Professeur en littérature générale et comparée, l’auteur propose une recension du roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn (Belfond, 2026). Un deuxième volet du roman, Amadoca. L’histoire de Sofia, paraîtra en septembre 2026 chez le même éditeur.
Aux yeux de l’Europe occidentale, l’Ukraine est perçue uniquement dans son présent, un présent instauré en février 2022, la guerre d’agression menée par la Russie poutinienne et l’improbable mais victorieuse résistance ukrainienne. Or, ce présent-là a commencé dans un autre présent, en 2014 avec l’annexion de la Crimée et la Révolution du Maïdan. Et dans d’autres présents du siècle précédent, les présents terrifiants du Holodomor et de la Shoah.
En outre, aucune culture ne peut se résumer à la transparence d’un présent. Elle tient autant sinon davantage de son passé et celui-ci ne se livre jamais que dans les méandres et les opacités d’un parcours tourmenté, empli de fantômes, de fantasmes, de folies et de fureurs. Certes, les pouvoirs aiment à en donner une version simple et ordonnée, mais ils avouent ainsi leur incapacité à le saisir.
Le roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana expose une Ukraine rendue à son passé, sa complexité et ses déchirures, au travers de récits s’attachant aux destins d’une quinzaine de personnages principaux, destins croisés, voire enchevêtrés, dévoilant leurs vérités psychologiques par leurs actes, leurs paroles, leurs croyances, leurs courages et leurs lâchetés. Depuis le début du XXe siècle, quatre générations occupent la scène romanesque, en une chronologie non strictement linéaire. Le lecteur peut se perdre dans les époques ou dans les relations entre les personnages, ne plus savoir qui raconte, mais il ne s’en émeut ni ne s’en offusque car cette confusion appartient à l’atmosphère générale du roman, comme une épopée qui quitterait les territoires de clarté qui lui sont familiers pour gagner des zones plus sombres, plus épaisses et, à ce titre, plus authentiques.
« Mais tu penses vraiment que, après la mort d’une personne, le chaos de sa vie s’épuise et que ses tentacules se desserrent et s’immobilisent ? Tu penses que l’histoire s’arrête définitivement ? […] Les motifs et les conséquences des actions du défunt continuent à vibrer dans les motifs et les actions des vivants, sans aucune chance de s’éteindre » (p. 247). On peut penser à Cent ans de solitude pour l’ampleur mémorielle et le cadre familial, mais sans le réalisme magique propre à García Márquez, comme si le tragique de l’histoire ukrainienne ne l’autorisait pas, comme si la souffrance en refusait l’usage, qui traduirait la compromission d’une consolation esthétique ou d’une manipulation morale. Afin d’approcher ce réel bouillonnant, le roman procède par épisodes qu’il rapporte selon des rythmes divers, parfois dans une lente précision de détails, parfois dans des évocations accélérées et il est parsemé de listes à la Perec qui viendraient pallier d’éventuelles défaillances narratives, recueillir les « traces de présence qui fondent et se dissipent à chaque instant » (p. 223).
La première partie, l’« histoire de Romana » selon le sous-titre du roman, se concentre sur Bohdan, combattant ukrainien revenu amnésique de la guerre du Donbass, et Romana, dite encore Roma, son épouse ou celle qui se dit telle. Il est archéologue, elle est archiviste, deux métiers symboliques qui se rejoignent en ce qu’ils sont tous deux tournés vers le passé, à préserver ou à retrouver, illustrant la visée même, double, du roman. Ce passé dont Bohdan a perdu la teneur personnelle et que Romana lui raconte inlassablement dans l’espoir qu’il le reconquière, tentant de lui redonner une mémoire qui « […] se logera dans son crâne comme un enfant dans son berceau, comme un animal qui retrouve sa tanière chaude » (p. 191). Ce faisant, le récit s’attarde sur la vie du père de Bohdan, professeur de médecine et chirurgien plastique, et de sa maîtresse, Zoia, dont il a refait le visage, leur « roman anormal » (p. 134) dont les vicissitudes croisent les dures réalités de la période soviétique, si cruelle pour la passion et la fantaisie. Le lecteur est également confronté à l’enfance de Bohdan Kryvodiak, élevé par sa grand-mère Ouliana et par ses deux grand-tantes, Noussia et Khrystia, suggérant ainsi qu’une rupture dans la filiation pouvait concourir à un déficit mémoriel. Annonçant la partie suivante, le récit intègre aussi les années de guerre d’Ouliana, pendant laquelle elle est infirmière.
Dans sa construction dramatique, le roman n’est pas symétrique, une déstructuration qui dirait les dislocations de l’histoire, ce qu’elles ont d’incompréhensible et d’inacceptable. La seconde partie, « l’histoire d’Ouliana » donc – encore partiellement narrée par Romana – ne traite pas tant d’Ouliana que de la communauté juive de sa petite ville de l’est de l’Ukraine juste avant et pendant la Shoah, ce que l’on a appelé la Shoah par balles. Moins industrielle, moins planifiée, et surtout menée avec la complicité active des populations locales, assumant parfois le premier rôle dans le processus exterminatoire, ce qu’aborde frontalement le roman. « Le plus difficile est de saisir la vérité de cette masse de détails dans leur banalité et leur horreur, fondus en une seule entité, de sorte que la réalité tordue et dénaturée se transforme en une simple succession de jours » (p. 342). Le dernier tiers intensifie la pression narrative, offrant plusieurs scènes insoutenables décrites avec une minutie qui démontre la maîtrise de l’écriture de l’autrice, qui lui vaudra désormais une place importante dans la littérature de la Shoah.
C’est le sort bouleversant de la famille Birnbaum, promise à la mort, qui tient le lecteur en haleine : le père Abel, boucher rituel, la grand-mère et la petite fille qui porte son nom, Feiga, le fils Pinhas, avec lequel Ouliana noue une intense histoire d’amour – pourtant interdite entre Juifs et goyim – et qu’elle va sauver, le seul de sa famille, avec l’aide de son père Vassyl Frassouliak. À travers eux et d’autres personnages, juifs ou non, tout un univers du shtetl se déploie dans lequel est happé le lecteur grâce à une connaissance remarquable de l’autrice à cet égard, tant des détails concrets que de l’imaginaire, ce qu’atteste l’insertion d’une dizaine de légendes du Baal Shem Tov, le fondateur du hassidisme. Pinhas les a racontées à Ouliana. Pinhas, autant versé dans la tradition juive que dans la science et l’antiquité gréco-latine, génie sacrifié qui parvient plusieurs fois à échapper à la torture et à la mort.
La rupture, toutefois, avec la première partie n’est pas que thématique et joue également au niveau formel. Cette seconde partie tranche sur la précédente en ce qu’elle est constituée de vignettes narratives encadrées et introduites par la brève description, entre une et trois lignes imprimées en italique, de photographies que l’on suppose être celles des quatre valises apportées dans la première partie par Bohdan au centre d’archives où travaille Romana et qui ont présidé à leur rencontre. « Ces vieilles photos contiennent l’existence même, son essence. Une goutte de goudron solidifiée, presque de l’ambre » (p. 245). Le contenu visuel se pose dans un rapport soit direct, soit indirect, soit inexistant – dérivant vers l’image surréaliste ou abstraite – avec le segment qui suit. Paradoxalement, ce dispositif fictif vient lester de réel un récit que son contenu horrifique placerait hors de ce qui est sensiblement ou cognitivement admissible. De même qu’il est ancré dans la sphère du connu par la mention d’un certain nombre de données historiques, par exemple sur la résistance clandestine ukrainienne.
Le roman, alors, se fait-il l’archive d’une mémoire ukrainienne ou d’une mémoire juive ? Sofia Andrukhovych vient justement délégitimer la question. Cette Europe-là, de l’Est, du Caucase et des Balkans, montre que distinguer les mémoires dans le devenir des peuples et notamment séparer une mémoire qui serait nationale et d’autres qui lui seraient assujetties ne répond qu’à une perspective idéologique servant un dogme nationaliste délétère. Toutes les mémoires contribuent à l’histoire et au récit de cette histoire. Certes, l’Europe occidentale peut apparaître moins bigarrée en une saisie superficielle mais elle ne l’est pas moins que dans les terres de l’Est.
Le roman de Sofia Andrukhovych est une œuvre magistrale, dessinant sur plus de 500 pages une mosaïque narrative qui n’emprunte à l’épopée que sa dynamique en rejetant toute grandiloquence, alternant entre le souci du réel et l’attention à ce qui l’entoure et le déborde, une écriture que la traduction d’Iryna Dmytrychyn rend fermement, avec aisance et élégance. À l’instar des grandes œuvres, le récit est soutenu par des éléments qui, dans leur éclectisme, deviennent immédiatement emblématiques : une pierre sculptée en tête de lion, les fourmilières que Bohdan enfant aimait observer ou la cache étroite et obscure, sous la maison d’Ouliana, qui sauva Pinhas.
C’est à lui que l’on doit le symbole le plus puissant, recouvrant le livre de sa signification et lui donnant son titre : le gigantesque lac Amadoca, le plus grand d’Europe, dont parlent historiens et géographes depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle et qui le situent dans ces terres médianes, lac à l’existence incertaine et qui serait désormais évaporé. Dans son carnet, à côté de textes et de citations, Pinhas a recopié les cartes qui représentent le lac fantôme, autre exemple de dispositif mémoriel à l’instar des photographies de Bohdan. Que l’Amadoca existe dans l’imaginaire suffit à le rendre réel au point d’être central et moteur dans l’histoire d’Ouliana et de Pinhas. Elle l’exprime dans l’avant-dernière page du livre : « […] C’étaient elle et Pinhas qui avaient provoqué cette guerre, ses souffrances et ses morts en dérangeant avec leur amour l’organisation du monde. […] Ils avaient cru en l’existence du lac Amadoca. Ils avaient laissé sortir des profondeurs terrestres ses eaux brûlantes et goudronneuses. Avec Pinhas, ils avaient cassé le monde » (p. 542).
Un lac disparu, représentant mythique d’un passé englouti qui accueillait des villages et des châteaux, des guerriers et des pêcheurs. Mais le monde des Birnbaum, des Frassouliak, des Krassovsky, les Juifs, les Ukrainiens qui les ont tués, ceux qui les ont sauvés, ceux qui n’ont rien fait, qui ont détourné les yeux, les Ukrainiens qui ont accueilli les bolcheviks, ceux qui les ont combattus, l’Ukraine des premières décennies soviétiques, ce monde-là a-t-il disparu ? Le lac effacé en serait-il le symbole ? Il n’en est rien. Une conscience actuelle droguée aux réseaux sociaux et aux chaînes d’information, aliénée aux dogmes de l’immédiateté et du présentisme voudrait un monde amnésique comme l’est Bohdan. À l’opposé, Amadoca dévoile à propos de l’Ukraine combien ce qu’elle vit depuis 2022 cristallise et réveille tout ce qu’elle a vécu depuis plus d’un siècle et au-delà. À cette responsabilité de la littérature s’ajoute une autre fonction que le roman assure aussi pleinement, comparable à l’engagement de Romana lorsqu’elle protège Bohdan et d’Ouliana lorsqu’elle protégeait Pinhas : sauver le vivant lorsque celui-ci est menacé, sauver la mémoire du vivant pour en maintenir la dignité, « […] restaurer le plus simple. Ce qui existait avant naturellement » (p. 225).
Alexis Nouss (Alexis Nuselovici) est professeur émérite de littérature générale et comparée à l’Université d’Aix-Marseille, où il a été vice-doyen chargé de la recherche pour l’UFR Arts, Lettres, Langues et Sciences humaines. Il est membre du Centre interdisciplinaire d’étude des littératures d’Aix-Marseille (CIELAM) et y dirige le groupe « Transpositions ».

