Trente ans après. En relisant Soljenitsyne

La question ukrainienne est une des questions les plus périlleuses pour notre avenir.

Comment peut-on conclure un cessez-le-feu avec le Diable ? Lui, pour sa part, ne le respectera pas.

La prochaine guerre peut enterrer définitivement la civilisation occidentale…

C’est trop tôt que j’ai écrit mes livres. C’est trop tard qu’ils parviendront au lecteur. Et je n’y peux rien faire.

Alexandre Soljenitsyne

Pour comprendre la Russie d’aujourd’hui, il est utile de se tourner vers Soljenitsyne, ce grand écrivain qui fit découvrir au monde entier le Goulag tout en restant un patriote russe idéalisant le peuple russe, rêvant de reconstituer la partie slave de l’URSS et tenant l’Occident en horreur. La grandeur de Soljenitsyne comme les faiblesses de sa vision de l’histoire russe trouvent une signification renouvelée dans le contexte de la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Elena Balzamo relit Le Grain tombé entre les meules et Esquisses d’exil, deux volumes qui couvrent les vingt ans que Soljenitsyne a passés en Occident.

Étrange destin, un destin en zigzags : de l’admiration à la critique et au rejet, de la lecture avide, non exempte de risque (en samizdat en URSS), au dédain et au refus de lire et d’écouter (après la fin du régime). Dans les années 1980, lorsque vous vous rendiez en Russie, les gens vous demandaient de leur « raconter » La Roue rouge, à mesure de la parution des volumes. Mais voilà que l’œuvre commence à être publiée là-bas – et presque personne n’en a cure.

Même chose pour les déclarations publiques. Dès son arrivée en Occident, en 1974, Soljenitsyne a été au centre d’innombrables polémiques, mais leur intensité varie : si, dans les années 1970 et 1980, la moindre de ses phrases était avidement écoutée et amplement commentée, plus tard cet intérêt diminue, et après son retour en Russie (alors que dès 1995 il a même accès à la télévision), son cycle d’émissions sur le canal ORT s’arrête au bout de quelques mois : ça n’intéresse personne, ni dans son pays, ni en dehors.

Comment expliquer ces hauts et ces bas ? Lui-même en était conscient, il en parle en détail dans Le Grain tombé entre les meules. Il serait peut-être temps de relire ce livre – publié dans la revue Novy Mir entre 1998 et 20031 – qui couvre ses vingt années passées en Occident, de 1974 à 1994, jusqu’à son retour en Russie. Ce livre se présente comme un journal de l’exil et se déploie sur trois plans : la vie familiale, le travail sur La Roue rouge – sa grande épopée sur la révolution – et la chronique des polémiques dont il fut l’objet.

Le titre de l’ouvrage est éloquent : il s’agit de deux meules, des blocs qui cherchent à annihiler le message dont l’auteur est porteur. « La meule du KGB ne s’est jamais fatiguée de chercher à me broyer, j’en ai l’habitude, mais il y en a maintenant une autre, celle de l’Occident, qui est venu se placer tout contre la première et travaille de son côté2 […]. » Ainsi s’établit une équivalence entre les deux : le pouvoir soviétique qui le poursuit par tous les moyens, surtout en cherchant à le discréditer, et les médias occidentaux, dépités par son refus de jouer le jeu selon leurs règles. Les uns comme les autres se servent en premier lieu d’intellectuels, russes et occidentaux, la fameuse « tribu instruite ». Il en sera question dans les essais qui jalonnent son parcours : Discours américains (1975), Le Déclin du courage (1978), Message d’exil (1979), Nos pluralistes (1983) et dans plusieurs interviews.

Cette équivalence est lourde de conséquences : d’allié, l’Occident devient au mieux une zone neutre où il peut s’établir en attendant de pouvoir retourner dans une Russie libérée du communisme, voire un adversaire qui joue le jeu des Soviétiques.

La Russie et l’Occident

Durant ses vingt années passées en Occident, Soljenitsyne a été animé par la conviction quasi-mystique de pouvoir un jour regagner son pays : « Et bien que ma raison ne voie pas comment cela pourrait advenir, je crois de toute mon intuition que ce retour aura lieu moi vivant3. »

Son rejet de l’Occident se remarque à tous les niveaux : personnel, culturel et politique. Il n’est pour lui qu’un décor, que ce soit d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. Il pourrait s’agir d’une sorte d’isolationnisme mental : une indifférence à tout ce qui n’a pas de rapports avec la Russie, son histoire et sa situation.

En Europe d’abord, aux États-Unis ensuite, sa propre existence, celle de sa famille, ainsi que son travail, s’organisent autour de ce but : servir la Russie à distance, par sa plume et sa voix, faute de pouvoir le faire sur place et en attendant que ce soit possible. D’où la distance, toujours gardée et parfois affichée, à l’égard du monde occidental. Les voyages qu’il entreprend sont caractéristiques : il parcourt les pays au pas de course, il en parle, certes, mais ces passages font irrésistiblement penser à des guides touristiques : énumération des villes, des paysages, des monuments. Comme tous les Soviétiques de sa génération (et pas seulement la sienne), il a été nourri à la mamelle de la littérature occidentale : Jack London, Alexandre Dumas, Victor Hugo, Charles Dickens. Ce sont des souvenirs qui ne s’effacent pas et qui ressurgissent au cours de ses voyages, mais tout ce qui ne plonge pas ses racines dans ces lectures reste lettre morte. Ainsi, sa description de l’Angleterre n’est pas très différente de celle qu’il fait du Japon : aussi exotique, et au fond, aussi étrangère. En revanche, ce qui lui rappelle la Russie – paysage, comportement, architecture – revêt aussitôt une valeur additionnelle.

Il peut aussi s’agir d’un contraste, d’une antithèse, comme lors de sa visite en Vendée en 1993 sur l’invitation de Philippe de Villiers. Il la décrit en détail – et toujours en pensant à la Russie : « Ce fut une impression poignante, qui ne s’effacera jamais. Quelqu’un aurait-il jamais pu, en Russie, reconstituer des scènes équivalentes de la résistance populaire au bolchevisme – depuis les junkers et les petits étudiants de l’armée des Volontaires jusqu’aux moujiks barbus fous de désespoir, leurs fourches à la main4 ? »

Quelques années plus tôt, même réaction lors de la visite au musée ethnographique à ciel ouvert de Skansen, à Stockholm, où il s’est rendu à l’occasion de la réception du Prix Nobel : « Ce fut peut-être l’impression la plus vive de toutes mes journées à Stockholm. Ces heures inhabituelles de fête et de gaîté. Une joie mêlée d’envie, car sans le maudit bolchevisme nous pourrions avoir des réserves de civilisation populaire qui vaudraient celle-là, mais tout ce qui faisait notre originalité a été extirpé, et sans doute à jamais5… » Curieux passage. Certes, Skansen est un lieu agréable, mais il n’est pas à l’origine de la société pacifique et prospère qu’est la Suède, tout au plus une conséquence, une belle vitrine – mais que trouve-t-on derrière ? Pour quelle raison le respect de la mémoire historique, patrimoniale, possible en France ou en Suède, ne l’a pas été en Russie ? Serait-ce imputable uniquement au régime soviétique ? Soljenitsyne ne donne pas de réponse.

Une même attitude colore ses lectures. Durant ses années de travail sur La Roue rouge, le temps lui manque pour lire autre chose, « seulement lire ». Et lorsque cela devient possible, il se tourne vers la littérature russe : Melnikov-Petcherski, Mamine-Sibiriak, Bielov, Astafiev, etc. Même cette lecture n’est pas totalement gratuite : l’écrivain y puise de la matière pour son Dictionnaire élargi de la langue russe (1988). Les auteurs occidentaux n’y ont pas leur place, et lorsqu’à cette époque on l’interroge par exemple sur Thomas Mann, il répond de ne l’avoir jamais lu. Il l’assume : « L’artiste, de toute façon, n’a nul besoin d’une étude trop détaillée de ses prédécesseurs. […] Si j’avais lu La Montagne magique[…], peut-être m’aurait-elle gêné pour écrire Le Pavillon des Cancéreux6. »

Soljenitsyne se rend compte de cette espèce d’isolationnisme intellectuel : « Je n’ai pas à juger l’Occident. Je ne l’ai pas étudié avec toute l’attention requise, et je n’ai pas vu assez de choses à fond et de mes propres yeux. C’est pourquoi mes jugements sur lui s’attirent aussi des objections de poids7. » Mais son tempérament et ce qu’il perçoit comme une situation critique, à savoir le désarmement moral de l’Occident, le poussent vers la polémique.

Certes, quoi de plus compréhensible pour un écrivain qui se voit chargé d’une mission : restituer l’histoire russe, comprendre les origines de la catastrophe de 1917, dans l’espoir – pense-t-il – d’éviter que cela ne se reproduise : « Moi, j’étais un pont, j’avais à transporter dans l’avenir russe la mémoire du passé russe8. » Soljenitsyne s’adonne à cette mission corps et âme. La quantité de travail abattu (avec l’aide aussi constante qu’héroïque de sa femme) est à couper le souffle. La Roue rouge, même inachevé, reste un monument insurpassable, aussi bien par le brassage de la matière historique que par la majesté de la construction. Cependant, le parti pris qu’on y trouve – le peuple russe était un corps sain contaminé par des théories occidentales mal digérées par les couches éduquées de la société –, ce parti pris colore ses jugements sur la période contemporaine.

L’idéalisation de la Russie et du peuple russe, éternelle victime des méchants, a pour conséquence inévitable le refus de toute identification entre la Russie et l’URSS, identification dont il accuse les Occidentaux et l’émigration russe de la Troisième vague. Il la combat sans relâche tout au long du Grain, dédouanant ainsi – qu’il le veuille ou non – la population des crimes du régime. Pas de culpabilité collective. Une position qui peut sembler n’avoir pas toujours été la sienne, si l’on se remémore son Discours du Prix Nobel : « Un écrivain n’est pas le juge indifférent de ses compatriotes et de ses contemporains. Il est le complice de tout le mal commis dans son pays ou par ses compatriotes. Si les tanks de son pays ont inondé de sang les rues d’une capitale étrangère, alors les taches brunes marqueront son visage pour toujours. » Et pourtant : un écrivain, un individu – et non le peuple tout entier.  

Or le bon peuple russe, qui est-il ? Certes, Matriona, Ivan Denissovitch, Spiridon du Premier Cercle, et quelques autres encore, en font partie, mais ils semblent être des exceptions, comme Platon Karataïev chez Tolstoï (tandis que chez Tourgueniev, Tchekhov et Bounine, on trouve une galerie moins hagiographique). Et quid des millions de mouchards, de tortionnaires et de bourreaux – n’ont-ils rien à voir avec le « peuple russe » ? Dans La Roue rouge, il y a le paysan Blagodarev, cette incarnation « positive » du peuple, mais il y a aussi, de plus en plus fréquemment au fil des pages, des « masses », des foules en délire, emblème de sauvagerie et de destruction.

Les remarques critiques à ce sujet sont rares chez Soljenitsyne et restent assez circonspectes : « Un patriotisme salutaire, salvateur, modéré, devra – si l’occasion lui en est donnée… – s’édifier sur un terrain totalement vierge, et sur des bases nouvelles. Mais comment ? Je ne l’appréhende pas encore moi-même, mais il est clair que 1) cela viendra de la province ; 2) cela partira de cette donnée incontournable : que notre caractère national manque de netteté, de constance, qu’il conçoit mal la responsabilité et se prête mal à l’auto-organisation9. » D’où viendrait-elle, cette capacité d’auto-organisation ? Soljenitsyne évoque rarement les siècles de servage qui, eux, ont modelé en profondeur ce « caractère national », peut-être bien plus que les décennies du bolchevisme. Ce refus de reconnaître la continuité entre l’URSS et la Russie est probablement la plus dramatique erreur de l’écrivain, erreur qui est également responsable du fossé qui existe, affirme-t-il, entre la Russie et l’Occident.

Or l’histoire récente vient de montrer que la Russie génère des idéologies mortifères – ou, si l’on veut, donne une forme mortifère aux idéologies importées. L’URSS n’était donc pas une parenthèse, mais un isomorphisme.

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Alexandre Soljenitsyne à la Douma d’État, le 28 octobre 1994 // Service de presse de la Douma

Le pays ou l’État ?

En évoquant les événements qui ont conduit à la chute de l’URSS, Soljenitsyne s’appuie sur les investigations historiques qui sont la matière de La Roue rouge. Par-dessus tout, il craint la répétition de 1917 : « Pour sauver le pays, une période autoritaire de transition : c’était la bonne voie. J’avais en effet tout fumants devant les yeux l’effondrement de la Russie en 1917, la folle tentative pour la faire passer d’un bond à la démocratie, le chaos qui s’installa immédiatement10. »

C’est à travers ces lunettes qu’il regarde les transformations des années 1990. On a l’impression que l’écrivain se réjouit moins de la fin du régime honni qu’il ne craint la désagrégation du pays – ou bien, serait-elle celle de l’État ? Cela détermine sa vision de Gorbatchev et son indulgence, surtout au début, à l’égard d’Eltsine : l’un serait allé trop vite et aurait provoqué le chaos, l’autre cherche, lui semble-t-il, à éviter des changements trop brutaux.

Là surgit une autre confusion, celle entre le pays et l’État. Notamment, le fait qu’on avait respecté les frontières des républiques datant de l’époque soviétique – au lieu de les renégocier : « “Il ne saurait être question de maintenir de force dans les limites de notre pays quelque nation périphérique que ce soit.” Un programme est nécessaire, pensais-je, et il serait dommage que nous en venions à perdre le Nord-Caucase ou les provinces du sud de la Russie touchant à la mer Noire11. » – la citation, tirée de la Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique, est reprise dans le Grain.

Sa réaction à la réunion de Bélovèje qui acta la fin de l’URSS est virulente : il raconte qu’il voulait aussitôt écrire à Eltsine pour lui demander « de ne pas reconnaître les frontières administratives entre les républiques comme si c’était des frontières d’États ! se réserver le droit de les reconsidérer ! et de ne pas accepter dans l’urgence les aides du Fonds monétaire international12 ! » Il ne le fait pas, et plus tard il « regrette d’avoir laissé passer l’occasion13 », car les conséquences de cette décision se révèlent, à ses yeux, encore plus catastrophiques.

Une question se pose inévitablement : « négocier » en partant de quoi ? Des frontières de l’Empire russe ? À quelle époque ? Et, dans ce cas, quid de la Pologne, de la Finlande ? Aux dires de l’actuel chef du Kremlin, « la Russie n’a pas de frontières » – nous savons aujourd’hui où cela a mené.

Cette confusion entre l’État et le pays devient flagrante quand Soljenitsyne évoque les résultats de la désagrégation de l’URSS : « Les nerfs russes avaient flanché devant les patriotards ukrainiens et les instances asiatiques. (Qu’est-ce que c’est cette histoire de Crimée ? Elle n’a jamais été ukrainienne ! Et Sébastopol ? Quant à la flotte de la mer Noire, on l’avait même complètement oubliée14.) » Ou encore : « La mer Noire […] pour laquelle, afin d’y obtenir un débouché, la Russie, deux siècles durant, avait mené huit guerres, [Eltsine] l’offrait de gaîté de cœur à l’Ukraine, avec celle d’Azov en prime et 11-12 millions de Russes15. »

La question ukrainienne

Publiée en 1974, sa Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique, a valu à l’écrivain beaucoup de critiques de la part des libéraux russes. Pourtant, rédigée afin de « parvenir à toucher, à pénétrer la conscience enténébrée de nos tristes dirigeants », elle contient des propositions difficilement contestables, qu’il reprend d’ailleurs au début du Grain : « “Pourvu seulement que votre parti renonce à ses ambitions irréalisable et inutiles de la domination mondiale” ; ”puissions-nous déjà avoir assez de force, d’intelligence et de cœur pour aménager notre propre maison sans aller nous occuper de toute la planète” ; “les besoins du développement intérieur sont beaucoup plus importants pour nous en tant que peuple, que ceux de l’élargissement extérieur de notre forces” ; […] “Les objectifs de grand empire sont incompatibles avec la santé morale du peuple. Et nous n’avons pas le droit de nous inventer des tâches internationales tant que notre peuple est dans un tel état de ruine morale et que nous nous considérons comme ses fils16.” » En apparence, quoi de plus clair ? Cependant, vingt ans plus tard, cette position de principe se heurte à la douloureuse réalité : où se termine l’État/l’empire et où commence le pays ? 

« Quant à Eltsine et son gouvernement, ce référendum biaisé sur l’Ukraine ne leur tira même pas un froncement de sourcils. L’indépendance de l’Ukraine s’ouvrait comme un gouffre béant, et Eltsine, tout confiant, laissait Kravtchouk le mener par le bout du nez […]. De la même façon, Eltsine lâcha encore 6-7 millions de Russes au Kazakhstan. […] C’est ainsi qu’en peu de mois, d’août à décembre, la Russie, tout cet énorme corps pesant, bascula dans ce qu’on ne peut appeler autrement qu’un nouveau Temps des Troubles, le troisième : après le premier, de 1603 à 1613, et le deuxième, 1917-1922. […] Suite à Bélovèje, les chefs des autres républiques entrèrent en émoi, et c’est alors que la troïka des leaders slaves concocta la chétive, illusoire CEI pour remplacer l’Union soviétique dépecée. Pour la Russie, c’était un leurre temporaire, un fardeau, et le moyen de cacher qu’on avait livré sans défense 25 millions de compatriotes17. »

Le glissement sémantique est visible : si en 1974 l’Union soviétique est clairement perçue comme un danger pour le monde entier et pour sa propre population ( « notre peuple » s’y réfère indubitablement), désormais, au début des années 1990, il n’est plus question de l’ensemble des habitants, mais principalement du peuple russe, la première victime, aux yeux de Soljenitsyne, de l’écroulement de l’URSS. Dès lors, celui-ci se confond à ses yeux avec l’effondrement de la Russie.

La question nationale – et plus particulièrement ukrainienne – devient un point névralgique : « Ce qui présentait la plus grave difficulté, c’était d’aborder les questions nationales, surtout si l’on pense aux nationalistes ukrainiens, qui sont surtout des habitants de Galicie, c’est-à-dire qui ont vécu pendant des siècles hors de l’histoire russe, mais qui s’emploient maintenant activement à faire basculer toute l’Ukraine de leur côté. […] Je savais qu’ils maudissaient les “moskals” [surnom à connotation péjorative désignant les Russes, NDLR], mais j’en appelais à eux en tant que frères, dans un dernier espoir de leur faire entendre raison. […] Je proposais d’accorder immédiatement et sans condition la liberté à faire sécession à onze des républiques de l’Union, et de déployer les efforts les plus amicaux pour conserver l’union de quatre républiques : les trois slaves et le Kazakhstan18. » Ainsi, au lieu de se féliciter que, « pendant des siècles », une partie du peuple ukrainien avait échappé à la russification, Soljenitsyne y voit une tare qui rend sa position presque illégitime.

Plus concrètement, au sujet de l’Ukraine, on lit : « La question ukrainienne est l’une des plus dangereuses pour notre avenir, elle risque de nous porter un coup sanglant au moment même de notre libération, et nos esprits, des deux côtés, y sont mal préparés. […] De même qu’il est vain de chercher à démontrer aux Ukrainiens que, par l’esprit et la lignée, nous sommes tous issus de Kiev, de même les Russes refusent l’idée que, sur les rives du Dniepr vit un autre peuple. Beaucoup d’offenses et de sujets de discorde ont justement été semés par les bolcheviks : ces assassins n’ont fait qu’irriter et tourmenter les plaies et, lorsqu’ils partiront, ils nous abandonneront dans un état de pourrissement. Il sera très difficile de ramener le dialogue à la raison. Mais je mettrai dans cette cause tout ce que j’ai de voix et de poids. Il y a, en tout cas, une chose que je sais et proclamerai en son temps : s’il devait éclater, ce qu’à Dieu ne plaise, une guerre russo-ukrainienne, moi-même je n’y participerais pas et je ne laisserais pas mes fils y aller19. »

Là aussi, la faute est « justement » aux bolcheviks, et le peuple russe est une victime. Soljenitsyne se sent d’autant plus habilité à tenir ces propos qu’il se revendique russo-ukrainien : « Réaliser l’amitié entre les Ukrainiens et les Russes, je ressens cela comme ma tâche de toujours. Beaucoup d’ukrainien s’est coulé en moi, qui me vient de mon grand-père Chtcherbak ; celui-ci, d’ailleurs, n’a jamais parlé un russe très pur, mais quelle langue chaleureuse ! Ma grand-mère maternelle était à moitié ukrainienne ; et je connais et comprends les chansons ukrainiennes depuis mon enfance20. » Cette évocation revient plusieurs fois sous sa plume, comme pour désamorcer d’éventuelles critiques : « mon cœur est du côté de l’Ukraine, j’aime leur pays, leurs coutumes, leur langue, leurs chansons21 », il réitère que ni lui-même ni ses fils ne participeront « jamais à une guerre-russo-ukrainienne22 », il comprend la difficulté d’une telle mission de pacification : « Oh, elle nous vaudra encore bien des tourments, cette “question ukrainienne” !… (Il faudrait étudier tous les tenants et aboutissants de l’histoire très ancienne et toute récente, et pour cela aussi il faudrait du temps23…). »

Or le temps, justement, va manquer. En octobre 1991, on annonce pour le 1er décembre un référendum sur l’indépendance de l’Ukraine. Soljenitsyne est horrifié : « Avec quelle malhonnêteté la question était posée […] : voulez-vous une Ukraine indépendante, démocratique, prospère, dans laquelle les droits de l’homme sont respectés – ou non? (C’est-à-dire une Ukraine non prospère, non démocratique, dans laquelle les droits de l’homme seraient bafoués, etc24.) ». Il se sent obligé d’intervenir et publie un article dans le journal Troud, « le plus diffusé dans les couches populaires, les mineurs de Donetsk le liraient, ainsi que les gens de Crimée25 ». « Je proposais un décompte des voix par région : peut-être au moins une partie des régions russophones se laisseraient-elles tirer du côté de la Russie ? Mais non, elles votèrent la séparation. […] On avait berné les nôtres. C’est ainsi que nous avons perdu 12 millions de Russes et encore 23 autres millions qui reconnaissent le russe comme leur langue maternelle. Quelle cassure effroyable, quelle amputation – et pour des siècles26 ?… » Dépité, il ajoute : « Et Bush, avant le référendum, ne s’était pas gêné pour intervenir : il était, voyez-vous, pour la sécession de l’Ukraine27. » Une phrase qui se passe de commentaires. [Jugement curieux : Bush s’était rendu à KyÏv en 1991 pour convaincre les Ukrainiens de ne pas faire sécession, NDLR.]

Un bilan ?  

Rares sont les écrivains qui ont autant réfléchi sur la récente histoire de la Russie. Rares sont ceux qui la connaissent aussi bien. Et pourtant… Les connaissances historiques permettent, certes, de comprendre – mais elles ne permettent pas de prévoir, l’Histoire est imprévisible. À l’époque où il avait déjà perdu sa croyance dans le pouvoir salvateur de la littérature – « À la vérité, j’avais déjà perdu mes illusions, cessé de croire possible de convaincre de vive voix et de transmettre mon expérience au moyens de paroles. Mon discours pour le prix Nobel avait encore été construit sur cette conviction […]. À présent, je doute que la littérature puisse aider à prendre conscience de l’expérience d’autrui. Visiblement, il a été donné à chaque nation (à chaque individu aussi) de parcourir du début à la fin tout le chemin des fautes et des souffrances28. » – Soljenitsyne continue de croire à l’utilité des connaissances historiques : « Pour éviter que se répètent les horreurs que l’humanité s’est infligées au XXe siècle, toutes formes de génocides politique et ethnique, il faut étudier l’histoire telle qu’elle s’est déroulée, en ne se soumettant qu’à une seule exigence, celle de la vérité historique, sans un regard pour la censure qu’il est possible d’exercer à l’heure actuelle, les “qu’en dira-t-on” et “comment cela va-t-il être pris” d’aujourd’hui29. »

Cet appel s’adresse en premier lieu aux détenteurs du pouvoir en Russie, aux décisionnaires : « Ce ne sont pas de beaux articles de Constitution qui confèrent la solidité à une structure étatique, mais la qualité des forces sur lesquelles elle repose. Nous rendrons un mauvais service à la démocratie en élisant comme dirigeants des hommes faibles. Le système démocratique réclame au contraire une main forte, capable de maintenir le gouvernail de l’État sur un cap clair. La crise que traverse la société n’est pas le fait du peuple, c’est une affaire de gouvernement30. » Mais, à ses yeux, l’Occident souffre de tares analogues – et de son point de vue, c’est justement en essayant de transposer le modèle de la démocratie occidentale que la Russie s’est abîmée dans la crise.

Son diagnostic dans ce domaine était déjà formulé dès les années 1970, à l’époque de la guerre froide. « Nous sommes horrifiés par le sort du peuple sud-vietnamien qui fuit en masse devant ses “libérateurs” communistes – et, en voyant cette tragédie, nous nous demandons avec inquiétude si l’Amérique se montrera fidèle à son alliance avec l’Europe. Avec cette Europe qui est incapable de résister seule à l’agression soviétique et attend l’aide américaine comme si elle lui était assurée. […] Il faut penser que, désormais, l’Amérique n’entreprendra plus de défendre aucun État si celui-ci ne veut pas se défendre lui-même. L’Europe devra fournir dans un bref délai la preuve qu’elle est prête à consentir de hauts sacrifices et à s’unir efficacement31. » Il fustige « l’erreur fatale de l’Occident » qui « avait été de s’en remettre au “bouclier nucléaire” », alors que « la vraie solution était dans les armements conventionnels32 ». Une clairvoyance étonnante, une prophétie qui, un demi-siècle plus tard, est en train de se réaliser.

Pour ce qui est de l’apocalypse nucléaire, il n’y croit pas : « Il faut dire que jamais je n’ai partagé l’erreur générale en redoutant une guerre atomique. Durant le deuxième conflit mondial, tout le monde attendait avec tremblement la guerre chimique, et elle n’a pas éclaté : de la même manière, je suis convaincu depuis vingt ans que la Troisième Guerre mondiale ne sera pas atomique. Ne disposant pas encore d’une défense fiable contre les missiles […], les leaders de l’Amérique prospère, comblée par son bien-être […] ne décideront jamais ce suicide du pays que serait une première frappe atomique, quand bien même les Soviets viendraient d’attaquer l’Europe. Et l’Union soviétique, pour sa part, a encore moins besoin de lancer une première frappe : même sans cela, elle envahit déjà de rouge la carte du monde en absorbant deux pays par an33. »

En revanche, il croit à la doctrine de « l’équilibre de la terreur », aussi bien à l’époque soviétique qu’après, sauf qu’au sujet de la Russie post-soviétique, il se trompe d’ennemi : « Ce pays en pleine destruction, personne n’a autant contribué à le raffermir que Sakharov. Ce qu’il lui a légué dans le domaine nucléaire soutiendra encore longtemps sa puissance, jusque dans la débâcle. Maintenant l’Occident, redoutant que le chaos atomique ne s’installe chez nous, a peur de l’écroulement subit de la Russie, auquel, d’une manière générale, il aspire pourtant34. »

Qu’aurait dit Soljenitsyne de la situation d’aujourd’hui ? Aurait-il condamné l’agression russe contre les « frères ukrainiens » ? Aurait-il attribué le déclenchement de la guerre aux forces hostiles à la Russie, cette éternelle victime ? Il aurait condamné cette guerre, pas de doute là-dessus (« S’il devait éclater, ce qu’à Dieu ne plaise, une guerre russo-ukrainienne, moi-même je n’y participerais pas et je ne laisserais pas mes fils y aller… ») – oui, mais pour quelle raison ? On ne le saura pas, et d’ailleurs, la question n’est pas vraiment légitime : l’Histoire est imprévisible.

balzamo bio

Elena Balzamo est spécialiste des littératures scandinaves et russes, essayiste, traductrice et critique littéraire. Née en 1956 à Moscou, elle suit une formation universitaire en Russie soviétique avant de s’installer définitivement à Paris en 1981. Historienne des langues et littératures scandinaves, elle soutient une thèse consacrée au conte scandinave.

Notes

  1. Paru en français en deux volumes chez Fayard : en 1998, sous ce même titre, et en 2005, sous le titre Esquisses d’exil ; les citations (sauf une, absente dans l’édition française) réfèrent à ces traductions, dues à Geneviève & José Johannet, pour le premier, et à Françoise Lesourd, pour le second.
  2. Alexandre Soljenitsyne, Le Grain tombé entre les meules, Fayard, 1998, p. 384.
  3. Ibid., p. 369.
  4. Alexandre Soljenitsyne, Esquisses d’exil, Fayard, 2005, p. 646.
  5. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 125.
  6. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 342.
  7. Ibid., p. 314.
  8. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 335.
  9. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 618.
  10. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 48.
  11. Ibid., p. 47.
  12. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 605.
  13. Ibid.
  14. Ibid., p. 606.
  15. Ibid., p. 607.
  16. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 45-46.
  17. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 613.
  18. Ibid., p. 583-584.
  19. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 264-265.
  20. Ibid., p. 242-243.
  21. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 171.
  22. Ibid., p. 171-172.
  23. Ibid., p. 172.
  24. Ibid., p. 611-612.
  25. Ibid., p. 612.
  26. Ibid.
  27. Ibid.
  28. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 302-303.
  29. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 445.
  30. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 166-167
  31. Ibid., p. 167.
  32. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 312.
  33. Id., Le Grain tombé entre les meules, op. cit., p. 31.
  34. Id., Esquisses d’exil, op. cit., p. 577.

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