L’épreuve de la détermination de l’Europe face à la nouvelle dynamique Trump-Poutine
L’appel inattendu entre le président américain Donald Trump et le dirigeant russe Vladimir Poutine – un appel probablement initié par Moscou – constitue une nouvelle manœuvre russe dans une série d’opérations psychologiques réussies visant à retarder, affaiblir et perturber les actions des États-Unis qui serviraient les intérêts de l’Ukraine.
L’idée de cet appel, qui a conduit à la décision des deux dirigeants de se rencontrer dans deux semaines dans la capitale d’un État membre de l’Union européenne, la capitale hongroise, suit exactement le même scénario que celui utilisé par la Russie durant l’été de cette année. À l’époque, les projets de Trump d’imposer de nouvelles sanctions à la Russie et des droits de douane de 100 % sur les pays achetant du pétrole russe avaient été compromis par la proposition inattendue de Poutine — faite à l’envoyé spécial américain Steve Witkoff à Moscou — d’organiser une rencontre entre Trump et Poutine. Cette réunion eut finalement lieu en Alaska à la mi-août.
Cette fois-ci, cependant, ce ne sont pas les sanctions ou les droits de douane qui ont irrité Moscou, mais la livraison potentielle de missiles de croisière à longue portée Tomahawk américains à l’Ukraine, qui aideraient le pays à renforcer ses opérations défensives contre l’agression russe. Moscou a vivement protesté contre ces livraisons, et il est probable que la dernière manœuvre de Poutine ait effectivement fait dérailler les discussions sur la fourniture de Tomahawk à l’Ukraine.
Les préparatifs de la nouvelle rencontre entre Trump et Poutine à Budapest ont déjà commencé. Si cette rencontre avait lieu à Budapest, elle entraînerait une série de développements problématiques allant à l’encontre des intérêts de l’Ukraine et de l’Europe dans son ensemble.
Il est tout à fait clair que Poutine ne souhaite pas une paix entre la Russie et l’Ukraine dans laquelle cette dernière resterait un État-nation indépendant et deviendrait membre de l’Occident. Par conséquent, tout espoir qu’une nouvelle rencontre entre Trump et Poutine mette fin à la guerre n’est qu’un rêve chimérique ou, pire encore, une illusion. L’idée de Moscou concernant cette rencontre n’a qu’un seul objectif : perturber les livraisons de Tomahawk à l’Ukraine, rien d’autre.
Dans le même temps, la rencontre entre Trump et Poutine à Budapest renforcera le régime autocratique de Viktor Orbán, dont le pouvoir est actuellement remis en cause – pour la première fois depuis de nombreuses années – par l’opposition politique à son régime. L’attention internationale portée à la rencontre Trump-Poutine à Budapest sera utilisée par la machine de propagande d’Orbán pour renforcer sa popularité. L’idée de Moscou d’organiser une rencontre à Budapest moins de six mois avant les importantes élections législatives en Hongrie peut donc être considérée comme un acte d’ingérence étrangère dans les affaires intérieures d’un État membre de l’UE.
De plus, la rencontre de Budapest contribuera à normaliser l’agression russe contre l’Ukraine, car elle entamera un peu plus l’isolement occidental des criminels de guerre russes, et notamment le principal criminel, Poutine lui-même. La présence de Poutine sur le sol de l’UE est symboliquement, moralement et politiquement honteuse et scandaleuse.
Pour aggraver encore les choses, la visite confortable de Poutine à Budapest – où il devrait en fait être arrêté sur mandat de la Cour pénale internationale (CPI) – constituera une nouvelle atteinte à l’autorité et à l’efficacité de la CPI. (Certes, la Hongrie est en train de se retirer de la CPI, mais elle est toujours légalement tenue d’honorer ses mandats avant que le processus ne soit achevé.)
La position de l’Europe dans cette situation est de la plus haute importance, et l’UE doit affirmer activement son rôle dans les questions qui ont un impact direct sur les fondements de sa sécurité.
Poutine est soumis à des sanctions de l’UE depuis le 25 février 2022, et ces sanctions impliquent une interdiction de voyager et un gel des avoirs. En d’autres termes, les sanctions de l’UE ne permettent pas à Poutine de se rendre dans l’UE. (Les récentes déclarations de la porte-parole de la Commission européenne pour la politique étrangère, Anita Gipper, affirmant que Poutine est uniquement soumis à des sanctions de gel des avoirs et non à des interdictions de voyager, prêtent à confusion, car une telle exemption n’est mentionnée dans aucun document officiel de l’UE.)
De plus, les avions russes ne sont pas autorisés à entrer dans l’espace aérien de l’UE, ce qui rend le voyage de Poutine en Hongrie extrêmement problématique. Tout projet d’entrée d’un avion russe dans l’espace aérien hongrois sera automatiquement rejeté par le système EUROCONTROL. Orbán ne peut pas passer outre ce rejet automatique – une exemption ne peut être accordée que par l’UE.
Ces deux facteurs font que le voyage de Poutine à Budapest dépend de la volonté de l’UE, c’est donc à l’UE de décider si elle autorise ou non la tenue de la réunion.
Il ne fait guère de doute que l’UE subit déjà une forte pression de la part de l’administration Trump, et il y a de fortes chances que l’UE cède simplement à cette pression sans en tirer aucun avantage pour sa sécurité. En fait, au détriment de la stratégie européenne.
Dans cette situation, la bonne décision à prendre, pour l’UE, serait de poser une condition : Bruxelles fera des concessions à Washington en autorisant l’avion du Kremlin à entrer dans l’espace aérien de l’UE et en permettant à Poutine de fouler le sol européen si les États-Unis acceptent de fournir à l’Ukraine un nombre suffisant de missiles Tomahawk avant le voyage de Poutine à Budapest.
Pas de Tomahawk pour l’Ukraine, pas de Budapest pour Poutine.
Cette condition simple et moralement claire permettrait à l’UE d’affirmer son rôle, de renforcer la nouvelle relation transactionnelle entre l’Europe et les États-Unis, d’aider l’Ukraine et de saper l’agression russe. Si l’UE se contente de céder, sa marginalisation s’accentuera, tandis que son autorité en dehors de la bulle bruxelloise continuera de décliner.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
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Anton Shekhovtsov est directeur du Centre pour l'intégrité démocratique (Autriche) et Senior Fellow invité à l'Université d'Europe centrale (Autriche). Son principal domaine d'expertise est l'extrême droite européenne, l'influence malveillante de la Russie en Europe et les tendances illibérales en Europe centrale et orientale. Il est l'auteur de l'ouvrage en langue russe New Radical Right-Wing Parties in European Democracies (Ibidem-Verlag, 2011) et des livres Russia and the Western Far Right: Tango Noir (Routledge, 2017) et Russian Political Warfare(Ibidem-Verlag, 2023).


