Une lettre de prison

L’ancien dissident soviétique Alexandre Skobov est emprisonné depuis le 2 avril 2024. Il a été condamné à 16 ans de prison pour « terrorisme », à cause de son soutien indéfectible à l’Ukraine et ses critiques du régime de Poutine. Depuis deux ans, cet homme âgé, presque aveugle, mais intrépide, continue à travailler dans sa cellule. Ici, il livre ses réflexions sur les élites culturelles russes qui ont tendance à composer avec le pouvoir poutinien dans l’espoir de préserver quelques acquis de la perestroïka, comme la condamnation du stalinisme, alors que ce pouvoir impose un retour aux pires pratiques du « Petit Père des peuples » et vante son image.   

Je me suis souvenu de la veuve du général polonais du film de Wajda, Katyń. Elle avait refusé de s’exprimer à la radio allemande, alors qu’il s’agissait simplement de confirmer honnêtement l’authenticité des documents1. Evgueni Ikhlov, aujourd’hui décédé depuis longtemps2, avait écrit à ce sujet : « N’acceptez pas la déstalinisation de la part des fascistes. »

C’est précisément cette erreur qu’a commise notre « classe culturelle » influente. Elle a considéré comme un marché avantageux avec le nouveau pouvoir le fait que les symboles de la mémoire historique des répressions obtienne un statut officiel, en échange d’une loyauté relative et de l’acceptation des « règles du jeu ». Bien sûr, tout le monde ne croyait pas aux bonnes intentions des autorités3. Mais on partait du principe que le pouvoir aurait toujours besoin, ne serait-ce que pour sauver les apparences, d’un semblant de dialogue avec la « société progressiste ». Et la mémoire historique est le terrain de jeu le plus propice à un tel dialogue. Personne ne remet en cause la condamnation de la terreur stalinienne. Regardez : le pouvoir et l’opinion publique sont unis sur ce point et pleurent ensemble les victimes d’une époque révolue. Et cela sert de base à un dialogue plus large.

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Inauguration des bustes de Joseph Staline et des maréchaux Gueorgui Joukov et Alexandre Vassilevski à Volgograd, en février 2023 // Anton Zassimov, novostivolgograda.ru

Entre-temps, la nouvelle élite au pouvoir, qui s’est définitivement constituée dans les années 2000, considérait depuis le début la nécessité contrainte de simuler un dialogue avec l’opinion publique comme l’une des conséquences désagréables de la « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle4 ». Peut-être certains pensaient-ils à l’époque que ces résultats étaient désormais incontestables, irréversibles. Il s’est avéré que tout est contestable et réversible.

Au fur et à mesure qu’elle « se relevait », la nouvelle élite avait de moins en moins besoin de ces gadgets de défense des droits de l’homme. Et le pathos anti-stalinien de la perestroïka gênait de plus en plus l’émergence d’une nouvelle idéologie, cultivée insidieusement, de « l’immunité divine du pouvoir face au peuple ».

Cette idéologie était déjà injectée abondamment dans les veines de la société depuis de nombreuses années par la télévision d’État, lorsque les manifestations traditionnelles près de la pierre de Solovki à Moscou ont été interdites pour la première fois5. J’avais alors écrit que ce lieu était pour nous l’équivalent du mur des Fédérés au Père-Lachaise : une ultime frontière symbolique au-delà de laquelle il n’y avait plus de recul possible. C’était sans doute une exagération. Après tout, les musées ont continué de fonctionner. Il y avait encore un espace de recul. Mais c’était la première fois que le pouvoir s’en est vraiment pris aux symboles anti-staliniens, dernier héritage de la perestroïka épargné par la réaction. Même si, en apparence, ce n’était qu’une « broutille ». Il est alors devenu clair qu’il n’y avait pas de «compromis ». Tout tient à un fil, celui de la clémence seigneuriale. C’est à ce fil-là qu’on s’accrochait.

À l’automne 2019, j’ai pris la parole lors d’une conférence à Berlin. Déjà à l’époque, je donnais au nouveau système les définitions sur lesquelles je continue d’insister6. Mais je nuançais mon propos : l’édifice reste inachevé tant que les bureaux d’organisations de défense des droits humains connues fonctionnent légalement à Moscou. Or il est devenu possible de « colmater » cette petite brèche en deux temps-trois mouvements début 20227.

Dans ce contexte, je souhaite commenter un extrait de l’interview de Piotrovski8 accordée au journal Vedomosti. À une époque, ce journal figurait parmi les trois plus grands titres « neutres et indépendants » (aux côtés de Kommersant et de Nezavissimaïa gazeta). Mais il a été vidée de sa substance par une prise de contrôle hostile bien orchestrée, avant même 2022. Ils s’y étaient préparés.

« Question : Il existe actuellement dans la société une tendance à la préservation de la mémoire historique. Dans le même temps, le Musée de l’histoire du Goulag ferme ses portes à Moscou. Y voyez-vous une contradiction ?

Piotrovski : Des musées ferment, des musées s’ouvrent. La fermeture du Musée du Goulag est aussi une forme de préservation de la mémoire historique. Cela peut être, à l’heure actuelle, plus important pour décrire cette époque que les portes ouvertes du musée. La culture prime sur la politique, même si la politique tente sans cesse de l’influencer. La mémoire du Goulag risque de se transformer en souvenir d’un « étrange système carcéral » – nous connaissons des cas où la muséification s’est transformée en histoire des gardiens de prison, et non des détenus. Tout n’est donc pas simple. La question cruciale pour la direction du musée est : que montrer aujourd’hui, et que montrer demain ? »

Cet extrait d’interview est un exemple de question hypocrite et de réponse tout aussi hypocrite. Les interlocuteurs s’efforcent soigneusement d’ignorer « l’éléphant dans la pièce ». Les musées ferment-ils d’eux-mêmes ? Ou sont-ils fermés par une sorte de « société » dans laquelle, soi-disant, « il y a actuellement une tendance à la préservation de la mémoire historique » ? Et encore cette rengaine : la culture est au-dessus de la politique, même si celle-ci tente sans cesse de l’influencer.

Influencer, c’est quoi ? Il y a « l’influence » (qui est effectivement toujours présente), et il y a le diktat direct, qui exclut toute objection.

Cette différence est délibérément brouillée pour pouvoir dire : tout est comme d’habitude, il ne se passe rien de grave. Le « tout n’est pas simple » de Piotrovski, c’est « tout n’est pas si mal ». Car même ceux qui ferment les musées font une bonne action pour la préservation de la mémoire historique, pour « décrire l’époque ». Et de toute façon, cela aurait pu être pire. Comme près de Perm, où l’on a transformé un musée des détenus en musée des gardiens de prison9.

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Exposition « Dix siècles de russophobie polonaise » sur le site de l’exécution massive de Polonais à Katyń // Société russe d’histoire militaire (RVIO)

Je ne suis pas d’accord pour dire que c’était pire. La transformation du musée près de Perm se dissimulait au moins timidement derrière l’apparence d’une continuité thématique. La transformation du musée à Moscou est plus flagrante et plus cynique10. Tout comme l’exposition à Katyń11, elle délivre un message idéologique clair : nous cultivons la mémoire des torts historiques infligés par les « étrangers ». Et nous ne jugeons pas « notre » pouvoir.

Il n’existe pas de « société » avec ses propres « tendances » et « demandes ». C’est l’élite au pouvoir qui les définit pour la « société », en ordonnant de se souvenir de certaines choses et d’en oublier d’autres. Ceux qui n’ont pas trahi la mémoire des victimes des crimes d’État se trouvent en conflit direct tant avec le pouvoir qu’avec la majorité de la « société », docile aux manipulations idéologiques de l’élite au pouvoir. C’est de cela qu’il faut parler. Mais Piotrovski et ses semblables n’en parleront pas. Leur fonction est la « normalisation du mal ». Dans le but d’inciter les autres à se réconcilier avec le mal, à ne pas lui résister. Ils resteront serviles envers n’importe quel pouvoir, tant qu’il les laisse jouer à la déstalinisation, et même lorsqu’il leur aura retiré ce jouet.

1er–3 mai 2026, prison de haute sécurité de Yelets

À lire également, les autres textes d’Alexandre Skobov publiés dans Desk Russie.

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Prisonnier politique en URSS comme sous Poutine, Alexandre Skobov purge actuellement une peine de seize ans de prison pour ses analyses politiques et ses appels à infliger une défaite complète à la « Russie fasciste ». Historien et figure de la presse dissidente, il a refusé de quitter la Russie malgré la répression et continue de défendre publiquement ses convictions depuis sa cellule.

Notes

  1. Il s’agit de la macabre découverte par les nazis d’un charnier des officiers polonais fusillés par le NKVD à Katyń, près de Smolensk, en 1940. L’URSS a  toujours nié les faits, et attribué le massacre aux Allemands, moyennant la falsification des indices. Toutes les notes sont de la rédaction.
  2. Défenseur des droits de l’homme et publiciste russe (1959–2019).
  3. En 2017, un groupe d’anciens prisonniers politiques soviétiques a qualifié d’ « hypocrisie et de cynisme » l’inauguration à Moscou du Mur du deuil – un monument dédié aux victimes de la terreur stalinienne – dans un contexte de durcissement des répressions politiques.
  4. Poutine a parlé en ces termes de l’éclatement de l’URSS.
  5. L’action de masse « Le retour des noms » – lecture publique des listes des personnes fusillées dans les années 1930 – se tenait depuis 2007 à la place Loubianka à Moscou, près de la pierre de Solovki, un rocher transporté depuis le premier Goulag soviétique ; en 2018, la mairie a interdit l’action pour la première fois, proposant de la déplacer vers le « Mur du deuil ».
  6. Skobov considère le régime comme néofasciste et non transformable.
  7. En décembre 2021, l’association Memorial a été dissoute par décision de justice ; en avril 2026, le mouvement international Memorial a été déclaré « organisation extrémiste ».
  8. Directeur du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
  9. En 2014, les autorités ont transformé le musée de l’histoire des répressions politiques Perm-36 en un musée glorifiant les gardiens du Goulag.
  10. En février 2026, il a été décidé de transformer le Musée de l’histoire du Goulag de Moscou en musée de l’histoire du « génocide du peuple soviétique ».
  11. En avril 2026, une exposition intitulée « Dix siècles de russophobie polonaise » a ouvert ses portes sur le site de l’exécution massive de Polonais près de Smolensk.

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