Natalia Gorbanevskaïa : pour votre liberté et pour la nôtre

Il y a dix ans, le 29 novembre 2013, mourait à Paris l’une des grandes figures de la dissidence soviétique des années 1960 et 1970, la poétesse Natalia Gorbanevskaïa qui avait participé à la célèbre manifestation de sept dissidents le 25 août 1968 sur la place Rouge pour dénoncer l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. C’est elle qui avait confectionné, pour cette manifestation, une pancarte avec les mots : « Pour votre liberté et pour la nôtre ! », devenue un slogan de la dissidence répandu dans toute l’Europe de l’Est. Acte de courage extraordinaire, elle s’était rendue à la manifestation avec son fils, un bébé dans un landau. Ce geste de protestation lui a valu un internement de plus de deux ans dans un hôpital psychiatrique spécial à Kazan, à 800 kilomètres à l’est de Moscou, où elle a été traitée à coups de médicaments psychotropes handicapants.

En 1975, Gorbanevskaïa a émigré en France. À Paris, elle est rapidement devenue la rédactrice en chef adjointe de la revue Continent, fondée par Vladimir Maximov, et qui publiait les écrits des écrivains et intellectuels expulsés d’Union soviétique, mais aussi de ceux qui restaient en URSS et bravaient le régime communiste en collaborant avec des émigrés politiques. Pendant plus d’une décennie, cette revue a été un centre intellectuel et artistique de la dissidence soviétique.

Mais avant tout, Gorbanevskaïa était une poétesse remarquable, autrice de plusieurs recueils poétiques. Parmi ses thèmes de prédilection, la culpabilité personnelle pour ce qui se passe autour d’elle, dans son pays, dans le monde. Un sentiment qui lui fait honneur et qui fait défaut à beaucoup d’intellectuels et de personnalités de la culture russe aujourd’hui. En souvenir de Natalia Gorbanevskaïa, Desk Russie publie son célèbre poème « Je n’ai sauvé ni Varsovie, ni Prague » dans la traduction de Georges Nivat. 

Aujourd’hui, ce poème résonne avec une force particulière…

Je n’ai sauvé ni Varsovie, ni Prague.
C’est moi, moi, la coupable, l’impardonnable !
Soit clouée, ma maudite maison !
Maison du mal, du crime et du mensonge !


Je te suis liée par une chaîne invisible,
N’ai repos ou joie qu’en ce lieu horrible,
Dans ce recoin enfumé, plein d’ivrognes,
Où vit mon peuple sans Dieu ni repentir.

1973, Moscou

Traduit du russe par Georges Nivat

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