Le film Mister Nobody contre Poutine interpelle et inquiète. Olga Medvedkova le décortique et montre le talent et la lucidité de l’auteur, un enseignant russe provincial qui a su capter le processus de militarisation des enfants dans sa ville natale et s’y opposer par un geste de bravoure : en envoyant ses rushes à l’Ouest, puis en émigrant lui-même, pour dénoncer ce crime contre l’enfance.
Mister Nobody contre Poutine, tel est le titre du film documentaire de Pavel Talankin et David Borenstein, sorti dans les salles en France le 7 janvier et qu’on peut visionner en replay sur Arte. Tout le monde peut donc le voir facilement et il le faut, absolument : c’est un grand film. Il entrera sans aucun doute un jour dans l’histoire du cinéma documentaire, à côté des films de Marcel Ophuls, de Frederick Wiseman ou de Patricio Guzmán. Il a déjà été montré au festival Sundance où il a obtenu le Prix spécial du jury du documentaire international. Il fait partie de la shortlist des Oscars 2026 et on lui souhaite tous les oscars possibles !
Ses deux auteurs, qu’apparemment tout sépare, se sont rencontrés grâce à une annonce postée sur Instagram. Le premier, celui qui poste l’annonce, s’appelle David Borenstein, c’est un Américain installé à Copenhague, un réalisateur professionnel de documentaires. Il est anthropologue de formation et se spécialise dans les documentaires scientifiques. Mis à part son travail abondant pour la télévision et pour plusieurs autres médias, il a signé deux films remarquables : Dream Empire (2016) et Can’t Feel Nothing (2024). Dans ses films, dont le second est visible sur Arte replay sous son titre français Grosse fatigue sur le Net, il explore les questions les plus brûlantes pour notre survie psychique et mentale, notamment le mensonge des médias et l’influence dégradante d’Internet sur nous. Quant au second réalisateur, celui qui répond à l’annonce, il s’appelle Pavel Talankin. Monsieur Personne, c’est lui. Coauteur, il est aussi le héros principal du film en question. Orphelin de père, élevé par sa mère bibliothécaire, il a travaillé, jusqu’à peu, comme éducateur-animateur et vidéaste dans une école à Karabach, ville d’un peu plus de dix mille habitants de la région de Tcheliabinsk dans l’Oural, construite autour des mines et des fonderies du cuivre. Cette ville figure parmi les plus polluées du monde et offre à ses habitants une espérance de vie de 38 ans. Aujourd’hui, quand on demande à Pavel âgé de 33 ans ce qu’il voudrait faire par la suite, il annonce calmement : vivre jusqu’à 35 ans. Et on comprend ce qu’il veut dire.
Dans le film que David Borenstein a imaginé avec Pavel Talankin, il s’agit une fois de plus de mensonge. Constamment présent lui-même (on le voit et on l’entend tout le long du film), Pavel nous introduit dans son quotidien, dans sa ville et son école : il en a été d’abord élève et il y travaille au moment où il tourne ses vidéos. Il connaît donc cette école par cœur, l’œil de sa caméra voit tout, la saleté et la tristesse, la misère et la dégradation, les repas froids qu’on sert à la cantine et que personne ne mange, les toilettes sordides et cassées, toute cette zone laissée à l’abandon et aussi l’influence de cette indigence sur les gens, sur les enfants : leurs corps et leurs âmes sont comme mutilés par les conditions de leur vie. Talankin a un talent rare : cet « homme à la caméra », tout comme son ancêtre Dziga Vertov, laisse son instrument voir à sa place, se cache derrière sa prothèse. Ce n’est pas moi, ce n’est pas l’artiste en moi qui filme, c’est elle, c’est ma caméra. Moi, je ne suis rien, je ne suis personne. La caméra, grâce à son objectif, est objective. Seulement, la caméra de Talankin a une spécificité : elle distingue les individus. Elle ne filme pas le collectif, mais privilégie les personnes. Même quand il filme un chœur qui chante, on voit les enfants, un par un. Et une fois qu’on les a vu, on ne les oubliera pas. Plus encore : on se retrouve de leur côté. On se demande : à quelle vie peuvent-ils s’attendre ? À quelle forme de dignité ?
C’est cette particularité qui communique au film de Borenstein et Talankin sa qualité artistique, sa puissance quasi dialectique. Talankin aime sa ville, il aime son école et son travail, il aime surtout ces gens, ces enfants ; il est très lié à ses élèves. Mais son amour n’a rien de niais, de sentimental ou de conventionnel. Au contraire, son amour des gens le rend clairvoyant : il est d’abord inquiet, puis alarmé par ce qui se produit tout près de lui, dans son entourage proche.
Mais qu’est-ce qui se produit, au juste ? Et qu’est-ce qu’il lui arrive, à lui ? Pour qui se prend-t-il ? De quel droit s’inquiète-t-il pour ses collègues, pour ses élèves ? Au début, comme tant d’autres, il est indifférent à la politique : ici il y a lui, sa famille, ses amis, là-bas c’est le pouvoir, c’est loin, ça ne le concerne pas. Mais il constate, de plus en plus, que tout ce que Poutine dit est mensonge. Ensuite éclate la guerre, qu’on n’a pas le droit d’appeler par son nom. Puis, avec la guerre, arrive dans son école la propagande obligatoire : les leçons « à propos des choses importantes ». Chaque lundi, c’est par cette leçon que la semaine commence. Chaque lundi, tous les enfants du pays entendent et répètent le même charabia agressif, mensonger : la Russie est le pays des héros, c’est le seul pays au monde où règnent la loi et la justice, c’est le pays le meilleur, le plus beau, le plus riche, le plus vaste, le plus juste et, surtout, le plus pacifique au monde. Il apporte la paix à l’univers, son armée est celle des sauveurs du monde.
Pavel Talankin assiste à ces leçons. Il doit maintenant les filmer et envoyer ces vidéos à qui de droit. Puis, à la place des professeurs qui souvent n’arrivent même pas à prononcer ces mots trop longs, tels que dé-na-zi-fi-ca-tion, arrivent les soldats, les combattants du groupe Wagner. Les enfants marchent au pas, déploient le drapeau, tripotent les armes. Voici une petite mine très sympathique, elle permet de tuer d’un seul coup tant de personnes… Puis, c’est la mobilisation. Ses anciens élèves s’en vont. Et ils reviennent, en cercueils. À ce moment, monsieur Personne n’en peut plus. Il craque. Il ne demande pourtant aucun traitement particulier, mais au plus profond de son être, là où la source de vie réside, là où il est lié à tous les autres vivants, il se sent bousculé, menacé.
Et les autres ? Les professeurs, les parents, les habitants de sa ville ? Il les filme. Ils n’ont pas l’air troublé. Il n’y a qu’un professeur qui adhère vraiment à la grande cause du patriotisme. Comme par hasard c’est le professeur d’histoire, un stalinien convaincu. Celui qui n’aime pas sa patrie (qui en russe se dit matrie) est un criminel, explique-t-il aux enfants. Et les autres ? Elles (car ce sont surtout des femmes) s’adaptent, mentent, subissent. Ces femmes au corps lourd et au visage vieilli avant l’âge en ont l’habitude. Elles subissent, depuis des générations. Subir… nous le faisons tous. Nous subissons et nous faisons subir. Le verbe en français est intéressant : à la fois ample et précis, il provient du latin classique : sub-ire c’est aller sous, en dessous. Ses premières occurrences sont plutôt juridiques : subir une peine, poenam subire. Puis, c’est de plus en plus le sens psychologique, relationnel, qui domine : on subit la pression, au travail, dans le milieu familial.
Les enfants russes sont soumis aujourd’hui à la pression massive, écrasante de la propagande militariste et nationaliste. Elle vient d’en haut, les maîtres d’école ne l’inventent pas, ils la subissent et la transmettent aux enfants. Ils apprennent à subir et avec cela à faire subir : ils tuent tout ce qu’il y a chez leurs élèves de spontané, de libre, de joyeux, de vivant. Ils fabriquent des prêts à tuer et à être tués, des morts-vivants. « Ce ne sont pas les soldats qui gagnent les guerres, ce sont les maîtres d’école », annonce fièrement Poutine. Sans attendre le tribunal international, ce qui nous tarde à nous tous, Pavel Talankin engage son procès. Il ne nous laisse aucune illusion. Il accuse Poutine de violence physique, intellectuelle et émotionnelle, perpétrée sur les enfants de son pays. Il est vraiment urgent que cela s’arrête.
Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

