Desk Russie publie un chapitre du nouveau livre d’Isabelle Lasserre, Les fantômes de Munich : L’Europe face aux défis du monde contemporain, sorti en octobre 2025 aux Éditions de l’Observatoire (219 p.). Il s’agit d’une enquête sur les capacités de l’Europe de défendre seule l’Ukraine en cas de retrait américain. L’Europe sera-t-elle suffisamment déterminée pour engager l’effort de réarmement militaire et moral indispensable si elle veut empêcher l’extension de l’impérialisme russe sur le continent et devenir un acteur stratégique face aux puissances autocrates qui se renforcent dans le monde ?
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, la menace d’un « Munich 2.0 » pèse lourdement sur l’Europe. Les États-Unis pourraient interrompre brutalement leur aide militaire à l’Ukraine, retirer leurs troupes des pays d’Europe centrale et orientale intégrés à l’OTAN après 1990, voire, dans le scénario le plus noir, se désengager totalement de l’Alliance atlantique qu’ils ont historiquement dominée et qui constitue encore aujourd’hui la colonne vertébrale sécuritaire de l’Europe. Mais à cette perspective s’en ajoute une autre : celle d’un nouveau Yalta, une recomposition du monde en sphères d’influence, entre la Grande Amérique, la Grande Russie et la Grande Chine, trois empires renaissants, consolidant chacun leur zone d’influence sous l’impulsion du nouvel Ubu roi américain. Certains y voient même les prémices d’un pacte Molotov-Ribbentrop 2.0, version affadie mais tout aussi cynique de celui de 1939, dans laquelle Washington et Moscou, réunies par une même vision autoritaire, s’entendraient pour redessiner les frontières de l’Europe, au mépris de ses peuples.
Cette bascule géopolitique surprend autant qu’elle inquiète. Donald Trump apparaît comme un président téléguidé depuis Moscou. Il multiplie les gestes de connivence envers le Kremlin, tout en affichant un mépris ostentatoire pour Volodymyr Zelensky. Entre les humiliations infligées dans le bureau Ovale et les déclarations hostiles, le qualifiant de « président périmé » ou de « dictateur sans élections », il ne cache pas sa préférence pour Poutine. Il a levé les sanctions contre plusieurs entreprises et banques russes. Il a annoncé la fin de la livraison des défenses antiaériennes à l’Ukraine, notamment les indispensables Patriot. Alors même que Volodymyr Zelensky avait acquiescé à toutes les demandes du président américain, du cessez-le-feu inconditionnel à l’accord sur les minerais. C’est une pirouette de l’histoire que personne n’avait imaginée. Pour Vladimir Poutine, c’est une aubaine inespérée : jamais un président américain n’avait autant servi ses intérêts. Au début de l’été 2025, Donald Trump, réalisant enfin que Vladimir Poutine n’avait aucune intention d’accepter un cessez-le-feu en Ukraine et continuait à bombarder ses populations civiles, a semblé s’éloigner de Moscou et se rapprocher de Kiev. Il a promis de livrer aux Ukrainiens des défenses aériennes Patriot et menacé le Kremlin de sanctions s’il ne se résignait pas à négocier… d’ici la fin de l’été. Mais le naturel est vite revenu au galop quelques semaines plus tard, pendant le sommet Trump-Poutine en Alaska. Le président américain a déroulé le tapis rouge sous les pieds de son homologue russe, l’invitant même, alors qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international, dans la Cadillac présidentielle. Non seulement Donald Trump n’a pas obtenu le cessez-le-feu qu’il avait promis, mais il a fait de Vladimir Poutine, en le remettant à hauteur de la première puissance mondiale, en redonnant à la Russie nostalgique son statut de Super Grand, en légitimant ses positions politiques et diplomatiques, le grand gagnant de la rencontre d’Anchorage.
À Moscou, l’euphorie est palpable depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses nombreuses démonstrations de collusion avec Vladimir Poutine. « Nous avons pris une revanche totale, effaçant notre revers de la guerre froide », jubile Andreï Lougovoï, ancien agent du KGB. Alexandre Douguine, idéologue du Kremlin, cité dans un article de Françoise Thom pour Desk Russie, se félicite de la manière dont Donald Trump applique les codes poutinistes. « Vladimir Poutine a enseigné à Donald Trump comment mettre en cause le statu quo, les idées reçues, les principes totalitaires du mondialisme. » En février 2025, un basculement spectaculaire s’opère à l’ONU : les États-Unis votent avec la Russie, la Biélorussie, la Corée du Nord et le Venezuela, contre une résolution de soutien à l’Ukraine. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, déclare que le retour aux frontières d’avant 2014 est « irréaliste » et que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est hors de question. La Maison-Blanche ne se contente plus de ralentir l’aide à Kiev : elle en adopte la logique adverse. Tout se passe comme si une faction prorusse s’était installée à la Maison-Blanche et que, sous le prétexte de paix à tout prix, de realpolitik et de connivence idéologique, elle enfourchait toutes les positions de Vladimir Poutine, devançant ses désirs. Et laissant l’Europe seule aux manettes dans la crise ukrainienne. Un diplomate français résume l’angoisse ressentie par les Européens : « L’Ukraine aujourd’hui, c’est l’Europe en 1942. Si les Américains et les Britanniques avaient lâché les Européens, on n’en serait pas là. » L’Europe, à présent, est seule à la barre. Va-t-elle relever le défi ? Trois ans après le début du conflit, l’UE n’a toujours pas nommé d’émissaire pour l’Ukraine, alors que Donald Trump a, dès sa réélection, envoyé le sien pour entamer des négociations avec Moscou. La politique de l’autruche, qui rappelle le lâchage des pays d’Europe centrale par leurs partenaires de l’Ouest en 1945, a laissé des traces en Ukraine. Tout comme la volonté de ne pas confronter la Russie. L’aveuglement européen à l’égard du régime de Poutine n’est plus tenable. Et pourtant, les vieux réflexes persistent : ne pas « provoquer », temporiser, espérer que la tempête passe.
L’aide militaire en pointillés
Ces deux réflexes européens – temporisation et refus d’escalade – expliquent à la fois les retards et les limites imposées à l’aide militaire destinée à l’Ukraine. « Si on avait livré les six premiers mois tout ce qu’on a fini par donner à l’Ukraine, l’affaire serait terminée. La Russie aurait perdu. Mais on a subi l’aide au lieu de l’organiser. Il n’y a pas eu de conférence de Casablanca pour la Russie comme il y en a eu une pendant la Seconde Guerre mondiale pour fixer les objectifs. Or, si on ne l’avait pas organisée à ce moment-là, on aurait perdu la guerre… » commente un général français. Au fil des mois, les blocages se sont succédé : chars, avions, missiles à longue portée. Chaque nouvelle livraison a été précédée de longs mois de débats internes, de peurs d’escalade, de tergiversations diplomatiques. Résultat : l’armée ukrainienne a dû combattre à armes inégales, avec un décalage systématique entre les besoins exprimés et les moyens fournis. Et pendant ce temps, la Russie, elle, pratiquait l’escalade en important des soldats nord-coréens pour l’aider à combattre dans sa guerre contre les Ukrainiens. Mais ce genre de cobelligérance ne dérange apparemment pas les Européens. L’aide militaire américaine, même sous la présidence Biden, n’a été que partiellement libérée. Les lance-roquettes multiples Himars, les chars Abrams, les chasseurs F-16 – autant de promesses longtemps suspendues. Et surtout, l’autorisation de frapper en Russie avec les armes occidentales, si longtemps refusée. Le Kremlin a ainsi imposé ses règles à l’Occident, en redéfinissant unilatéralement les « limites acceptables » d’une guerre qu’il a lui-même déclenchée. Comme le rappelle l’historien Timothy Snyder, « on a accepté une absurdité ; qu’un pays envahi n’ait pas le droit de riposter sur le territoire de l’envahisseur. Cette règle-là, personne ne l’avait jamais imposée auparavant ». À force d’hésitations et de tactiques d’atermoiement, les capitales occidentales ont laissé filer le « moment » ukrainien, celui où la Russie reculait. Le temps que les F-16 arrivent, à l’été 2024, Moscou s’était réorganisé. L’élan ukrainien avait été brisé. La fenêtre d’opportunité stratégique, refermée. Certes, les Européens ont leurs contraintes. Un manque de stocks, une fragmentation des chaînes d’approvisionnement. Mais le problème est aussi politique. En France, sans impulsion de l’État, les industriels de l’armement n’ont pas réagi. Le statu quo a prévalu ; pas de Mirage 2000 pendant longtemps, pas de montée en puissance. Et en Allemagne, toujours pas de missiles Taurus. Officiellement, on invoquait la rationalisation, la coordination de l’aide. Mais en coulisses, un haut diplomate français l’admet : « En vérité, on voulait garder une carte en main, pour négocier avec Moscou. »
Cette logique du « pas trop » a un prix stratégique. Les chiffres sont impitoyables. En 2023, la Russie tirait cinq mille obus par jour, l’Ukraine sept mille. Un an plus tard, les rapports s’étaient inversés : huit mille pour l’Ukraine, dix mille pour la Russie. Grâce notamment au million d’obus livré par la Corée du Nord. Les Européens, de leur côté, avaient cette année-là promis eux aussi un million de munitions… mais ils n’en ont livré qu’un tiers. Le résultat est clair : l’aide occidentale a permis à l’Ukraine de tenir et de résister face à la Russie, mais pas de reconquérir les territoires occupés. « On leur a laissé croire qu’on allait leur donner l’appui maximal. Mais on leur a livré assez pour faire bonne figure. Un peu plus pour ne pas se déshonorer. Mais pas suffisamment pour éviter le renoncement. Or, ce qui a été perdu dans la lenteur de la livraison ne se rattrape pas », commente, amer, un haut diplomate français. L’amertume se sent aussi à Kiev. En mai 2024 à Tallinn, le ministre ukrainien des Affaires étrangères d’alors, Dmytro Kuleba, résumait ainsi la situation : « On ne nous donne pas ce dont nous avons besoin, et après on nous dira : “Baissez vos objectifs et négociez !” Ce n’est pas une guerre que l’Ukraine et les États-Unis peuvent gagner seuls. Si l’Occident avait cessé de regarder l’Ukraine à travers des lunettes russes, on n’en serait pas là. Les décisions auraient été plus rapides, plus importantes, et personne n’aurait brandi l’argument de l’escalade. Depuis deux ans, tous les arguments d’escalade se sont révélés faux et erronés, puisque, quand l’aide a finalement été débloquée, la Russie n’a pas réagi. Si nos partenaires ne sont pas avec l’Ukraine pour nous assurer une victoire, alors on va cesser d’exister. Et ils écriront des livres sur les leçons à en tirer… ». Si la France et l’Allemagne avaient vraiment voulu aider Kiev à se renforcer militairement, elles auraient équipé et formé son armée avant février 2022. Mais les grands pays occidentaux sont tombés les uns après les autres dans les filets de Vladimir Poutine, pour des raisons différentes. L’Allemagne, car elle était accrochée au gaz et à l’énergie bon marché avec la Russie. Le Royaume-Uni, car il voulait conserver l’argent de ses oligarques. La France, car elle rêvait de construire une architecture de sécurité pour l’Europe qui, pour Emmanuel Macron, ne pouvait se concevoir sans la Russie. Aujourd’hui, avec la perspective d’un possible lâchage de Donald Trump, plane sur l’Ukraine une défaite militaire face aux forces russes, dix fois plus nombreuses. Car sur ce sujet, la grande majorité des spécialistes sont unanimes : aujourd’hui, l’Europe, à supposer qu’elle en ait la volonté, n’a pas les moyens de compenser l’aide américaine. Abandonneront-ils l’Ukraine, qui fait la guerre au nom de leurs valeurs, celle de la liberté et de la démocratie, à son sort, en la livrant aux griffes de l’ours russe ?
Les conséquences d’une défaite de l’Ukraine seraient immenses pour la région mais aussi pour tout le monde occidental, qu’elle prenne la couleur de la capitulation ou d’un conflit gelé donnant l’apparence d’un retour de la paix. Un cessez-le-feu aux conditions de la Russie porterait en effet en lui-même les germes d’une future guerre. Il donnerait un répit à Moscou pour refaire ses forces. Comme le dit un haut diplomate français, « tant qu’il y aura des Russes en Crimée ou en Transnistrie, les Ukrainiens auront un pistolet braqué sur la tempe ». Sans garanties de sécurité suffisantes de l’Occident, « la Russie installera un régime marionnette à Kiev et intégrera graduellement tout le pays dans un nouvel empire russe », prévient Carl Bildt, dans une tribune dans Foreign Policy. Un gel provisoire du conflit donnera à la Russie le temps et l’espace pour se préparer à une nouvelle guerre de conquête contre l’Ukraine et un possible affrontement avec l’OTAN. Comme le dit l’historien Sergueï Medvedev, « la guerre est la nouvelle normalité en Russie. Elle est devenue une machine autonome. En cas de gel du conflit ukrainien, elle continuera ». Contre ses voisins de sa zone d’influence, Vladimir Poutine a en effet toujours utilisé deux tactiques différentes. La conquête territoriale – Géorgie, Crimée, Donbass – et la conquête étatique, qui consiste à installer des pouvoirs acquis à la cause du Kremlin dans les capitales de pays convoités, comme ce fut le cas en Ukraine avec Viktor Ianoukovitch. En Géorgie, c’est désormais la seconde option qui s’applique, via l’oligarque pro-Poutine Bidzina Ivanishvili. Avec un certain succès pour le Kremlin. En cas de mauvaise paix forcée par Donald Trump, Vladimir Poutine misera sans doute sur un changement de régime pour s’emparer de l’Ukraine. Et pendant ce temps, la Russie déploie aussi sa guerre hybride jusqu’au cœur de l’Europe, organisant des cyberattaques, coupant des câbles sous-marins dans la Baltique, envoyant ses trolls à l’assaut des démocraties en déversant leur propagande sur Internet. Car, comme le dit Sergueï Karaganov, conseiller politique étrangère du Kremlin : « Il faut casser le dos de l’Europe. » « Si la Russie gagne, elle va reconstituer sa force militaire. Elle essaiera d’absorber des parties de l’Ukraine et de la Biélorussie. Elle mènera de nouvelles actions militaires contre ses voisins, le Kazakhstan, la Géorgie ou la Moldavie », prévient l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), début 2024. Car le Caucase et l’Asie centrale figurent aussi dans les proies potentielles du Kremlin. Selon l’étude, Vladimir Poutine aurait également une nouvelle opportunité de « briser l’OTAN », un « objectif raté » avec l’invasion de l’Ukraine. « Si la Russie conserve des bouts d’Ukraine, l’OTAN sera affaiblie. Et comme les Russes pensent que les États-Unis n’utiliseront pas l’article 5 pour défendre les pays baltes, le Kremlin risque de devenir de plus en plus agressif. » Les troupes russes se trouvant alors au contact de la Pologne, des États baltes de la Roumanie et de la Moldavie, la clause mutuelle de défense de l’OTAN serait forcément mise à l’épreuve. Avec une armée russe à la frontière de l’OTAN, de la mer Noire à l’océan Arctique, une base industrielle qui fonctionne à plein régime et une forte expérience au combat acquise sur le terrain ukrainien. « La Russie peut constituer une menace militaire conventionnelle majeure pour l’OTAN, pour la première fois depuis les années 1990 », explique une note de l’ISW. Depuis le retour de Donald Trump, avec ses promesses renouvelées de quitter l’Europe et de cesser de subventionner la sécurité des alliés du Vieux Continent, l’affaiblissement de l’OTAN vient aussi de l’intérieur de l’organisation. L’Europe risque d’être placée devant le choix suivant : s’incliner ou riposter. Comme le dit La Fontaine, « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». « L’invasion de l’Ukraine a changé la donne. Elle a cimenté une idéologie nationaliste qui croit en l’expansion par la force et qui est anti-occidentale de manière inhérente. Avec une victoire russe en Ukraine, on aura un autre Poutine, ou pire. Si l’Ukraine perd, le narratif anti-occidental va devenir la fondation du prochain mythe national de la Russie », analyse l’ISW. Quant à l’architecture de sécurité européenne, elle ne sera plus que l’ombre d’elle-même. « Il y aura d’autres monstres à venir. Notre capacité à agir dans la défense collective sera remise en question par nos ennemis », prévient le politiste américain de l’Atlantic Council Andrew Michta. Car pour de nombreux spécialistes de l’ancien espace soviétique, le problème n’est pas seulement Vladimir Poutine, mais la Russie elle-même. C’est le cas de l’historien Sergueï Medvedev, qui l’expliquait en mai 2025 à Tallinn. « Il y a cent ans, nous avions un problème allemand. Le monde a mis longtemps à le régler et pour cela il a dû aller jusqu’à Berlin. On ne peut pas bombarder la Russie comme on a bombardé l’Allemagne, car elle a la bombe nucléaire. Mais il faut une autre Russie pour avoir la paix. Pas seulement une Russie sans Vladimir Poutine. » Plus généralement, c’est tout l’ordre global qui risque d’être affecté, au détriment des pays occidentaux, y compris des États-Unis de Trump, s’ils demeurent dans ce camp. Car les pays révisionnistes ne manqueront pas de retenir la leçon : une victoire russe signifie que les pays forts, s’ils savent faire la guerre, ou utiliser la menace nucléaire, ont droit à une zone d’influence, quelle que soit la volonté de leurs voisins. Comme le dit un haut responsable militaire français, « la guerre en Ukraine est un modèle pour les États qui récusent le modèle occidental. Beaucoup pensent que la force est le meilleur moyen de régler les problèmes. On voit une accoutumance à l’utilisation de la force ».
Les promesses des Occidentaux, qui avaient juré d’aider l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire », ne vaudront alors pas plus que les fumées du mémorandum de Budapest en 1994. Pour les États prédateurs, cela veut dire qu’il est possible de changer les frontières par la force, devenue supérieure au droit à exister des victimes, aux missions pacificatrices des institutions internationales et aux valeurs qui s’effacent devant un relativisme moral. Une défaite de l’Ukraine galvaniserait ceux qui se définissent par leur anti-occidentalisme. « Comme le disait Nietzsche, “il faut pousser ce qui tombe”. Une victoire de la Russie ferait le jeu des ennemis de l’Occident qui veulent diviser les Alliés et obtenir le découplage stratégique des deux rives de l’Atlantique. Encouragé par Donald Trump, ce découplage affaiblirait les alliances des États-Unis en Europe et en Asie, il renforcerait la Chine et l’Iran, faciliterait l’invasion de Taïwan, voire même de la Corée du Sud. Si les dictateurs et les tyrans voient que l’Amérique est faible, ce sera une invitation aux différentes agressions », prévient Jean-Sylvestre Mongrenier, dans un article pour Desk Russie. Une victoire de la Russie précipiterait sans doute aussi le monde dans une nouvelle crise de prolifération nucléaire. En échange de la renonciation à ses armes nucléaires avec le mémorandum de Budapest signé en 1994, l’Ukraine s’était vu promettre la protection de ses frontières et de sa souveraineté. Après l’invasion de l’Irak et de la Libye, deux pays qui ont renoncé, sous la contrainte et la force, à leur programme nucléaire, l’attaque de l’Ukraine par la Russie, un des pays signataires du mémorandum, sans provoquer de réaction des autres garants (France, États-Unis, Chine et Royaume- Uni), a prouvé une nouvelle fois que le nucléaire était le seul moyen de dissuader une puissance nucléaire. Si la Russie gagne (au moins en partie) la guerre en Ukraine, tous les alliés des États- Unis et leurs non-alliés voudront devenir des pays dotés. Comme le dit l’ancien ministre des Affaires étrangères ukrainien Dmytro Kuleba : « Clinton et Eltsine ont conspiré pour retirer à l’Ukraine ses armes nucléaires. Et maintenant on en est là, à supplier, à mendier des armes à nos alliés ! »
Mais c’est sans doute l’Europe qui aurait le plus à perdre. Et pas seulement parce qu’elle serait obligée d’accueillir des millions de réfugiés qui fuiront une Ukraine tombant à nouveau sous le joug russe. Mais aussi parce que sa parole ne vaudra plus grand-chose, comme ses valeurs qui seront démonétisées sur le marché international. Thomas Gomart, le directeur de l’Ifri, lors d’une conférence en juillet 2024, le résume ainsi : « Les intentions de la Russie sont claires : affaiblir l’Ukraine, accélérer la désoccidentalisation du monde, et si au passage ça peut faire éclater l’UE, ce sera une victoire stratégique pour la Russie ! » Cet objectif est aujourd’hui à sa portée. Commentaire d’une conseillère à l’Élysée : « Nous avons eu de la chance d’avoir eu une bonne administration américaine et des stocks militaires hérités de la guerre froide. Tout ça, c’est fini. Si les Européens lâchent ce front, le projet européen meurt ! » À l’inverse, une victoire de l’Ukraine, c’est-à-dire une reconquête de ses territoires ou une paix aux conditions qu’elle aurait fixées elle-même, aurait de nombreux effets vertueux. Vaincue en Ukraine, la Russie hésitera avant d’employer à nouveau la force contre une autre cible. Certains y voient même l’opportunité de précipiter la fin de l’empire russe. « Nous pouvons aujourd’hui changer l’environnement de sécurité en Europe. Dans les années 1990, la Russie était faible mais nous n’avons pas saisi l’opportunité. Grâce à l’Ukraine, nous en avons une autre aujourd’hui. Il s’agit d’une issue géopolitique et stratégique : défendre le monde libre. Nous devons détruire définitivement l’appétit russe à envahir ses voisins, à attaquer le monde libre et la démocratie et à s’associer avec la Chine. Il n’y aura pas de sécurité en Europe tant que l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie ne sont pas incluses dans le monde occidental », commente Giga Bokeria, ancien vice-ministre des Affaires étrangères et opposant politique géorgien. Les Européens auront-ils la volonté et la possibilité d’accorder des garanties de sécurité aussi solides que celles de l’article 5 de l’OTAN, si tant est qu’il résiste à Donald Trump, et de continuer à aider militairement et politiquement l’Ukraine jusqu’au bout pour éviter qu’elle ne redevienne la proie facile d’une prochaine attaque après un cessez-le-feu ? Ou bien « flancherons-nous à la dernière minute, sauvant une fois de plus in extremis l’autocrate du Kremlin en lui livrant une proie nouvelle », comme l’interroge la spécialiste Françoise Thom ?
Alors que l’Ukraine est devenue le bastion avancé de la défense de l’Occident, c’est à l’aune des budgets et des capacités militaires qu’on jugera des intentions politiques et stratégiques des Européens. C’est ce que disait en substance le rapport Draghi : quand les déficits sont énormes et que les économies ne sont plus compétitives, on n’a pas d’argent à mettre dans la défense. Or, en France, les caisses sont vides. « On n’a pas été sincères dans notre volonté d’appuyer l’Ukraine. Personne n’a envie de faire la guerre en France. BMW réalise 30 % de ses ventes en Chine. La Chine et l’Iran produisent plus vite leurs armes pour la Russie que nous les nôtres pour l’Ukraine », déplore un haut diplomate français.
Isabelle Lasserre est une journaliste française reconnue pour son expertise en matière de défense, de diplomatie et de stratégie internationale. Elle est actuellement rédactrice en chef adjointe au service international du Figaro, où elle couvre principalement les enjeux géopolitiques et les relations internationales.

