevable liberté des « marionnettes »

En Ukraine, tirant les leçons de l’échec de 2004, le Kremlin se fit plus discret. Cela permit la victoire du Parti des régions aux élections de 2006. Le président Iouchtchenko, prenant acte du résultat, nomma Premier ministre Viktor Ianoukovytch, leader de la formation politique arrivée en tête. Celui-ci proposait de resserrer simultanément les liens avec Moscou et avec l’Union européenne. Ianoukovytch remporta ensuite la présidentielle ukrainienne de 2012. Mais à la fin de l’année 2013, sous la pression forte du Kremlin, qui exerçait un chantage sur l’alimentation du pays en gaz, il refusa soudainement de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne pour conclure un contrat économique avec la Russie. Ce revirement brutal provoqua d’importantes manifestations, ce fut le début de l’Euromaïdan, qui aboutit à sa destitution par la Rada, le Parlement ukrainien, le 22 février 2014. Un « coup d’État », organisé par Washington et les Européens, s’insurgea Vladimir Poutine.

Au Kremlin, où l’on considère que l’histoire se conduit d’en haut, selon le principe de la verticale du pouvoir, il était inconcevable que les Ukrainiens disposent d’une volonté politique autonome. Prétendre sortir de l’orbite de Moscou ne pouvait être que le produit d’une manipulation des « marionnettes » ukrainiennes par des ennemis de la Russie. Les Occidentaux, quant à eux, ne virent pas que cette lecture amènerait inévitablement à un nouveau coup de force. Ils n’avaient pas sérieusement tiré les leçons de la Géorgie, où Moscou avait commencé, déjà sous Gorbatchev, à attiser des revendications indépendantistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud pour se donner un point d’appui et justifier son ingérence. Ils avaient également minoré la situation créée en Moldavie par la « rébellion » de la Transnistrie en 1992, qui avait servi de prétexte à une « opération de paix ». La Moldavie avait ainsi été empêchée de préserver son intégrité territoriale et politique. Ils n’avaient enfin qu’une connaissance très moyenne de l’action des réseaux de renseignement et des mafias russes en Ukraine. Aussi Européens et Américains furent-ils pris de court par la conquête éclair et pratiquement sans tirer un coup de feu de la Crimée par « les petits hommes verts » – des troupes en uniforme sans insignes distinctifs –, puis par la survenue de mouvements de rébellions à Donetsk et Louhansk. Ils acceptèrent d’entrer avec Moscou dans un cycle de négociations totalement biaisées, avec un interlocuteur qui mentait effrontément.

Poker menteur et discours enflammés

Le pari gagné de Poutine fut de compter sur le fait que les Occidentaux, soucieux de calmer le jeu rapidement, ne prendraient pas la mesure de la gravité de la situation à long terme, qu’ils s’accommoderaient du narratif russe sur l’appartenance éternelle de la Crimée à la Russie et qu’ils se contenteraient de réagir modérément. De fait, des sanctions internationales furent instaurées, mais elles étaient loin d’être dissuasives. Les négociations, d’abord sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (protocole de Minsk I), puis impliquant la France et l’Allemagne à partir de 2015 (accords de Minsk II) s’engagèrent sur le principe que ce qui était déjà pris n’était pas discutable, et qu’un accord pourrait être trouvé en demandant à l’Ukraine d’être « conciliante » avec les russophones du Donbass, dont la parole était portée par des gens à la représentativité pour le moins douteuse. C’était le début d’un processus interminable, une véritable partie de poker menteur, dont Sourkov, l’un des conseillers de Poutine, reconnut qu’elle n’avait d’autre but que l’enlisement. Ainsi s’installait durablement un conflit de basse intensité dans le Donbass (plus de 14 000 morts entre 2014 et 2020) par lequel Moscou pesait lourdement sur Kyïv, espérant peu à peu ramener l’Ukraine dans son « domaine réservé ».

La menace militaire était déjà là, à travers cette boutade adressée aux Ukrainiens par les porte-parole du Kremlin : si vous ne négociez pas avec Lavrov (le ministre des Affaires étrangères russes), vous négocierez avec Choïgou (le ministre de la Défense). Elle s’entendait aussi dans les envolées enflammées des nationalistes russes, parmi lesquels Alexandre Douguine, qui appelait à l’invasion de l’Ukraine, à la prise de Kyïv, à la désukraïnisation de la population, à l’annexion pure et simple du pays pour en liquider les « nazis » qui pullulaient… Tout cela pouvait paraître ridicule, excessif, mais les dirigeants occidentaux auraient dû savoir que dans un régime où l’expression publique est sous surveillance étroite, ce genre de discours n’est pas le simple effet d’esprits égarés, mais un outil politique dont l’usage est délibéré. Pourtant, la gravité de la situation se manifesta encore d’une autre manière : Boris Nemtsov fut assassiné dans la nuit du 27 au 28 février 2015, à deux pas du Kremlin, alors que, semble-t-il, il s’apprêtait à révéler des preuves de la présence de forces russes combattant dans le Donbass !

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Moscou, place Trioumfalnaïa, avant le début de la manifestation anti-Poutine « Marche du désaccord », 15 décembre 2008 // Evguenia Mikheeva, Grani.ru

Militarisation et réécriture de l’histoire

Personne, ou presque, ne croyait alors que la Russie pourrait aller plus loin. Mais, au cours de cette année 2015, elle s’engagea militairement en Syrie aux côtés de Bachar el-Assad. Elle y trouva un premier terrain d’action pour tester son armée et elle créa, sous l’égide du GRU (les renseignements militaires), ses premières milices privées, dont le groupe Wagner dirigé par le « cuisinier de Poutine », Evgueni Prigojine. Celui-ci créera plus tard à Saint-Pétersbourg l’Internet Research Agency, une machine à inonder le monde de désinformation et de trolls, un repère de hackers… La même année, le Kremlin lançait un programme de militarisation de la jeunesse russe, à travers le mouvement Iounarmia qui n’allait pas cesser de se développer. Dans tout le pays, et d’abord sur les chaînes de télévision publique, une intense propagande fut déployée, avec force talk-shows, films, séries et jeux vidéo, pour glorifier les forces armées et en particulier ses unités spéciales. Le formatage des esprits était en route.

La mémoire de la Grande Guerre patriotique fut réactivée, notamment avec la vibrante marche du « Régiment immortel » où les participants portent des photos de leurs parents et aïeuls qui ont pris part à la Seconde Guerre mondiale2. La Russie, dit Poutine, est aujourd’hui le seul peuple capable de rééditer le sacrifice par lequel il a vaincu le nazisme (27 millions de morts en 1941 à 1945). Or les « nazis », bien entendu, sont à l’Ouest, et déjà en Ukraine…

La réhabilitation de Staline était en route, de même que la réécriture de l’histoire de l’occupation de l’Europe centrale et orientale, y compris celle du massacre des officiers polonais à Katyń. Parallèlement, tout le travail accompli depuis les débuts de la glasnost sur les victimes du stalinisme fut peu à peu marginalisé et dévalorisé, jusqu’à être considéré comme anti-russe. C’est ainsi que Memorial fut dissoute en décembre 2021. Au début de cette même année, l’opposant Alexeï Navalny, créateur en 2011 et animateur de la Fondation anticorruption, qui avait survécu en 2020 à un empoisonnement au Novitchok, fut arrêté dès son retour en Russie, après avoir été soigné à Berlin. Il mourra en 2024, à l’âge de 47 ans, dans la colonie pénitentiaire n° 3 de la petite ville de Kharp dans l’Arctique. Selon les résultats, rendus publics dernièrement, d’une enquête menée conjointement par la France, la Grande-Bretagne, la Suède, l’Allemagne et les Pays-Bas, il aurait été empoisonné à l’épibatidine.

Poutine encouragé par la cécité occidentale

Cette année 2021 marque en quelque sorte l’apogée de la cécité occidentale. À partir du printemps, l’armée russe commence à se masser près de l’Ukraine, officiellement pour des exercices militaires. En juillet, Vladimir Poutine publie sur le site du Kremlin un texte intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », dans lequel il conteste la légitimité des frontières de l’Ukraine qu’il décrit comme une création artificielle, une erreur de Lénine. Il précise que le projet d’une Ukraine « ethniquement pure » est une arme de destruction massive visant la Russie. Pour l’historien Timothy Snyder, cette rhétorique est comparable à celle d’Hitler pour justifier l’Anschluss. Pour autant, les capitales occidentales ne réagissent pas à ce texte, comme si elles n’en comprenaient pas la portée politique et n’en percevaient pas non plus la visée performative. Elles ne profitent même pas de l’occasion pour prévenir publiquement Moscou contre les conséquences que pourrait entraîner une invasion de l’Ukraine. On peut certes se demander si le confinement pendant le Covid n’a pas enfermé Poutine dans une bulle cognitive qui l’a confirmé dans ses intentions, mais il faut dire qu’une telle passivité occidentale ne pouvait qu’encourager Poutine à aller de l’avant. Elle l’a sans doute aussi convaincu que le chantage à l’usage de l’arme nucléaire suffirait à dissuader les États-Unis et les Européens de venir en aide à l’Ukraine.

Durant l’été, les troupes russes ne cessent de se renforcer, et à partir d’octobre, les services de renseignement américains et britanniques préviennent leurs alliés européens de « la possibilité d’une intervention russe en Ukraine ». En décembre, Moscou adresse à Washington un projet de « Traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » et un projet d’ « Accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres du Traité de l’Atlantique Nord ». C’est un véritable ultimatum qui vise à revenir à la situation en Europe d’avant 1997, c’est-à-dire avant l’adhésion des pays d’Europe centrale à l’OTAN. La menace d’une guerre nucléaire est brandie, et la Russie se présente comme agressée par l’OTAN du fait de son élargissement. En janvier 2022, les services de renseignement américains alertent sur le caractère imminent d’une invasion de l’Ukraine par la Russie. Pourtant, personne n’y croit vraiment, comme s’il ne s’agissait que d’un coup de bluff. Jusqu’à la veille de l’offensive russe, Emmanuel Macron restera persuadé qu’une voie de négociation peut être trouvée. Pendant plusieurs mois encore, il soutiendra qu’il faut éviter d’humilier la Russie.

Un soutien à reculons

Pendant toute l’année 2021, en dépit de l’évidence qu’ils avaient sous les yeux, les Européens et les Américains ne se seront pas préparés à réagir de manière consistante et significative à une éventuelle attaque russe. Lorsque Poutine l’annonce, ils sont pris totalement au dépourvu et n’imaginent même pas que l’Ukraine pourrait être capable de résister. Si le dirigeant russe s’est fait des illusions en pensant que l’affaire serait réglée en quinze jours, eux tout autant ! Pourtant Kyïv et Kharkiv ne sont pas conquises et l’offensive russe en direction d’Odessa est stoppée à Mykolaïv… Hélas, les capitales occidentales vont mettre beaucoup de temps à se mobiliser pour apporter à Kyïv un soutien à la hauteur des enjeux. S’il finit par monter en puissance, il restera toujours insuffisant et en retard au regard de l’évolution de la guerre. Américains et Européens refusent de créer une « No Fly Zone » au-dessus de l’Ukraine et peinent à fournir rapidement des munitions aux Ukrainiens. Ils seront totalement surpris par la contre-offensive ukrainienne de l’été et de l’automne 2022, et ne livreront qu’au compte-gouttes les armes lourdes et les dispositifs anti-aériens nécessaires aux troupes de Kyïv. Cela laissera aux Russes le temps d’installer de très solides lignes de défense dans le Donbass et dans les parties qu’ils occupent dans les oblasts de Kherson et Zaporijjia.

Tout se passe comme si dans les capitales occidentales, on souhaitait que l’Ukraine résiste, mais que la Russie ne soit pas vaincue. Les Russes pilonnent à coups de drones, de bombes et de missiles des objectifs civils, mais longtemps les Occidentaux dissuaderont les Ukrainiens de riposter sur les territoires russes. Ils sont en quelque sorte priés de se défendre avec une main attachée dans le dos. À Washington, Paris, Londres, Berlin ou Rome, parmi les politiques et les militaires, on peine à admettre que les visées russes vont bien au-delà du contrôle du Donbass et de la reconstitution de la « Novorossia » de l’époque de Catherine II. Pourtant les objectifs de Moscou ont été clairement énoncés dans les textes envoyés à Washington en décembre 2021. De surcroît, les opérations russes de guerre hybride contre les pays de l’OTAN et contre l’Union européenne se multiplient, de même que les tests sur les frontières de l’Alliance atlantique.

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Kyïv, 24 février 2026 // president.gov.ua

Guerre hybride et propagande spectaculaire

Certes, les paquets de sanctions se succèdent et celles-ci sont lourdes, mais leur effet ne peut être immédiat, car la Russie s’est préparée économiquement, accumulant des réserves et développant des voies de contournement. Incontestablement, l’aide militaire et financière apportée par les Américains et les Européens est considérable, elle permet à Kyïv de tenir, mais le retard offre à Moscou le temps adapter son armée et conforte Poutine dans l’idée que la durée jouera en faveur de la Russie, qui conduit une guerre d’attrition, sans se préoccuper de ses propres pertes. Poutine l’a dit à des mères de soldats : « Il vaut mieux pour vos fils mourir au front qu’en se saoulant à la vodka ! »

Au Kremlin, on n’a pas les yeux fixés seulement sur le champ de bataille : l’offensive se mène aussi dans les pays occidentaux pour les déstabiliser, leur compliquer la tâche et donner un coup de pouce à l’arrivée au pouvoir, si possible, de forces politiques complaisantes. Ce n’est même pas caché : à multiples reprises, Poutine a déclaré que les gouvernements européens seraient balayés par les révoltes sociales provoquées par les conséquences internes des sanctions. En Russie, comme en Chine, on a parfaitement intégré la révolution numérique et l’usage des réseaux sociaux. Tout ce qui peut alimenter le chaos est bon à prendre, les « fermes à troll » russes soufflent sur toutes les braises, désinforment à qui mieux mieux, font courir des rumeurs inquiétantes (comme celle de l’invasion des puces de lits) avec une grande efficacité.

Mieux encore, le caractère spectaculaire de la propagande russe – Soloviev et ses compères sont incroyablement télégéniques – fait qu’elle est fréquemment montrée par les chaînes de télévision occidentales, car cela fait de l’audience. En voulant la dénoncer et montrer aux opinions publiques la perversité de Moscou, on participe à sa diffusion massive. Or l’essentiel n’est pas sa faible crédibilité, mais les émotions qu’elle peut susciter, à commencer par la peur…

Lâchage et cupidité de l’Amérique de Trump

L’Europe ne s’est pas davantage préparée au retour de Donald Trump au pouvoir, alors que dès son premier mandat, il a manifesté une grande admiration pour Poutine et une forte volonté de faire des affaires avec lui. La connivence des deux hommes est patente, les apparentements d’une partie de leurs méthodes aussi. Y compris en matière d’occupation des médias et de saturation de l’attention, pour poursuivre avec détermination leurs objectifs respectifs d’affirmation de puissance. De surcroît, Donald Trump n’entend plus aider l’Ukraine, mais profiter du conflit. Il veut pouvoir demain exploiter les richesses minières du pays et engranger dès aujourd’hui des millions de dollars en profitant de la demande d’armes que suscite le conflit. Il fait désormais payer à l’Ukraine et ceux qui la soutiennent son prétendu appui.

Là encore, les Européens ne cessent de courir derrière les événements pour tenter d’en redresser le cours. Il est indéniable qu’ils y parviennent en partie, mais sans pouvoir prendre l’initiative, parce qu’ils paient leur retard quant à la prise de conscience de la menace et à la compréhension de la nature et des méthodes de leurs adversaires. Pour combattre un mal, il faut encore savoir le diagnostiquer précisément. On en est loin. Ainsi, nul ne semble vouloir prendre acte que la guerre ne se terminera vraiment que lorsque Vladimir Poutine ne sera plus au pouvoir à Moscou. Au contraire, la crainte du chaos qui pourrait suivre dissuade de chercher comment accélérer la survenue de cette échéance.

Dans ces conditions, la guerre se poursuivant et Donald Trump soufflant en permanence le chaud et le froid, le discours péremptoire sur la puissance de l’OTAN que n’oserait pas affronter la Russie laisse place maintenant à l’inquiétude d’être lâché par les Américains. D’autant que la déstabilisation est mondiale : le massacre du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas et la guerre de Gaza ont provoqué un ébranlement dont les répercussions se font sentir dans tout le Proche-Orient. Au moment où ce texte est écrit, une armada américaine fait face à l’Iran dont le régime a massacré plus de 30 000 manifestants. La Chine ne cesse pour sa part de se renforcer militairement dans la perspective annoncée d’installer sa domination sur Taïwan. Sans oublier l’opération américaine menée au Venezuela pour enlever le président Maduro et le jeter en prison…

Les Européens marginalisés et sans vision politique

Dans ce paysage international en crise, la guerre en Ukraine est reléguée au second plan de l’information et ce qui se passe en Russie est totalement négligé. Cela fait les affaires de Poutine, qui peut tabler sur la lassitude des Occidentaux et espérer que leur soutien à Kyïv s’essouffle. La coalition des volontaires suscitée par le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer a été une réponse à ce danger, mais force est de constater que depuis quelques semaines, les Européens sont mis sur la touche du jeu diplomatique par Trump et Poutine et que le président ukrainien Zelensky lui-même doute de leur engagement. Il l’a clairement dit lors de son intervention au Forum économique de Davos.

Les Européens ont beaucoup à perdre avec cette marginalisation. L’accord de paix visé par Trump pourrait offrir à la Russie le temps et les moyens de reprendre souffle pour se préparer à avancer de nouveau vers l’Ouest, pour assouvir son ambition d’être la puissance dominante en Europe – c’est ce que Boris Eltsine avait déjà demandé à Clinton en novembre 1999 à Istanbul : « Vous n’avez qu’à donner l’Europe à la Russie3. » Il est de plus en plus probable que les Ukrainiens sortiront de la guerre avec le sentiment que leurs « amis » les ont laissés se sacrifier pour préserver la sécurité des autres Européens. Cela présage mal de l’avenir des relations intra-européennes, alors que le dialogue franco-allemand se détériore. Trump et ses potentiels successeurs qui ont clairement exprimé leur hostilité à l’Union européenne ne peuvent qu’en être satisfaits.

Le plus étrange et le plus choquant, c’est que tout cela ne semble ne rien apprendre aux acteurs politiques occidentaux ni à la plupart des observateurs médiatiques sur la Russie. Certes, personne n’ose plus mettre en doute la responsabilité russe dans la guerre, les crimes niés par le Kremlin, ni le caractère liberticide du régime de Poutine. Cependant, il n’est pas sûr que nous ayons progressé sur la connaissance de la nature profonde du pouvoir russe, sur ses méthodes et sur ses objectifs. Car contrairement à ce que soutient l’historien de la Grande Guerre Stéphane Audoin-Rouzeau, aujourd’hui le déni des Occidentaux ne porte plus tant sur la guerre que sur ce qu’est la Russie. En dehors d’un cercle de bons spécialistes, elle reste comme un trou noir de l’intelligence historique et géopolitique. Dans les médias grand public, l’information sur ce qui s’y passe, sur les effets de la guerre sur la société et sur l’économie, sur les conséquences de la corruption généralisée, sur le fonctionnement de la justice, et en particulier sur la répression politique quotidienne, fait défaut. Or le sort de l’Europe s’y décide en partie.

Nous manquons à ce jour d’une vision politique de ce qu’il faut faire pour aider le pays de Tchekhov, de Mandelstam, de Tsvetaïeva, de Tarkovski, de Zviaguintsev et de Sokourov à devenir un État normal, régi par la Loi, doté d’une société civile digne de ce nom et protégée par la séparation des pouvoirs, un État laissant à ses régions une autonomie indispensable du fait de son immensité, pour leur permettre de se développer sans être dévorées par les appétits de Moscou4. La plupart de ceux qui s’expriment se contentent le plus souvent de dire qu’il faudra demain vivre à côté de la Russie en pensant qu’elle restera inchangée. On aurait pu dire de l’Allemagne la même chose à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Fort heureusement, on n’en est pas resté là. Mais si, par malheur, il n’existait pas d’autre perspective, il serait au minimum urgent de réfléchir au moyen d’en limiter la nuisance.

Cette interrogation sur l’avenir de notre relation à la Russie à la lumière des leçons du passé est d’autant plus importante que la mise en échec du projet poutinien fera douter les autres régimes qui parient aujourd’hui sur le cynisme et la puissance plutôt que sur la construction d’un ordre international juste et équilibré. Faute d’y travailler, Moscou, Pékin et d’autres resteront comme une menace permanente pour la sécurité du monde, comme une bombe nucléaire suspendue au-dessus de toute l’humanité. Ce n’est pas déraisonnable d’y travailler : la Russie de Poutine montre désormais de grands signes de fragilité économique et militaire, même si elle peut encore bombarder lourdement l’Ukraine et endommager gravement ses infrastructures énergétiques.

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Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022) et Démocratie : zone à défendre ! (Éditions de l’Aube, 2023). Il a été, avec Galia Ackerman, l’éditeur des livres d’Anna Politkovskaïa aux Éditions Buchet/Chastel.

Notes

  1. En novembre 2014, après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass, François Hollande, élu président en 2012, décidera d’annuler cette vente et les navires ne seront pas livrés à la Russie. Il accède alors à la demande insistante des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne.
  2. Voir Galia Ackerman, Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine. Premier parallèle. Paris, 2019.
  3. Cité par Françoise Thom dans La guerre totale de Poutine, À l’Est de Brest-Litovsk. Paris, 2026.
  4. Conversation avec Françoise Thom en janvier 2026.

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