Du golfe Arabo-Persique à l’Ukraine : l’alliance russo-iranienne et le strabisme géopolitique des Occidentaux dans un monde en guerre

Du golfe Arabo-Persique à l’Ukraine, l’alliance russo-iranienne, avec la Chine populaire en toile de fond, constitue une réalité forte. Pourtant, elle demeure sous-évaluée de part et d’autre de l’Atlantique. Cela en raison du culte de la force et de la quantité dans l’administration Trump, et du fait que cette alliance n’est pas comparable à l’OTAN. Elle n’en produit pas moins des effets tactiques, avec des implications stratégiques.

Tout à l’opération Epic Fury, bien plus exigeante qu’il ne le pensait, Donald Trump fustige l’OTAN, c’est-à-dire les alliés européens des États-Unis. En cause, leur peu d’allant à s’engager dans la libération du détroit d’Ormuz, grande artère énergétique de l’économie globale. Nous ne le contredirons pas sur ce point. En revanche, la Russie, qui apporte une aide multiforme au régime islamique iranien, échappe au courroux présidentiel. Hélas, la chose n’est pas surprenante, mais la vérité oblige à dire que certains dirigeants européens restent eux aussi discrets sur la force des liens entre Téhéran et Moscou.

Faut-il voir dans le strabisme géopolitique de Donald Trump une variante du « Nixon in reverse » ? En plus de contrebalancer la Chine de Xi Jinping, la Russie poutinienne serait un possible « honnête courtier » avec l’Iran, susceptible de favoriser un accord entre Washington et Téhéran, et donc d’offrir une porte de sortie, évoquée par intermittence. À moins que la seule perspective de juteux contrats avec la Russie, négociés par Kirill Dmitriev – à la tête d’un fond souverain russe, tire-lire de Poutine et des siloviki qui « possèdent » la Russie –, avec les « envoyés spéciaux » Steve Witkoff et Jared Kushner (incarnations du « réalisme » d’affairistes enrichis), l’emporte sur toute autre considération ? 

D’une façon générale, l’approche mercantile de Donald Trump n’est pas favorable à la conception et à la conduite d’une grande stratégie qui prendrait en compte les connexions et les répercussions entre les théâtres d’opérations. Les différents volets de la politique extérieure des États-Unis sont réduits à une addition de « coups » opportunistes et de court terme, sans vision d’ensemble inscrite dans la durée. C’est ce que fait comprendre le terme même de « deal ». Notons cependant que l’engagement militaire contre l’Iran en alliance avec Israël outrepasse très largement la politique transactionnelle de Donald Trump. Un seuil a été franchi.

Au demeurant, il n’est pas sûr que la France et les pays européens soient plus convaincus de la réalité de l’alliance russo-iranienne. D’aucuns préfèrent parler de « partenariat », de « collusion » ou de « pragmatisme », comme s’il ne s’agissait que de relations épisodiques et superficielles sans portée stratégique et géopolitique. Au prétexte qu’elle n’équivaut pas à l’OTAN, cette alliance n’existerait pas. Il en va d’ailleurs de même dans l’évaluation de l’alliance russo-chinoise. De fait, ces perceptions ne sont pas si éloignées de celles prêtées à Donald Trump. 

Sous la ligne brisée des événements, il apparaît cependant que les relations russo-iraniennes se sont régulièrement renforcées depuis les années 1990, depuis que la diplomatie Primakov a mis l’accent sur le principe des « coalitions anti-hégémoniques », avec Téhéran mais aussi Pékin et d’autres insurgés contre l’ordre mondial. Aux convergences politico-idéologiques, manœuvres diplomatiques et ventes d’armes bilatérales se sont ajoutés de grands projets géo-économiques entre le Caucase, la Caspienne et le golfe Arabo-Persique, visant à contourner l’hégémonie maritime occidentale – ces projets sont désormais contrariés par la percée diplomatique américaine au sud du Caucase. Cette politique d’ensemble est fondée sur la conviction que les équilibres de puissance basculent vers l’Orient ; « Le soleil se lève à l’Est » nous apprennent les commentateurs eurasistes.

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Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le président iranien Massoud Pezeshkian, le 1er septembre 2025, à Tianjin (Chine), en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai // kremlin.ru

L’alliance russo-iranienne se manifeste pleinement lorsque Moscou et Téhéran mettent au point une intervention militaire combinée dans la guerre de Syrie, alors même que le très imparfait accord sur le nucléaire iranien n’était pas encore finalisé (été 2015). Tandis que les dirigeants occidentaux spéculent sur le futur d’un régime islamique converti au pluralisme, ouvert au règne de la marchandise (l’hypothétique évolution positive du régime était censée compenser l’imperfection de l’accord), le Guide suprême (feu Ali Khamenei) et les Gardiens de la Révolution (les Pasdarans) renforcent leur arsenal militaire, développent leur réseau d’affidés (l’ « arc chiite ») et jettent au travers de la Syrie et du Liban un « pont terrestre » entre le golfe Arabo-Persique et la Méditerranée orientale, sans renoncer aucunement à leur infrastructure nucléaire. De fait, Téhéran avait obtenu la reconnaissance d’un prétendu « droit à l’enrichissement » de l’uranium, pourtant exclu par le texte du traité de non-prolifération et les résolutions des Nations Unies qui condamnaient le programme nucléaire iranien. En outre, la plupart des clauses restrictives de l’accord de 2015 devaient s’éteindre entre 2025 et 2030. Une éternité, nous expliquait-on ! D’ici là, le régime serait transformé. Encore et toujours cette version vulgaire de la thèse du « doux commerce » en guise de vade mecum géopolitique (la thèse de Montesquieu et de Benjamin Constant avait plus d’allure).

Pour Moscou, l’Iran islamique est un important allié situé sur le boulevard méridional de la « Russie-Eurasie ». Leurs relations se sont resserrées avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine ; on sait que la fourniture en masse de drones iraniens Shahed à l’armée russe permit de gagner le temps nécessaire pour faire monter en puissance l’appareil militaro-industriel requis par une longue guerre d’usure. En retour, l’Iran bénéficie aujourd’hui de l’expérimentation des Shahed sur le théâtre ukrainien et des progrès technico-tactiques apportés par l’armée russe. Dans l’actuelle guerre d’Iran, l’armée et les forces de sécurité iraniennes sont soutenues par le renseignement satellitaire russe, précieux pour la précision des frappes, et remporte ce qu’il faut bien considérer comme quelques succès tactiques, comme la destruction de l’avion-radar américain sur la base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite. Ce soutien russe pourrait être plus ample encore qu’on ne veut bien l’admettre. 

Dès lors, pourquoi tant de pudeur dans le choix des termes pour qualifier et catégoriser le réel ? Une alliance est une association d’intérêts en vue d’établir un rapport de force favorable à la réalisation d’une entreprise en milieu conflictuel. Ni plus, ni moins. Il n’est pas dit que toute alliance devrait être formalisée et comprendre une clause de défense mutuelle (l’histoire diplomatique et militaire en offre moult exemples). Certes, les rapports russo-iraniens ne sont pas sous-tendus par un profond amour réciproque. Aucunement altruistes, sacrificiels ou éternels, ils reposent sur la perception d’intérêts géopolitiques communs. Mais n’est-ce pas la loi du genre ? 

Que l’on se reporte donc à l’abondante correspondance entre Roosevelt et Churchill au cours de la Deuxième Guerre mondiale, alors même que les armées de ces deux pays combattaient ensemble. Plus généralement, on sait que l’étroite et réelle « relation spéciale » anglo-américaine n’a jamais exclu l’acrimonie ni les divergences sur certaines questions géopolitiques. Il faut aussi relire l’œuvre d’Albert Sorel (1842-1906) sur l’histoire des différentes coalitions européennes qui l’ont finalement emporté sur l’Empire napoléonien1. Les coalisés n’entretenaient pas des relations idéales et parfaites sur les plans politique et militaire.

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Drones iraniens. Photo : A. Krivonossov // voennoedelo.com

Il faudrait s’interroger sur cette incapacité à désigner le réel, possible conséquence d’une saturation des esprits par la conjoncture géopolitique. Toujours est-il que l’alliance russo-iranienne, avec la Chine populaire à l’arrière-plan, et les interdépendances entre les guerres d’Ukraine et d’Iran doivent être comprises (l’Ukraine l’a saisi et noue des relations avec les régimes du Golfe). La guerre au Moyen-Orient met en évidence l’importance de l’arsenal iranien (une démonstration a posteriori des intentions du régime), tandis que le blocage du détroit d’Ormuz menace l’équilibre du monde ; la Russie compte sur ce « front secondaire » pour aller de l’avant en Ukraine, manœuvre que les forces armées de Kyïv contrarient en frappant les ports pétro-gaziers et les raffineries russes sur les façades de la Baltique et de la mer Noire, voire dans la profondeur de la « Russie-Eurasie ».

Ne manque au tableau qu’une grave crise autour de Taïwan, avec toutes ses conséquences en Asie-Pacifique et dans le monde. Mais sur ce théâtre aussi, on veut se persuader que le pire demeure improbable, le parti communiste chinois ayant d’autres problèmes à résoudre. La commode référence à Sun Zu ( « Vaincre sans combat »), auteur canonique dont la pensée est supposée surdéterminer la grande stratégie chinoise, sert à rassurer, ce qui pourrait contribuer au pire. On redoute le moment où les partisans d’un titisme à la française nous expliqueront qu’il faut s’entendre avec Pékin. Après un accord avec Téhéran peut-être ? Quitte à reconnaître un « droit » (une taxe) de passage dans le détroit d’Ormuz dont il faudrait s’acquitter ? Les Pasdarans nous y invitent déjà.

Rassurons-nous, ce n’est pas une nouvelle guerre mondiale, mais une grande partie du monde est en guerre. Dans un tel contexte, les nations occidentales sont placées sous la menace d’une surextension géostratégique. Contre les vents mauvais, il leur faut être lucide et préserver l’essentiel, c’est-à-dire maintenir une unité géopolitique minimale et faire converger leurs conduites diplomatico-stratégiques.

À savoir non pas s’investir dans une illusoire « coalition des puissances moyennes », qui ne dépasserait pas le stade des manœuvres diplomatiques au niveau tactique, mais éviter d’afficher les désaccords transatlantiques et intra-européens, ne pas s’entraver réciproquement, et chercher les voies et moyens d’une division du travail d’un bout à l’autre de l’Ancien Monde. Redoutons en effet que l’unité européenne ne survive pas à un grand schisme de l’Occident, au péril de l’Ukraine, des États baltes, de la Moldavie et des frontières orientales de l’Europe, déjà enfoncées dans le Donbass et en Crimée.

Ne sacrifions pas l’essentiel à l’illusoire rôle de co-patron du « Sud global », avec l’anti-trumpisme comme aiguillon.

mongrenier

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

Notes

  1. Cf. Albert Sorel, L’Europe et la Révolution française, 8 volumes, 1885-1904.

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