« On se coupe avec le papier ». Poèmes de Lev Rubinstein

Rendre hommage à un poète, c’est lire ses poèmes. Sa traductrice, Hélène Henry-Safier, nous en propose une sélection.

ÇA. OU AUTRE CHOSE

Ceci. Cela. 

Ou autre chose.

Ou quelque chose d’encore différent.

C’est trop précis. Ou bien exagérément approximatif.

Ou on ne sait pas trop quoi.

Et en plus, on vous regarde par-dessus l’épaule.

Ou bien inutilement bavard. Ou trop laconique.

Ou bien pas ça pas ça du tout.

Et en plus il y a quelqu’un qui appelle.

Ou trop clair. Ou exagérément sinistre.

Ou bien on ne peut pas dire.

Et en plus il faudrait toujours que ça corresponde.

Ou pas le courage de bouger. Ou impossible de s’arrêter.

Ou de la poussière sur les chaussures.

Et en plus ils se lancent dans des raisonnements et ça donne de ces choses…

Ou pas le courage d’aller plus loin que le titre. Ou il faut supporter, on ne sait pas pourquoi.

Ou on se coupe avec le papier.

Et en plus on vous bouscule de tous les côtés.

Ou bien on pense à quelque chose toute la matinée, et après on oublie. Ou bien il y a une phrase qui vous poursuit, par exemple : « Le poète dispose les iambes comme il ferait avec les jambes ».

Ou bien quelqu’un attrape une maladie.

Et en plus on est envahi par l’incertitude.

Ou bien votre système personnel de concepts ne provoque en vous que de l’insatisfaction. Ou c’est votre expérience de la vie qui vous paraît misérable.

Ou bien la ronde des vautours criaille au-dessus des labours.

Et en plus de ça, on se voit par hasard dans la glace.

Ou bien c’est un souvenir involontaire qui surgit et qui lancine. Ou alors tout ce qui est recouvert de cendre.

Ou c’est tellement bien caché qu’on ne le retrouvera jamais.

Et en plus de ça il y a des micmacs pas possibles.

Ou bien votre propre silence vous pèse. Ou bien vous avez l’impression d’avoir accumulé des paroles pour plusieurs années.

Ou on oublie soudain le délicieux non-dit de la minute présente.

Et en plus de ça c’est l’inconnu le plus complet.

Ou bien dans l’ombre rôdent des fantômes qui sèment l’angoisse. Ou bien ce sont d’autres bizarreries.

Ou bien l’espoir s’éteint au beau milieu du chemin.

Et en plus de ça on ne s’y retrouve pas.

Ou bien la gouttelette de mercure roule au-devant d’un destin lugubre. Ou bien nous sommes talonnés par un souvenir unique et douloureux.

Ou bien le sens propre nous échappe obstinément.

Et en plus de ça, la nature a horreur du vide.

Ou les roses de l’Aurore. Ou le Couchant qui se consume.

Ou les soucis quotidiens.

Et en plus le temps qui est je ne sais pas quoi.

Ou bien les espaces infinis. Ou bien on n’y voit goutte.

Ou l’automne dans le cœur.

Et en plus de ça il faudrait tout comprendre.

Ou bien parler de la gaieté à tout prix. Ou bien du compréhensible et de l’incompréhensible.

Ou bien des moyens de s’accommoder du grelottement de l’espoir qui s’éteint.

Et en plus on n’a le temps de rien.

Ou bien d’une perceptible baisse d’enthousiasme dans nos rangs. Ou bien de la néfaste habitude de donner un nom à tout. Ou du bien-fondé de pareille vision des choses.

Et en plus de ça, il faut réfléchir, qu’est-ce qu’on peut, qu’est-ce qu’on ne peut pas.

Ou bien je suis content d’on ne sait quoi. Ou bien je m’inquiète on se demande pourquoi.

Ou bien on se demande ce qui vous fait courir.

Et en plus de ça, ça cause, ça cause…

Ou bien l’aspect inconsidéré de l’or. Ou bien un voile qui se soulève.

Ou bien on lâche quelque chose sans réfléchir.

Et en plus, rien d’autre à faire qu’attendre son tour.

Ou bien la course entravée de l’existence. Ou bien les moindres signes qui ont un sens.

Ou bien la conscience qui commence à tintinnabuler.

Et en plus impossible d’avoir personne au téléphone.

Ou la mémoire dans chaque nœud du bois. Ou une gorgée d’un philtre d’amour.

Ou bien la pagaille dans l’attribution des places.

Et en plus de ça ils ne veulent rien entendre.

Ou bien l’image mobile de l’éternité. Ou bien l’attente au seuil de…

Ou bien un effort titanesque pour revenir à soi.

Et en plus, ce qu’on ne voit pas émergera un jour…

Ou le front penché de la mémoire. Ou le transfuge de demain midi.

Ou bien ils vont se jeter sur toi, te courber au sol.

Et en plus va-t-en expliquer tout à tout le monde…

Ou l’haleine enrhumée des souffles de la nuit. Ou les bulles de la terre sur toutes les langues.

Et en plus, ces…

Ou la dominance manifeste d’un principe sur l’autre. Ou le principe commun dont on ne peut que rêver.

Ou bien on ne se sent pas d’impatience de mettre au jour la contradiction.

Et en plus de ça, une réaction complètement incompréhensible.

Ou bien la description de chaque version possible dans une série infinie. Ou bien l’attente d’événements qui n’ont d’équivalent dans aucune mythologie.

Ou bien toi et moi qui ne savons pas comment être l’un avec l’autre.

Et en plus de ça ce qui a été apparaîtra n’avoir pas été.

Ou bien, le ciel maussade après une nuit blanche. Ou bien il est impossible d’embrasser tout l’existant.

Ou bien insurmontable est la nostalgie de l’éternel.

Et en plus de ça ce qui n’a pas été apparaîtra avoir été.

Ou bien un item de plus dans la liste des affects. Ou bien soudain se révèlent diverses choses, dont on ne sait que faire.

Et en plus de ça, impossible de donner vraiment sa mesure.

Ou bien pesanteurs et angoisses. Ou bien espoirs et consolations.

Ou bien le grand ciel d’Austerlitz.

Et en plus interviendra une décision.

Ou bien les jeunes bourgeons collants de Dostoïevski. Ou bien la mise en rapport de chaque élément avec celui qui suit et celui qui précède.

Ou bien il devient tout à fait clair que ça ne peut pas continuer éternellement comme ça.

Mais en plus de ça, la fin, on ne la voit pas…

1985

DES « SI » ET DES SIGNES

S’il nous semble que, à la lettre, nous puisons nos forces dans le néant, c’est qu’il en est bien ainsi.

S’il nous semble que nous puisons nos forces dans de pures billevesées, c’est qu’il en est bien ainsi.

S’il nous semble que nous puisons nos forces dans la relation, c’est qu’il en est bien ainsi.

S’il nous semble que nous puisons nos forces directement dans le Cosmos, c’est qu’il en est bien ainsi.

Si le jour semble s’obscurcir en plein midi, ne disons pas que c’est le couchant : c’est quelque chose d’autre.

Si un mauvais temps prolongé nous dicte un certain style de comportement, le seul moyen de s’en tirer, c’est de prendre claire conscience de ce qui nous arrive et de le formuler impitoyablement.

Si le cours naturel de notre vie nous pousse à des attentes qui paraissent vaines, pourquoi ne pas voir en elles un argument pour des réflexions pures et sans parti pris ?  

S’il faut attendre vraiment très longtemps, ne peut-on trouver un apaisement dans l’esthétique de l’attente qui ne manquera pas de se dessiner ?

Si nous nous endormons en plein milieu d’un récit intéressant, c’est qu’il est temps de se reposer.

Si fatigue physique et fatigue esthétique sont mêlées et indiscernables, ce n’est pas grave : une fois reposés, nous y verrons plus clair.

Si nous faisons de l’action la pierre d’angle de notre expérience, n’est-ce pas là une tentative désespérée pour étouffer la voix d’un repos désiré ?

Si l’instinct qui pousse à réviser sans cesse notre système de coordonnées se révèle plus fort que tout autre, on ne peut que le déplorer.

Si l’habitude d’appeler les choses par leur nom nous paraît néfaste, nous devons réfléchir : avons-nous vraiment raison ?

Si nous parlons de la perspective de la fin avec autant de désinvolture que, disons, de celle qu’il pleuve, de quoi s’agit-il ? d’une sagesse supérieure, ou d’une complète atrophie de l’imagination ? 

Si nous ne pouvons éviter les conversations désagréables, feignons au moins d’en être l’organisateur.

Si l’on ressent l’urgence de se plaindre à tout propos pour faire pitié, il faut se demander si rien ne cloche. 

Si le pivot de notre résistance fantôme commence à s’apercevoir dans le brouillard, ne faut-il pas songer à la nécessité de sa suppression radicale ?

Si la muse frappe toujours plus fort aux volets clos de notre ancienne immédiateté, ne faudrait-il pas lui céder ?

Si dans nos propos nous mentionnons toujours plus souvent le nom de Karamzine, ce ne peut être un hasard.

Si nous comprenons que ce qu’aujourd’hui nous appelons optimisme n’est que la manipulation ironique de ses signes extérieurs, cela signifie que nous commençons à comprendre.

Si ce qu’il est coutume de qualifier d’idiotie complète est souvent l’état-limite de notre souffrance, de quoi s’agit-il, sinon de la quête de l’unique vision qui ne soit pas de parti pris ?

Si notre mère rappelle l’heure tardive, que l’heure tardive rappelle notre mère, et si nous sommes enclins à tenir cela pour une trouvaille heureuse, cela signifie que les graines des pressentiments préromantiques commencent à germer, ayant trouvé un terrain propice.

Si nos présupposés préromantiques se révèlent fondés, nous fêterons la chose dans les règles.

S’il se fait que nos attentes mystiques se réalisent, nous aurons gagné le droit à d’autres attentes.

Si la pluie a cessé, si la cendre a pâli, si le coq a chanté une fois encore, qu’est-ce donc, sinon l’un des éclairs vivifiants de la conscience lyrique ?

Si, en 1976, l’auteur écrivait : « On peut prendre les faibles miroitements de notions aux contours flous comme le retour du lyrisme débridé des siècles passés », il est tout à fait naturel qu’en 1983 il parle des éclairs vivifiants de la conscience lyrique.

Si l’incertitude des événements et des lieux commence à nous contrister pour de bon, c’est le signe d’une nostalgie du sublime.

Si la joie, qui est le but unique de notre vie et de nos efforts, ne dure pas éternellement, cela signifie que chacun reçoit selon ses mérites, et pas plus.

Si nous nous arrêtons brusquement en pleine rue, les yeux bêtement écarquillés, marmonnant on ne sait quoi, cela ne signifie nullement que nous avons été touchés par la grâce. 

Si nous avons l’impression que tel ou tel moment nous est subtilement familier, cela ne signifie nullement que nous l’avons déjà vécu.

Si nous sommes enclins à accepter avec gratitude l’aveu de quelques-unes de nos qualités, le pas vers l’humilité a tout de même été fait.

Si certain événement se produit, ce ne serait pas plus mal de ne pas être resté impréparé.

Si nous nous apercevons soudain avec horreur que depuis longtemps nous tournons en rond, il faut faire quelque chose.

S’il nous vient à l’esprit un lien direct entre le crépuscule du soir et la désespérance de l’âme, qu’y a-t-il là de consolant ?

Si on a l’impression que la mémoire elle-même ne répond pas entièrement de ce qu’elle a vocation de conserver, en quoi alors peut-on avoir confiance ?

Si même une fois le temps écoulé nous n’avons pas compris de quoi il retourne, cela ne dit rien de bon.

Si on a l’impression d’avoir dans la tête une énorme cloche qui sonne, sonne — lourde et obstinée — il n’y a rien de pire.

Si le vent souffle de tous les côtés à la fois, et que là-haut brille une lumière impitoyable, où aller se fourrer ?

Si une tempête de sable nous rencogne dans les maisons et que, dedans, c’est l’abandon et la pénombre, où aller se fourrer ?

Si nous nous endormons dans le désert et nous réveillons dans le désert, où aller se fourrer ?

Si à notre vue une expression de dégoût étonné se peint sur maint visage, où aller se fourrer ?

Si nous ne savons décidément pas en quels lieux, où aller se fourrer ?

Si la volonté inflexible d’aller plus loin faiblit sensiblement, ce n’est pas plus mal non plus de s’arrêter pour réfléchir un peu.

Si le haut et le bas sont indémêlables à quelque niveau que ce soit, ce n’est que l’une des conséquences d’une position durement acquise.

Si le passé et l’avenir sont indiscernables dans un présent tout englobant, ce n’est que l’une des conséquences d’une position durement acquise.

S’il n’y a décidément rien à opposer à quoi que ce soit, ce n’est que l’une des conséquences d’une position durement acquise.

Si nous découvrons que nous ne savons pas comment s’appelle telle ou telle chose, cela signifie que nous entrons dans une nouvelle ère de re-nomination.

S’il est dit : « Ce n’est pas la peine d’être aux petits soins — elle se donne d’elle-même », il est évident que, en l’occurrence, il s’agit de la nature.

Si à l’heure de notre mort nous nous exclamons : « En route vers le mystère ! », peut-être, en l’occurrence, cela aura-t-il enfin une signification précise.

Si nous ne savons pas ce qu’il y a après, cela ne signifie pas que nous ne le saurons jamais.

S’il le faut absolument, eh bien nous répondrons.

Si tout doit continuer dans ce goût-là, il n’y a plus grand chose à ajouter.

Si parmi les volutes du brouillard s’élève un jour le simulacre doré de notre mémoire pécheresse, cela ne signifie rien.

Si tout est en place, alors on peut y aller !   

1983

Poèmes traduits du russe par Hélène Henry-Safier

« L’auteur est parmi nous » : en souvenir de Lev Rubinstein (1947-2024)

(1947-2024)

Poète et essayiste russe, figure éminente de la « nouvelle avant-garde moscovite », mettant en scène la lecture de ses textes sur fiches. Dans les années 1990, il s'investit dans l'écriture d'essais, abordant des sujets d'actualité avec une justesse impeccable jusqu'à la fin de sa vie.

Lev Rubinstein était une personnalité incontournable de la vie culturelle à Moscou et de la dissidence russe. Une grande partie de son œuvre a été traduite en français par Hélène Henry-Safier, qui lui a rendu hommage sur notre site.

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Lev Rubinstein, co-fondateur du « conceptualisme moscovite », était l’un des poètes les plus talentueux de la Russie contemporaine, mais aussi un citoyen engagé. Desk Russie publie l’hommage de sa traductrice et amie française.

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