Regard sur la Hongrie

Lors du Conseil européen du 19 mars 2026, la Hongrie a de nouveau fait obstacle au prêt de l’Union européenne (90 milliards d’euros) à l’Ukraine. Au terme d’une matinée où chacun a fait appel à la responsabilité, Viktor Orbán est resté inflexible, obligeant ses pairs à renvoyer le sujet à un prochain rendez-vous. « La position de la Hongrie est très simple : nous aiderons l’Ukraine quand nous aurons notre pétrole » (pétrole russe faut-il préciser), avait-il déclaré avant même le début du sommet. Les électeurs hongrois placeront-ils leur confiance en d’autres forces politiques ?

Cette position exprime l’orientation eurasienne de la diplomatie de Viktor Orbán, avec le soutien de Républicains américains, au nom des références chrétiennes du premier ministre hongrois. On en vient à s’interroger sur l’identité européenne d’un pays qui cultive ses relations avec la Russie, la Chine populaire et la Turquie. Un bref retour sur l’histoire de la Hongrie contemporaine s’impose.

Pays de plaines traversé par le Danube, la Hongrie (10,5 millions d’habitants sur 93 000 km²) est un État d’Europe centrale, né de la dislocation de l’Empire d’Autriche-Hongrie après la Première Guerre mondiale. Fixées par le traité de Trianon (4 juin 1920), les frontières officielles du nouvel État entérinent le démembrement de l’ancien royaume de Hongrie (fondé en 1001) ; la Hongrie perd plus des deux-tiers de son territoire et trois millions de Hongrois se retrouvent en Russie bolchévique, en Roumanie, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie et en Autriche. La Hongrie, disait-on, est le seul pays voisin de lui-même. Aussi sa politique étrangère dans l’entre-deux-guerres est axée sur le « révisionnisme », un objectif qui sera partiellement atteint grâce à une alliance avec l’Allemagne hitlérienne : le Sud slovaque, la Transylvanie septentrionale, la Ruthénie et une partie de la Voïvodine sont successivement rattaché à la Hongrie du maréchal Horthy entre 1938 et 1941.

En 1945, la Hongrie appartient au camp des États vaincus et elle revient dans les frontières définies par le traité de Trianon, confirmé par le traité de Paris (1947). Placée cette fois sous la domination de l’URSS, la Hongrie communiste se garde de toute revendication irrédentiste susceptible de fragiliser le bloc soviétique. C’est après la fin de cette domination et la dissolution des structures soviétiques (Comecon et pacte de Varsovie) que le révisionnisme géopolitique réapparaît. Le nombre de Hongrois « de l’extérieur » ( Hongrois au sens ethno-culturel du terme) s’élève désormais à quatre millions (ils vivent en Roumanie, en Slovaquie, en Serbie, en Croatie, en Ukraine subcarpathique et en Autriche). Ce révisionnisme géopolitique de longue haleine, un temps éclipsé pendant la période soviétique, sous-tend la russophilie du premier ministre Viktor Orbán, d’où des idées et des représentations géopolitiques en rupture avec la plupart des alliés et partenaires officiels de la Hongrie. 

Membre de l’OTAN et de l’Union européenne, la Hongrie fait pourtant figure de tête de pont de la Russie en Europe. Parvenu à la tête du gouvernement en 2010, Viktor Orbán réserve sa première visite à Vladimir Poutine. Depuis, le premier ministre hongrois affirme vouloir entretenir de bonnes relations avec la Russie et mener une « politique d’ouverture à l’Est », élargie à la Chine populaire. « Le centre de gravité de l’économie mondiale est en train de basculer de l’Ouest vers l’Est, de l’Atlantique vers le Pacifique », se félicite-t-il.

Le tropisme en faveur de régimes autoritaires dirigés par des « hommes forts » (Russie, Turquie, Iran, Chine populaire) s’accompagne d’un éloge de la démocratie illibérale, promue comme solution politique de l’avenir. Avec ces régimes, le gouvernement Orbán partage un certain nombre de répulsions : après qu’une bonne partie de la classe politique hongroise ait repris les éléments de langage de Moscou à propos de l’insurrection civique ukrainienne de 2014 ( « un complot américain »), Budapest a cessé de revendre du gaz russe à l’Ukraine afin de fragiliser la situation de cette dernière et de satisfaire Moscou.

De fait, la dépendance de la Hongrie à l’égard du gaz russe (95 % de ses importations) détermine largement sa politique extérieure. En matière d’énergie nucléaire, Rosatom s’est vu attribuer le contrat d’une centrale en Hongrie, sans passer par un appel d’offres préalable ; sa construction est financée par un prêt russe d’une valeur de dix milliards d’euros (2014). La perméabilité de la Hongrie aux thèses et aux intérêts russes inquiète jusqu’à l’intérieur de l’OTAN. Lors d’une visite à Budapest, en février 2019, Mike Pompeo, secrétaire d’État de la première administration Trump, déclara : « Nous ne pouvons pas laisser Poutine creuser des divisions entre amis dans l’OTAN ». Il rappela alors que « la Russie autocratique n’a jamais été l’amie d’aucun petit pays d’Europe centrale au cours des trois cents dernières années ». L’accueil enthousiaste réservé à la technologie et aux capitaux de Chine populaire est une autre source de friction avec les États-Unis. 

Pourtant, Viktor Orbán a su conserver d’étroits rapports avec Donald Trump, une amitié politique soigneusement entretenue pendant le mandat présidentiel de Joe Biden (2021-2025). Pour les trumpistes et les nationalistes chrétiens américains, la Hongrie de Viktor Orbán constitue un laboratoire idéologico-politique, et le Premier ministre, invité régulier de la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC : Conservative Political Action Conference), a fait le pèlerinage de Mar-a-Lago (Floride), lieu de résidence de Donald Trump. Loin de contrarier ses inclinations poutiniennes, l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, à partir du 24 février 2022, le stimule plus encore. A-t-il en vue un éclatement de ce pays, qui lui permettrait de rattacher l’oblast de Transcarpatie (Ukraine subcarpathique), en partie peuplé de Hongrois – que Kyïv opprimerait, selon Viktor Orbán ?

Sans être en mesure d’empêcher l’Union européenne et ses États membres d’adopter plus de sanctions contre la Russie, Viktor Orbán s’emploie à en ralentir le rythme et à en atténuer la portée. Le Premier ministre hongrois et son ministre des Affaires étrangères relaient le discours russe, décochent des flèches contre l’Ukraine et son président, voire s’affichent avec Vladimir Poutine. En novembre 2024, l’élection de Donald Trump à la présidence américaine est vécue à Budapest comme un événement providentiel, susceptible de faire de la Hongrie une sorte de « hub » diplomatique Est-Ouest.

Ainsi Viktor Orbán est-il parvenu à placer la Hongrie à la croisée du trumpisme, du poutinisme, de la sinophilie, voire du pantouranisme. En effet, il existe en Hongrie un mouvement pantouranien qui, arguant d’une supposée parenté linguistique entre les langues turques et finno-ougriennes (une hypothèse linguistique toujours discutée), promeut l’idée d’une amitié naturelle entre Budapest et Ankara, dans une perspective géopolitique altaïque. Nonobstant le cadre architectural de Budapest et le patronage de Saint Étienne, tout cela ne fait guère « Vieille Europe » : reine apostolique de Hongrie, Élisabeth de Wittelsbach ( « Sissi ») doit se retourner dans sa tombe. Décidément, Viktor Orbán a perdu le cap, mais il ne se hasarde pas sur la voie d’un « Hungary Exit ». Il se pourrait cependant que sa diplomatie mène la Hongrie dans une situation impossible, particulièrement si les rapports de l’Europe avec la « Russie-Eurasie » se tendent encore plus. Sauf s’il perd le pouvoir, comme certains sondages le prédisent, au profit du Parti Respect et liberté (TISZA) de l’actuel euro-député Péter Magyar.

mongrenier

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

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