Les propagandistes russes accusent l’Ukraine d’avoir délibérément attaqué, le 10 juin, le panorama du siège de Sébastopol. Ce panorama, dédiée à la défense de Sébastopol pendant la guerre de Crimée, perdue par la Russie tsariste, est un pur objet idéologique, qui se trouve de surcroît près d‘installations militaires. L’auteur rappelle qu’en vertu du droit international, la Russie, en tant que puissance occupante en Crimée, est également tenue de protéger les biens culturels sous son contrôle.
Qui a remporté la guerre de Crimée ?
Selon des sources officielles russes, le 10 juin, une attaque par drone ukrainien dans la ville occupée de Sébastopol a provoqué un incendie dans la rotonde abritant le panorama représentant la défense de la ville assiégée pendant la guerre de Crimée.
L’incendie du musée a déclenché une vague d’hystérie propagandiste en Russie et une réaction relativement modérée en Ukraine. Mikhaïl Razvojaïev, le gouverneur de Sébastopol nommé par la Russie, a affirmé que la frappe ukrainienne était délibérée et visait spécifiquement le musée. Il a déclaré : « La nuit dernière, un drone à voilure fixe a délibérément frappé le bâtiment abritant le panorama “Défense de Sébastopol, 1854-1855”. Cette attaque a touché un monument du patrimoine culturel et l’un des principaux symboles de la ville héroïque de Sébastopol. »
Malgré l’absence de vérification indépendante confirmant que le musée avait été directement visé, et malgré l’absence de toute information accessible au public, de photographies ou de preuves vidéo montrant des débris de drone sur le site, l’incendie est rapidement devenu l’un des principaux sujets d’actualité en Russie. Dmitri Peskov, porte-parole du président russe Vladimir Poutine, a donné le ton de la campagne de propagande qui a suivi en déclarant : « Nous constatons que le régime de Kiev a commencé à s’en prendre à l’histoire elle-même. Mais l’histoire ne peut être vaincue, tout comme elle ne peut être effacée de la mémoire. »
Les manifestations de cette mémoire historique ont pris des formes pour le moins singulières. Maria Zakharova, la tristement célèbre porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, est allée un peu trop loin dans le révisionnisme historique. Elle a affirmé que l’attaque contre le panorama avait été secrètement soutenue par des puissances étrangères qui, selon elle, avaient perdu la guerre de Crimée et souhaitaient désormais dissimuler ce fait honteux. Elle a déclaré : « C’est là une preuve supplémentaire que les pays occidentaux utilisent le régime de Kiev à leurs propres fins : ils veulent détruire les preuves de leurs crimes et de leurs défaites. Ils ont déjà acquis une expérience considérable dans la destruction de monuments historiques et de sites emblématiques sur leur territoire. Ils veulent désormais les détruire sur l’ancien territoire soviétique. Ils ont tenté de détruire ces monuments et ces sites de leurs propres mains en diffusant des documents pseudo-académiques ou des manuels d’histoire pseudo-historiques et en essayant d’influencer notre politique. Ils ont échoué. Et aujourd’hui, ils tentent de détruire ces monuments commémoratifs et ces sites emblématiques avec l’aide du régime de Kiev, à l’aide de drones, d’explosifs et d’artillerie, sans même prendre la peine de dissimuler leur implication. »
Mme Zakharova n’a pas pris le temps de considérer que les pays occidentaux n’étaient peut-être pas les seuls à nourrir l’intention malveillante de dissimuler au public l’issue réelle de la guerre de Crimée de 1853–1856. Selon elle, la France, la Grande-Bretagne et le royaume de Sardaigne-Piémont – représenté aujourd’hui par le gouvernement de Giorgia Meloni – souhaitent réécrire la mémoire historique dans « l’ancien espace soviétique ». Mais qu’en est-il de la Turquie ?
Comme on s’en souvient peut-être, la guerre a éclaté après que la Sublime Porte eut rejeté la demande du tsar Nicolas Ier visant à placer sous sa protection les sujets orthodoxes de l’Empire ottoman. Il ne fait guère de doute qu’un dirigeant tel que Recep Tayyip Erdoğan, largement connu pour ses aspirations néo-ottomanes, pourrait avoir intérêt à préserver la réputation du sultan Abdülmecid Ier, sous le règne duquel l’Empire ottoman a déclaré la guerre à la Russie. Si l’on pousse jusqu’au bout la logique de la rhétorique officielle russe, Ankara, tout autant que Londres ou Paris, pourrait être soupçonnée d’avoir un intérêt particulier à façonner la mémoire collective de la guerre de Crimée.
Il semble que la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères ignore que Sébastopol est tombée en septembre 1855, et n’a jamais entendu parler du traité de Paris, signé le 30 mars 1856, qui a privé la Russie de sa flotte de la mer Noire. Elle n’a peut-être jamais appris à l’école les conséquences de la poursuite de politiques expansionnistes par un État militairement faible, technologiquement arriéré et administrativement inefficace.
La déclaration faite le 11 juin par Dmitri Polianski, représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), n’était pas moins surréaliste. La version anglaise de ses propos a été publiée sur le site du ministère russe des Affaires étrangères avec la mention : « traduction par IA ». Le ministère n’a pas précisé quel modèle d’IA avait été utilisé, mais il est évident qu’aucun rédacteur humain n’a pris la peine de relire le texte.
Même le nom de Franz Roubaud, le créateur du panorama, a été mal orthographié ( « Rubo »). Plus étonnant encore, M. Polianski a avancé l’affirmation bizarre – difficile de déterminer si elle a été générée par l’intelligence artificielle ou par sa propre imagination – selon laquelle le panorama endommagé « est un site du patrimoine culturel de l’UNESCO ». Selon M. Polianski, « l’UNESCO a exprimé sa profonde inquiétude à ce sujet. Il ne fait aucun doute qu’il s’agissait d’une attaque directe, délibérée et calculée contre un bien culturel d’envergure mondiale, perpétrée à l’aide d’un drone incendiaire. »
Le panorama de la défense de Sébastopol n’est, bien sûr, pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il ne pourrait d’ailleurs pas, de manière réaliste, être inscrit sur la Liste du patrimoine mondial pour des raisons qui seront abordées plus loin. La déclaration de M. Polianski alliait donc ignorance historique et inexactitudes factuelles, tout en invoquant l’autorité de l’UNESCO d’une manière qui ne correspond pas au statut réel du monument.
Il n’est pas difficile d’imaginer le type de couverture dont cet incident a fait l’objet dans les médias russes contrôlés par l’État. Pour ne citer qu’un seul exemple, lors de l’émission du 11 juin d’Une soirée avec Vladimir Soloviev – le tristement célèbre programme de propagande diffusé par la chaîne de télévision Rossia 24 –, le discours officiel a été complété par une discussion informelle entre les invités sur l’opportunité de bombarder la Laure de Kiev-Petchersk en représailles.
Trois jours plus tard, la cathédrale de la Dormition de la Laure de Kiev-Petchersk a été endommagée lors d’une attaque russe contre Kyïv. Bien qu’il n’y ait aucune preuve d’un lien entre la discussion télévisée et la frappe qui a suivi, la chronologie n’en reste pas moins frappante.
Selon la chaîne de télévision russe indépendante TV Dojd, l’enregistrement de l’émission de Soloviev a par la suite été retiré d’Internet. Si cette information est exacte, on peut raisonnablement se demander si la disparition de l’émission est liée au caractère controversé des déclarations faites à l’antenne.
La question soulevée par l’incendie du panorama n’est pas seulement de savoir qui a attaqué le musée, mais si les autorités russes actuelles se souviennent encore de qui a remporté la guerre de Crimée.
Ce que la Russie doit faire pour être exclue de l’ICOM, ou pour la défense de Léon Tolstoï
Le Comité russe du Conseil international des musées (ICOM) n’est pas resté silencieux. Évoquant les causes de l’incendie, la déclaration du Comité laissait entendre que : « Cet incident tragique ne peut être attribué au hasard. L’éloignement des bâtiments voisins, l’absence d’installations étatiques ou militaires à proximité immédiate, ainsi que la distance par rapport aux zones de combat suggèrent tous que la frappe de drone sur le bâtiment était délibérée et ciblée. »
La chaîne Telegram criméenne d’opposition Krymskiy Veter ( « Vent de Crimée ») a cependant présenté un récit très différent. Le 10 juin, cette chaîne a rapporté que : « Plusieurs installations militaires russes sont situées à proximité immédiate du panorama, notamment South Bay avec ses navires de guerre, ses embarcations de soutien et ses installations de stockage, ainsi que le poste de commandement d’une division de défense aérienne, le quartier général de la branche aérienne de la Flotte de la mer Noire et un centre de communications spécial. »
Selon la même source, « sur la colline située entre la gare et le panorama, juste au-delà du boulevard historique, deux emplacements de mitrailleuses antiaériennes sont positionnés pour défendre la gare et South Bay. Ces mitrailleuses ont à plusieurs reprises engagé des drones en approche, et des balles et des éclats d’obus sont tombés sur l’arrêt de bus situé au pied de la colline. »
Ces deux affirmations sont difficiles à vérifier, notamment parce que les représentants de l’UNESCO, qui ont demandé à plusieurs reprises l’accès aux sites du patrimoine culturel en Crimée, se sont jusqu’à présent heurtés à un refus catégorique de la part des autorités d’occupation russes.
Au-delà des détails de l’incident, il convient d’examiner les présupposés idéologiques qui sous-tendent la déclaration publiée par le Comité russe de l’ICOM :
« Le musée est consacré aux événements de la guerre de Crimée, mais comme tout musée, il n’a pas servi la guerre, mais la paix. Le diorama lui-même a été créé d’après les Récits de Sébastopol de Léon Tolstoï et érigé sur le site d’un bastion où cet écrivain russe de renommée mondiale et grand défenseur de la paix a personnellement pris part aux combats. Les scènes de guerre révèlent la véritable nature d’un musée militaire : non pas une glorification de la violence et de l’hostilité, mais une présentation d’exemples inspirants et édifiants de courage, de résilience, d’abnégation et d’héroïsme. »
Cette déclaration qualifiait le panorama de Roubaud de « diorama », laissant entendre que l’exactitude historique n’était pas sa principale préoccupation.
Sans s’attarder sur la longue histoire des musées qui ont servi non seulement la guerre, mais aussi certaines des idéologies les plus sanguinaires du XXe siècle, il convient tout d’abord de noter que le panorama de Franz Roubaud n’avait que très peu de points communs avec l’œuvre de Tolstoï, au-delà de son sujet. On ignore si Roubaud a jamais lu les Récits de Sébastopol ; s’il l’a fait, c’est très probablement en français ou en allemand, car sa maîtrise du russe était limitée.
Ce que l’on sait, c’est que le panorama, inauguré en 1905, était un projet idéologique d’une monarchie chancelante cherchant à stimuler la ferveur patriotique à un moment où la guerre russo-japonaise était sur le point d’être perdue et où l’agitation révolutionnaire se propageait dans tout l’empire. La Sébastopol de Tolstoï est une ville d’hôpitaux, de tranchées et d’illusions brisées, celle de Roubaud est une scène d’héroïsme collectif. Là où Tolstoï cherchait à révéler la vérité de la guerre, Roubaud a créé l’un des mythes patriotiques les plus puissants de la Russie impériale.
Il n’est donc guère surprenant que Tolstoï n’ait ni assisté aux célébrations du jubilé à Sébastopol ni, pour autant que l’on sache, prononcé un seul mot sur les festivités ou sur le panorama. En 1904, un an seulement avant son inauguration, il publia Revenons à la raison !, l’un des pamphlets anti-guerre les plus percutants de l’époque, exhortant ses lecteurs à rejeter le militarisme, le nationalisme et l’obéissance aveugle à l’État.
Assimiler les Récits de Sébastopol au spectacle idéologique du panorama – une œuvre que Roubaud fut contraint de réviser conformément aux souhaits de Nicolas II – frôle le blasphème historique. L’histoire elle-même a démontré l’efficacité limitée de cette entreprise. La création de Roubaud fut ouverte au public le jour même où débuta la bataille de Tsushima, annonçant une nouvelle défaite « héroïque » pour la Russie impériale. En novembre 1905, Sébastopol était elle-même devenue l’un des foyers de l’agitation révolutionnaire, qui culmina avec le soulèvement des marins à bord du croiseur Otchakov. Le spectacle patriotique n’avait réussi à endiguer ni la défaite militaire ni l’effondrement politique.
L’un des clichés de la propagande russe, repris dans la déclaration du Comité russe de l’ICOM, est la comparaison entre le sort du panorama pendant la Seconde Guerre mondiale et les événements actuels.
Le 25 juin 1942, la rotonde fut touchée par une bombe allemande. La peinture fut gravement endommagée, et les fragments qui avaient survécu furent évacués de la ville assiégée. Après la guerre, le panorama, qui avait déjà été réapproprié dans les années 1930 pour servir le modèle stalinien de la grandeur russe, fut « restauré » – ou plutôt réinventé – par une équipe d’artistes dans le style réaliste socialiste.
Cette réinvention a insufflé une nouvelle vie à un genre désuet de la culture de masse qui avait fait son apparition dans les foires victoriennes et qui, à la fin du XIXe siècle, s’était transformé en un instrument de commémoration patriotique. La passion soviétique pour les panoramas renaquit des cendres de la toile de Roubaud, conduisant d’abord à l’exportation du genre vers la République populaire de Chine et la Corée du Nord, pour atteindre son apogée avec le panorama de la bataille de Stalingrad, inauguré aussi tard qu’en 1982.
L’idéologie éclectique de Vladimir Poutine s’est transformée en un méli-mélo de patriotisme officiel impérial russe, de chauvinisme grand-russe stalinien et de tentatives soviétiques tardives visant à construire une religion politique autour de la « Grande Victoire patriotique » de la Seconde Guerre mondiale, le tout agrémenté de l’instrumentalisation et de l’appropriation de la culture russe. La « réinterprétation » par le Comité russe de l’ICOM des écrits du comte Tolstoï – comité qui s’est de plus en plus transformé en organe de propagande – se reflète pleinement dans son traitement du Panorama de Sébastopol.
Réaction
À ce jour, l’ICOM n’a pas réagi à la déclaration publiée par son Comité russe. Malgré le déferlement d’articles dans la presse russe évoquant la prétendue « condamnation » de l’attaque par l’UNESCO, l’organisation elle-même n’a pas publié de déclaration spécifique sur le Panorama de Sébastopol.
Contrairement aux autorités russes, le ministère de la Culture ukrainien ne semble pas non plus avoir publié de déclaration consacrée à l’incendie du Panorama de Sébastopol, laissant à la presse ukrainienne le soin de contester le récit russe.
Je pense que ces trois instances – l’UNESCO, l’ICOM et le ministère de la Culture ukrainien – devraient toutes réagir, bien que pour des raisons différentes et dans des cadres juridiques et institutionnels distincts.
En vertu du droit international, le panorama de Sébastopol et les autres musées de Crimée restent des institutions culturelles ukrainiennes situées sur un territoire sous occupation russe. La Russie exerce un contrôle de facto sur ces lieux, mais elle n’est pas reconnue internationalement comme ayant acquis un titre juridique ni sur le territoire ni sur les collections des musées.
En vertu du droit international humanitaire, les responsabilités de la Russie vont au-delà de la simple condamnation des dégâts causés au panorama. En tant que puissance occupante en Crimée, elle est également tenue de protéger les biens culturels sous son contrôle. La Convention de La Haye de 1954 exige des parties qu’elles s’abstiennent d’utiliser les biens culturels et leurs environs immédiats à des fins susceptibles de les exposer à des dommages en cas de conflit armé. Si des installations militaires, des positions de défense aérienne, des postes de commandement ou des centres de communication étaient effectivement situés à proximité immédiate du panorama, la question juridique ne se limite pas à savoir qui a provoqué l’incendie, mais porte également sur le fait de savoir si des mesures adéquates ont été prises pour protéger le monument contre les dangers de la guerre.
Si l’UNESCO ne rappelle pas à la Fédération de Russie ses responsabilités, si l’ICOM se révèle incapable d’expliquer à son comité russe que le musée dont elle déplore la destruction est, pour ainsi dire, « un bien volé », et si l’Ukraine ne parvient pas à attirer l’attention internationale sur le sort de son patrimoine culturel en Crimée occupée, alors le récit entourant la destruction du panorama sera façonné par des personnes telles que Mikhaïl Smorodkine, le directeur du Musée de la Défense de Sébastopol nommé par les autorités d’occupation.
Selon une enquête ukrainienne, Smorodkine aurait participé au pillage du Musée d’histoire régionale de Kherson, sélectionnant personnellement des objets de la collection emportés par les forces russes à la veille de la libération de la ville.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Historien de l'art, commissaire de projets d'exposition, journaliste d'investigation. Vit à Kyïv.

