Je m’étais trompé dans mon éditorial du 1er mars dernier en affirmant que la guerre en Ukraine empêcherait la Russie de soutenir activement l’Iran, puisqu’elle s’y enlisait. Or la Russie aide militairement son allié, notamment par la surveillance satellitaire et les technologies avancées de guidage des missiles, et cette aide a des effets significatifs. Apparemment, Poutine ne craint pas de distraire des moyens du théâtre ukrainien et de mettre à mal le parti pris pro-russe de Trump sur la guerre en Ukraine.
C’est que la nouvelle guerre du Golfe est une manche dans la guerre mondiale lancée par la Russie en février 2022 pour la « désoccidentalisation du monde1 ». Mondiale dès le 24 février 2022 parce que l’agression de l’Ukraine menace tout le continent européen, et parce que la Russie est alliée avec la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. C’est pourquoi la nouvelle guerre du Golfe, que Trump en soit conscient ou pas, a une dimension mondiale.
C’est à cette aune que les Européens doivent apprécier leurs positions et leurs actions.
S’il ne s’agissait dans le golfe Persique que d’un conflit régional, les Européens auraient sans doute raison de se tenir à l’écart d’une campagne lancée sans eux et aux perspectives hasardeuses. Mais c’est un épisode de la guerre mondiale qui a commencé en Ukraine. C’est même un épisode décisif, du fait de la multiplicité des protagonistes et de la diffusion planétaire des conséquences économiques et géopolitiques du conflit. Pour les États-Unis, ce qui se décide est rien de moins que la perte ou la conservation de leur position de puissance dominante au XXIe siècle, c’est-à-dire la défaite de l’Occident rêvée par Poutine. Les Européens sont donc pris dans un dilemme : cette guerre est malencontreuse, mais les conséquences d’une défaite de la coalition israélo-américaine les affecteraient à un point tel qu’ils doivent tout faire pour éviter cette catastrophe.
Cette analyse peut sembler trop simple et trop brutale, mais je pense qu’on ne peut y échapper. En premier lieu, le scénario d’une sortie de la crise par un compromis négocié est aussi improbable qu’entre la Russie et l’Ukraine. Le projet d’une coalition de volontaires pour garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz après la fin des hostilités est aussi dérisoire que la coalition soi-disant destinée à garantir la sécurité de l’Ukraine après un cessez-le-feu : il n’y aura pas de cessez-le-feu en Ukraine car la Russie veut poursuivre sa guerre jusqu’au bout, et il n’y aura pas d’ouverture du détroit d’Ormuz car son contrôle est l’assurance-vie du régime iranien et un instrument de torture de l’économie mondiale. Fort de sa résilience malgré des bombardements massifs, l’Iran est en train de pousser son avantage de pays le plus faible : s’il ne perd pas la guerre, ce sera une victoire, et donc la défaite des États-Unis. De sorte qu’il n’est pas réaliste d’espérer négocier l’ouverture du détroit tout en renonçant à affaiblir ou à renverser le régime iranien. En second lieu, les conséquences économiques de la poursuite de la guerre ou même seulement de la guerre des détroits2 seront très violentes pour l’Europe, pour l’Afrique, et même pour les États-Unis, mais pas pour la Chine ni pour la Russie.
On croit que Trump cherche une porte de sortie pour mettre fin aux hostilités sans perdre la face et qu’il en est de même du régime iranien. Mais c’est se rassurer à bon compte : les Gardiens de la Révolution se moquent des dommages infligés à leur économie et des souffrances de leur peuple tant qu’il leur reste assez de munitions pour continuer la guerre, car leur but est la révolution islamique mondiale, même au prix de la Perse. De plus, le facteur du fanatisme ne serait pas aussi périlleux pour les États-Unis si l’Iran n’était soutenu activement par la Russie et la Chine. Avec un style et un tempo très différents, ces deux-là ont un même but, affaiblir l’Amérique. Dès aujourd’hui, elles profitent de la crise pétrolière qui renfloue un budget russe au bord de l’abîme et n’affecte guère la Chine. Celle-ci a en effet de gigantesques réserves stratégiques de pétrole brut – 1,4 milliards de barils, plus que les États-Unis (413 millions) et même que tous les pays développés réunis, monarchie du golfe comprises –, et elle a les moyens de diversifier ses sources d’approvisionnement. À la différence de l’Europe, la Chine peut encaisser une récession mondiale qui affectera certes le volume de ses exportations mais pas sa suprématie dans les secteurs stratégiques comme l’automobile et l’IA.
Enfin, l’engagement des États-Unis dans le Golfe réduit dangereusement leur capacité d’action dans l’Asie-Pacifique, d’autant plus qu’ils ont consommé une part très importante de leurs stocks d’armes et de munitions et qu’ils sont toujours prisonniers d’un modèle d’armée fondé sur des équipements très coûteux, donc impossible à renouveler rapidement. Or le propre des vraies guerres est que leur durée est imprévisible et qu’il faut y être prêt. La petite Ukraine a été capable d’inventer sous les feux des bombardements russes un modèle inédit à base de nouvelles technologies et de production en masse de munitions et d’armes peu coûteuses, en particulier les drones. Les États-Unis sont loin de s’être adaptés.
Face à un désastre annoncé, on pourrait se demander avec une joie mauvaise : « Qu’allaient-ils faire dans cette galère ? » On pourrait, mais on ne peut pas. Certes, les Européens ont de bonnes raisons de ne pas aimer les États-Unis et plus encore ce qu’ils sont devenus : l’égoïsme déguisé en humanisme wilsonien, le manque d’égard pour les alliés – qui est passé de la désinvolture à la trahison avec Donald Trump –, la vulgarité crasse et contente d’elle-même du peuple MAGA, le privilège du dollar, les maladresses et les fautes enchaînées par les États-Unis depuis qu’ils ont « gagné » la guerre froide. Mais imaginons un instant ce que ce qu’il adviendrait du monde – et de l’Europe en particulier –, si les États-Unis n’étaient plus la première puissance mondiale.
Or c’est bien ce qui est en jeu dans cette guerre nécessaire et malencontreuse. Nécessaire parce que l’Iran est une menace croissante à mesure que le régime des mollahs s’approche du seuil nucléaire, voire veut le dépasser : menace existentielle pour Israël, mais qui prend aussi en otage toute la région, persécutée par les milices surarmées déployées par l’Iran, que désigne l’euphémisme « proxy ». Et encore plus nécessaire depuis que l’Iran est devenu l’allié de la Russie et de la Chine dans leur projet de « désoccidentalisation du monde ». Mais malencontreuse parce que les États-Unis ont cru une fois de plus au mirage de l’overwhelming force dans une guerre asymétrique, tout comme Israël, qui était pourtant censé connaître et surveiller de près le régime et ses capacités militaires ; malencontreuse parce que les États-Unis n’ont pas su éviter le piège du détroit d’Ormuz, avec ses conséquences en cascade sur la liberté de navigation dans d’autres détroits et canaux stratégiques pour le commerce mondial.
La prudence des gouvernements européens est compréhensible, ils doivent trouver la porte aussi étroite et dangereuse que le détroit d’Ormuz. Mais la prudence ne suffit pas. Il faut défendre l’Occident comme réalité et comme destin. Les dirigeants européens devraient faire preuve de courage et de responsabilité devant leurs peuples, au lieu de ne leur parler que du prix des carburants. Pendant ce temps, l’Ukraine se bat pour sa liberté et la nôtre…
Maître de conférences à l’université Paris II Panthéon-Assas. Enseigne la philosophie et la science politique. Collaborateur régulier de Commentaire, chroniqueur au magazine Ukrainski Tyzhden. Ses travaux portent sur l’histoire du totalitarisme et les sorties du totalitarisme. A notamment publié: Naissances du totalitarisme (Paris, Cerf, 2011), Exercices d’humanité. Entretiens avec Vincent Descombes (Paris, Pocket Agora, 2020).

