L’anti-temps. Du rétro à l’archéo

En 2023, Desk Russie a publié les deux premiers chapitres du livre du philosophe russo-américain Mikhaïl Epstein, L’anti-monde russe, New-York, FrancTireurUSA, qui venait de paraître. Au vu du caractère prophétique de ce livre, et avec l’accord de l’auteur, nous publions plusieurs autres chapitres, en feuilleton. Ceci est le deuxième volet.

Le concept de « rétromanie » a gagné en popularité à la sortie en 2011 du livre Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, du journaliste et critique musical Simon Reynolds. Mêlant ironie, amertume et nostalgie, Reynolds écrit que l’avenir de la pop-culture, c’est son passé : recomposition de groupes de musique, réédition d’albums culte, remakes, mashups… Or les ressources du passé ne sont pas illimitées : que se passera-t-il lorsqu’on les aura épuisées, alors même qu’on aura désappris à créer quelque chose de nouveau ?

La rétromanie qui a commencé à s’imposer en Russie au XXIe siècle présente deux caractéristiques.

La première, c’est son ampleur. Il ne s’agit pas simplement de musique pop ou de culture pop, mais du mode de vie de tout un pays, de son système de valeurs et de son comportement sur la scène internationale. C’est une rétro-idéologie du pouvoir, une rétro-psychologie des masses, une ambition de retourner le cours de l’histoire vers le passé, un renforcement de la mentalité et des traditions rétro-soviétiques et rétro-impériales.

La seconde, c’est son dépassement du rétro lui-même. La rétromanie décrite par Reynolds ne remonte que quelques décennies dans le passé, pour reconstituer les styles des années 1960-1980. Un mouvement rétro similaire a lieu en Russie dans les années 1990, avec des projets télévisuels comme Chansons anciennes sur ce qui compte qui font revivre la scène musicale de la fin de l’ère soviétique, ou avec des films empreints de nostalgie tels qu’Au-dessus de l’eau sombre (réalisé par Dmitri Meskhiev). Plus tard, à partir de la fin des années 2000, la « stagnation » brejnévienne (zastoï), auparavant tournée en ridicule, revient à la mode dans la perspective d’une « stabilité », ou « merdilité », comme on dit alors avec ironie. Mais ensuite, le retour vers le passé s’accélère. Le cadre du rétro devient trop étroit pour décrire cette dégringolade vers l’archaïsme qui se produit en Russie au XXIe siècle. Comme au XXe siècle, la Russie devance le reste du monde dans un bond effréné, cette fois non plus vers un avenir communiste, mais vers son passé féodal. On rabat en toute hâte la fenêtre sur l’Europe [ouverte par Pierre le Grand avec la conquête de l’accès à la mer Baltique, NDLR] et les idéaux de la Moscovie d’avant Pierre le Grand renaissent. Ivan le Terrible et son opritchnina [police politique célèbre pour son extrême cruauté, NDLR] sont remis à l’honneur. Il ne s’agit plus d’être « rétro », mais « archéo » : s’installe l’archéocratie, dans une parfaite symétrie à la futurocratie soviétique. L’hymne de l’époque soviétique est de retour, sur une musique d’Alexandre Alexandrov et des paroles de Sergueï Mikhalkov. La victoire sur l’Allemagne nazie en 1945 est proclamée principale date « consolidatrice » de l’histoire russe. Le cœur de la conscience nationale s’enfonce de plus en plus dans le passé. En 2005, le « Jour de la libération des envahisseurs polonais et lituaniens » est institué fête de « l’unité nationale » en l’honneur de la défaite en 1612 de la garnison polonaise à Moscou. En 2008, à la suite du grand concours télévisé « Le nom de la Russie », c’est le « saint et pieux » prince Alexandre Nevski qui devient la figure principale de la Patrie. Le même qui a étendu le pouvoir de la Horde d’or à Novgorod, où il a crevé les yeux de ceux qui s’opposaient à l’oppression. C’était au XIIIe siècle. Au cours des huit siècles suivants, donc, aucun grand savant, écrivain, compositeur, penseur ou chef militaire semble n’avoir brillé plus que ce prince, lui qui s’est incliné devant les Mongols.

En 2009, le nouveau président Dmitri Medvedev, alors considéré comme « libéral », publie un manifeste sous forme d’article intitulé « En avant, la Russie ! ». Mais après le passe-passe du « roque » présidentiel et le retour de Vladimir Poutine pour un troisième mandat en 2012, l’histoire prend un cours évident. La devise de cette nouvelle période historique, en particulier après l’annexion de la Crimée en 2014, devient « Arrière toute, la Russie ! » Et plus généralement, « Arrière toute, le temps ! ». Une reconstruction de l’histoire mêlant différentes périodes se produit dans le pays. On reconstruit l’absolutisme, l’orthodoxie, le caractère national, les embrassades du tsar et du patriarche, les affrontements entre « cosaques et étudiants », entre autres. Dans la nostalgie de puissance de la Russie s’enchevêtrent la bataille de Koulikovo et la prise de Kazan, l’expulsion de l’envahisseur polonais, la victoire sur les Suédois à Poltava, la débâcle de l’armée napoléonienne, le triomphe de la Guerre patriotique de 1812… Les années 2010 sont remplies d’ « on peut le refaire » [slogan populaire sur la possible reconquête de Berlin, voire de toute l’Europe occidentale, NDLR], qui font allusion à tout et n’importe quoi : Ivan le Terrible et Staline, Alexandre II et Brejnev, les deux tsars Nicolas… Un immense jeu de rôle à l’échelle du pays entier ! Si l’Union soviétique s’est construite sur le modèle de l’utopie, la Russie post-soviétique glisse progressivement vers l’uchronie : un monde sans temps, hors du temps, au ralenti.

Rappelons significativement que Freud faisait un rapprochement entre l’instinct de mort et un retour à des états antérieurs de la vie, une volonté de répéter des événements et des expériences associés à la douleur et au déplaisir, afin de se libérer des tensions de la vie et de trouver la paix dans la mort. En ce sens, la répétition est la mère du repos. Freud écrit à ce sujet dans son ouvrage Au-delà du principe de plaisir (1920), où Thanatos est présenté pour la première fois comme un instinct indépendant, opposé à Éros : « Le fait nouveau et surprenant que nous voulons maintenant décrire est que la “répétition forcée” reproduit également des expériences du passé qui ne contiennent aucune possibilité de plaisir, qui ne peuvent entraîner aucune satisfaction, même pour des pulsions précédemment refoulées1. » Sans entrer dans les détails psychanalytiques, on peut supposer que le slogan « on peut le refaire », sous le signe duquel s’est déroulée en Russie toute la décennie qui a précédé la guerre en Ukraine (2012-2022), est l’expression la plus évidente de l’instinct de mort de la société. Et d’une manière générale, cette période, plongée dans l’obsession d’un retour vers le passé et la « reconstruction » de différentes batailles, royaumes et campagnes militaires, est marquée non seulement par un ralentissement progressif et un arrêt du temps historique, mais aussi par une nostalgie croissante de la non-existence.

L’anti-vie. La nécrocratie

C’est ainsi que survient un autre tournant, plus radical encore, vers une nouvelle métaphysique politique – du « rétro » au « nécro » : vers la nécrocratie. En outre, cette nécrocratie revendique d’emblée un statut législatif, c’est-à-dire qu’elle est pensée précisément en tant que système de pouvoir. Prenons un exemple grotesque, mais néanmoins caractéristique. Lors d’une conférence en 2016 à Saint-Pétersbourg intitulée « La foi et les affaires : la responsabilité sociale des entreprises », le directeur de l’Institut des stratégies économiques de l’Académie russe des sciences, Alexandre Agueïev, a déclaré qu’il était nécessaire de garantir légalement le droit des défunts de participer à la vie de la société. Il ne s’agissait pas de la résurrection physique des ancêtres – techniquement difficile –, préconisée par le philosophe Nikolaï Fiodorov dans sa philosophie de l’œuvre commune2, mais d’une résurrection électorale, politiquement motivée, pour ainsi dire. Considérant la Grande Guerre patriotique (la Seconde Guerre mondiale pour les Russes) comme le point de consolidation de la société, Agueïev proposait d’accorder le droit de vote aux 27 millions de citoyens soviétiques morts à la guerre :

« […] Les morts pourraient avoir une influence sur les affaires courantes du pays, au développement et au salut duquel ils ont directement contribué. Par exemple, leurs familles pourraient voter à leur place, a expliqué le scientifique. Il a également déclaré que le droit de vote devrait peut-être être accordé à plusieurs générations précédentes, et pas seulement aux personnes qui sont mortes à la guerre. La raison est la même : elles devraient avoir la possibilité d’influer sur les événements actuels, qui sont la continuation de leur propre vie3. »

Celui qui s’exprime ainsi n’est pas un vétéran décrépit ni un propagandiste de télévision. C’est Alexandre Ivanovitch Agueïev, directeur général de l’Institut des stratégies économiques de l’Académie russe des sciences, directeur de l’Institut international de recherche sur les problèmes de gestion, chef du département de gestion de projets commerciaux de l’Université nationale de recherche nucléaire (MEPhI), docteur en sciences économiques, professeur à l’Institut des relations internationales de Moscou (MGIMO)…

Huit ans plus tard, en mai 2024, au plus haut niveau législatif, Andreï Issaïev, député de la Douma et vice-président du groupe parlementaire Russie unie, a appelé à tenir compte du « droit de vote des générations disparues ». Voilà précisément ce qui distingue la démocratie russe des démocraties occidentales : dans ces dernières, seuls les votes des personnes vivantes comptent.

Aussi excentriques que puissent paraître ces appels à accorder des droits électoraux aux morts, ils révèlent le fondement mystique des ambitions du pouvoir actuel. Les nécrophiles et les nécromanciens russes comprennent-ils qu’en attirant les morts dans leurs rangs, ils ne font en réalité que grossir leurs rangs à eux ? Piotr Tchaadaïev, premier penseur russe original, a signé ses Lettres philosophiques de « Nécropolis » (il faisait référence à Moscou, la « ville des morts »).

Et voilà que le sarcasme de Tchaadaïev, après avoir fait un tour complet dans l’histoire du pays, se transforme en un projet d’État. Quant aux âmes mortes, sur lesquelles Tchitchikov, le personnage de Gogol, comptait faire fortune en les mettant en gage auprès du Conseil de tutelle et en obtenant pour chacune d’elles un crédit de deux cents roubles, elles deviennent désormais un instrument permettant de tirer un capital politique : grâce aux voix supplémentaires de dizaines de millions de morts, il est facile de faire élire tous les députés qui conviendront au pouvoir exécutif.

Bien entendu, reste à savoir pour qui et pour quoi voteront les défunts. Ceux qui sont morts pendant la Première Guerre mondiale voteront pour le tsar, ceux qui sont morts pendant la guerre civile voteront pour le communisme ou la monarchie, ceux qui sont morts pendant la Grande Guerre patriotique voteront pour Staline… Pourvu qu’une nouvelle guerre civile n’éclate pas entre les morts, semant de nouveau la mort parmi eux ! Ce serait du Fiodor Tiouttchev :

Couverts de sang, nous combattons les morts,
Ressuscités pour mourir à nouveau.
(1863)

Depuis 2014, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, le « monde russe » a rapidement adopté de nouveaux rituels. La mort accueille symboliquement la nouvelle génération dès le berceau. On habille même les bébés d’uniformes militaires, c’est-à-dire qu’on les prépare à devenir de la chair à canon, comme s’ils naissaient directement pour l’au-delà. On fabrique des poussettes en forme de chars. On organise des défilés d’enfants soldats. Les membres de la Iounarmia, mouvement de jeunesse patriotique panrusse, bénéficient de privilèges pour accéder à l’enseignement supérieur. Lorsque les parents passent à leurs enfants un uniforme militaire, ils accomplissent en fait un sacrifice rituel. Mais cela n’est apparemment pas encore assez patriotique aux yeux des autorités. En 2019, au Conseil de la fédération, Viktor Bondarev, chef du comité de défense, ancien commandant des forces aériennes et spatiales russes, s’est adressé au ministre de l’Éducation : « […] l’enfant a peur du fusil, l’enfant ne sait pas ce qu’est une grenade et comment la lancer. Est-ce que vous pensez que c’est normal4? » Un enfant qui lance une grenade, voilà désormais la norme !

C’est ainsi que s’est préparée en Russie une nouvelle révolution, non pas politique, mais apocalyptique, dans ce pays à part où les morts prennent le pouvoir sur les vivants. En réalité, on pouvait s’y attendre : pendant tout un siècle, c’est un cadavre exposé dans la capitale du pays qui est resté le symbole du pouvoir politique. Une formule presque familière, frappée du sceau de Lénine, s’impose pour décrire l’époque actuelle : « la kleptocratie souveraine plus la thanatisation de tout le pays5. »

La thanatisation (de Thanatos, dieu grec personnifiant la mort) est le renforcement de l’instinct de mort dans la société, sa prédominance sur l’instinct d’amour (Éros). Parfois, les termes politiques tels que « totalitarisme », « libéralisme », « démocratie », « impérialisme », tirés du lexique d’autres époques, tournent déjà à vide pour nommer cet (anti-)monde contemporain. Pour décrire la situation actuelle, le vocabulaire issu de la psychologie, de la mythologie, de la métaphysique ou même simplement de la physique semble plus approprié. On pourrait parler d’entropie, de chaos, de lois de la thermodynamique, de la théorie générale des systèmes, du royaume de Thanatos. La thanatisation est ce dont parlaient Gogol dans Les Âmes mortes, Tchaadaïev dans Lettres philosophiques, Tchekhov dans La Salle n° 6, Platonov dans La fosse et Tchevengour, Chalamov dans Récits de la Kolyma, Mamleïev dans Chatouny. Toutes ces œuvres ont en commun de représenter le pays comme le royaume de la mort, où les rares survivants tentent désespérément de trouver le salut, pour eux et pour leurs proches.

Au début du XXe siècle, Dmitri Merejkovski6 évoquait déjà « les trois morts » que la Russie devait surmonter pour survivre : la puissance d’un État mort, mécanique et despotique ; l’immobilisme d’une hiérarchie ecclésiastique sclérosée, devenue partie intégrante de l’État et ayant perdu tout lien avec la vie spirituelle ; et le pouvoir de l’obscurantisme, de la soumission, de l’abrutissement, de l’esclavage et de l’inculture du peuple. La nécrocratie régnait depuis longtemps en Russie, mais Merejkovski gardait tout de même espoir en une révolution spirituelle. Tout cela s’est terminé par la révolution de 1917, par un cadavre impérissable posé à la vue de tous au cœur du pays, par le Goulag qui a colonisé ses vastes étendues et par la tentative de transformer le monde entier en un camp de concentration du socialisme.

La thanatophilie de l’ère soviétique, avec son symbole culte, le mausolée de Lénine, se développe encore davantage dans l’ère post-soviétique. La thanatisation de la société se manifeste par sa militarisation, le culte de la force et des armes, la multiplication des interdits, le renforcement de la censure, la peur de tout ce qui est nouveau et indépendant, la haine de la liberté, la volonté de tout ramener au même niveau et de tout stabiliser. La politique, l’économie, la religion se militarisent. L’Église se mobilise pour glorifier l’armée, la guerre et même la fin du monde, qui surviendrait après une guerre nucléaire mondiale. La culture pop promeut des images de batailles et de victimes, allant jusqu’à les intégrer dans la publicité pour les biens de consommation. L’obsession de la mort s’immisce dans l’érotisme et crée un nouveau genre : la pornographie se transforme en warnography. Des filles nues posent enlaçant des soldats. La nudité est séduisante lorsqu’elle est associée aux symboles de la guerre. Freud opposait les instincts d’Éros et de Thanatos, mais la nécrocratie parvient à soumettre à sa tyrannie le « principe de plaisir » même. Alexandre Douguine, l’idéologue de l’eurasisme et de la guerre contre l’Occident, voit dans la nécrophilie une particularité du « sexe russe » : dépourvu de lien avec la libido, « l’Éros russe » ne fait pas la distinction entre le vivant et le mort.

L’objectif de la guerre, qualifiée d’ « opération militaire spéciale », a changé à plusieurs reprises : il est passé de la protection des habitants du Donbass à la démilitarisation et à la dénazification, puis à la « désatanisation » de l’Ukraine ; cependant, avec le temps, il devient de plus en plus clair que le but de la guerre est la guerre elle-même, autant que la militarisation de la Russie. Ce n’est que sous cette forme extrême, érigée en norme, que la Russie peut se préserver en tant qu’État ; la Horde cesserait d’être elle-même sans ses campagnes de conquête. Et c’est là que réside cette obsession de la mort, cette folie meurtrière.

Dès décembre 2021, une nouvelle norme nationale intitulée « Inhumation urgente des cadavres en temps de paix et en temps de guerre » a été annoncée. Cette norme portait sur l’organisation des cimetières collectifs et des fosses communes, compte tenu des pertes humaines considérables attendues en temps de guerre comme en temps de paix7. Cette norme GOST [abréviation pour « standard gouvernemental », NDLR] était en préparation depuis septembre 2021 et son introduction a eu lieu le 1er février 2022, ce qui montre que tout avait été réfléchi avant le 24 février. Comme le reconnaissent les experts, il s’agissait de se préparer à une guerre nucléaire, à l’utilisation d’armes de destruction massive causant la mort simultanée d’un millier de personnes au minimum. Tout est planifié : les enterrements se font en quatre couches, soit dans des sacs, soit dans des cercueils en bois, préparés à l’avance à raison de 300 pièces pour 1 000 habitants ; il n’est pas question de creuser des tombes individuelles dans un tel moment, bien sûr. Les personnes attentives ont immédiatement compris qu’une guerre d’ampleur approchait, puisque c’était la première fois dans l’histoire du pays qu’une telle norme était adoptée.

L’exposition funéraire « Nécropole » à Moscou (novembre 2022) a véritablement démontré l’amour que le peuple entier porte à la mort, en particulier la jeunesse. Les jeunes gens se pressaient à l’exposition, essayaient des linceuls, s’allongeaient dans des cercueils ou se promenaient avec, comme s’ils les portaient sur eux, tels des centaures mêlantvie etmort, des créatures mi-humaines, mi-cercueils. Un concours du maquillage le plus rapide de défunts était organisé, avec pour slogan publicitaire « Enterrez-en deux, le troisième est gratuit ! ». Ceci sans la moindre touche d’humour : une vraie remise sur la mort. Comme l’écrivait fièrement le journal Moskovskaïa Pravda, « le plus grand salon funéraire de Russie jouit d’une notoriété méritée non seulement dans notre pays, mais aussi dans le monde entier8». En effet, depuis 2022, la Russie détient le record mondial de production de cadavres. Parallèlement à l’exposition « Nécropole », une véritable mobilisation (mortilisation) des jeunes a eu lieu dans tout le pays, de sorte que le culte de la mort se présente en Russie comme un rituel véritablement massif, comme la forme suprême du patriotisme. Et si autrefois le pouvoir soviétique voulait présenter Moscou comme la « ville modèle du communisme », elle porte désormais un nouveau titre prestigieux : « la capitale de la mort russe9 ».

La raison principale pour laquelle de nombreux Russes font volontiers le sacrifice de soi pour cette nécroculture n’est pas tant matérielle (près de deux millions de roubles à Moscou pour servir sous contrat en octobre 202410) qu’existentielle, devant l’absurdité d’une vie dépourvue de toute impulsion sociale et créatrice. « La motivation des engagés sous contrat est en grande partie liée au fait qu’ils sont des ratés », estime un travailleur social du centre de recrutement. « Pour eux, faire la guerre est l’un des rares objectifs dans la vie qu’ils peuvent réellement atteindre. Ils le disent eux-mêmes : j’ai 35 ans, je suis un vrai loser, c’est ma dernière chance11. »

Le pouvoir utilise délibérément ce vide, cette inertie de la vie en Russie, pour la canaliser vers la « mort pour la patrie ». En 2022, lors d’une rencontre avec de fausses mères et de fausses veuves de soldats morts au combat, Poutine soulignait que, puisque la vie se termine toujours par la mort, un jeune homme a trois choix : mourir d’alcoolisme, mourir dans un accident de la route ou mourir au combat. Dans ce dernier cas, selon le président, « l’objectif est atteint ». De toute évidence, des voies plus positives – une vie longue, riche et fructueuse, des joies familiales, professionnelles et créatrices – ne sont pas envisagées pour la jeunesse russe. Cela me rappelle un passage de mon livre La Grande Chouette (1988), qui raconte les mœurs d’un État nocturne dont les citoyens vénèrent les chouettes comme leurs ancêtres totémiques. Dans les lieux d’enseignement des jeunes est affiché ce slogan évocateur : « Sois soldat, tu mourras quoi qu’il arrive ! »

La devise autrefois populaire de la guerre civile espagnole et de la révolution cubaine « Patria о Muerte ! » ( « La Patrie ou la Mort ! ») a aujourd’hui un autre lien logique dans la Russie contemporaine : non pas « ou », mais « c’est » – une implication plutôt qu’une disjonction, « La Patrie, c’est la Mort ». Ou simplement Patrie-mort, chanson du célèbre groupe de rock Grajdanskaïa Oborona ( « Défense civile »).

Terminons ce chapitre sur un poème de Metamor, pseudonyme choisi par le poète patriote ( « poète Z ») Alexandre Kalinine, mort le 16 juin 2024 dans la guerre contre l’Ukraine :

La mère patrie appelle à tuer
La mère patrie appelle à mourir
Quels enfants oubliés de l’histoire bon dieu
Quand chaque jour on l’écrit de son sang…
Comme il est beau au crépuscule le monde détruit
Nous sommes irrattrapables
On ne nous changera pas
Nous sommes déjà perdus
Personne ne nous sauvera…

L’auteur était un homme plutôt instruit, traducteur du finnois, membre du club pétersbourgeois nationaliste Spoutnik et pogrom. En se nommant Metamor, il faisait probablement référence au sens du préfixe grec « meta » : la surmort, la mort au-delà, l’anéantissement universel. Ainsi la nécrocratie se manifeste-t-elle, terrible, mais quelque part honnête. « Comme il est beau le monde détruit !… Nous sommes déjà perdus ! »

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Lire le chapitre précédent : « Le vide. La malédiction territoriale »

epstein bio

Philosophe russe et américain, philologue, spécialiste des études culturelles, critique littéraire, linguiste, essayiste, auteur de plus de 40 livres et de plus de 800 articles et essais. Vit et enseigne aux Etats-Unis.

Notes

  1. Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, 1920, chapitre III.
  2. Nikolaï Fiodorov (1829-1903) était un philosophe russe, précurseur du mouvement cosmiste russe. Il croyait en la possibilité de l’immortalité physique et de la résurrection par des moyens scientifiques. Fiodorov exhortait l’humanité à s’unir pour vaincre la mort et ramener à la vie toutes les générations disparues, victimes du « progrès » : c’est ce qu’il appelait « l’œuvre commune ». [NDT]
  3. « Le directeur d’un institut de l’Académie russe des sciences a proposé de donner le droit de vote aux morts de la Grande Guerre patriotique », Newsru.com, 20/05/2016 (en russe).
  4. « Le sénateur Viktor Bondarev : l’enfant a peur d’un fusil, il ne sait pas ce qu’est une grenade ni comment la lancer », RTVI, 17/03/2019 (en russe).
  5. Référence à une célèbre citation de Lénine : « Le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification de tout le pays. » [NDT]
  6. Dmitri Merejkovski (1865-1941) était un écrivain russe célèbre au XXe siècle, critique littéraire, auteur de romans historiques. Il fut proche des socialistes révolutionnaires pendant les premières années de l’URSS, espérant réconcilier la religion et la révolution. [NDT]
  7. « La tombe dans la loi : l’État adopte une norme nationale sur les inhumations collectives », Novye Izvestia, 13/12/2021 (en russe).
  8. « La 30e exposition internationale des services funéraires “Nécropole – Tanexpo World Russia 2022” a ouvert ses portes à Moscou », Moskovskaïa Pravda, 02/11/2022 (en russe).
  9. Ce titre a fait son apparition officielle pour le salon « Nécropole » qui s’est tenu dans la capitale deux ans plus tard, du 29 au 31 octobre 2024, avec le soutien des autorités à tous les niveaux. L’objectif était de rendre la mort aussi désirable et séduisante que possible. Selon le journaliste Alexandre Nevzorov, « la beauté des cercueils, la somptuosité des crémations, la joie de l’agonie et de la rigidité cadavérique, tout est mis en œuvre pour ajouter de la beauté et du charme à la mort ». Le journal Izvestia ajoute : « Parmi les invités, des thanatopracteurs venus du Brésil, d’Italie et d’autres pays, qui considèrent les spécialistes russes comme les meilleurs au monde. » Sergueï Gourianov, « Les cercueils grondent : comment s’est déroulée l’exposition “Nécropole” à Moscou », Izvestia, 01/11/2024 (en russe).
  10. Un peu moins de 20 000 euros au taux de change de cette date. [NDT]
  11. Olessia Guerassimenko, « “Je veux montrer à mon fils l’exemple, afin qu’il sache qu’il n’y a rien à craindre” : pourquoi, après trois ans de guerre, les Russes partent dans les tranchées », Verstka, 15/10/2024 (en russe).

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