« Rendez-nous la censure ! »

Historienne et traductrice des littératures russe et suédoise, critique littéraire au Monde, Elena Balzamo suit attentivement le paysage littéraire russe. Elle constate que même s’il n’y a pas de censure officielle, il a été question d’interdire des centaines de livres, dont de grands classiques, de les retirer des bibliothèques et du commerce, tout en effrayant les maisons d’édition. Sans même parler des écrivains contemporains traités d’ « agents de l’étranger », l’interdiction concernait, dans les premières listes noires diffusées, Platon et Boccace, Virginia Woolf et Dostoïevski, Stephen King et Haruki Murakami, Marcel Proust et Oscar Wilde… Et comme la définition des « valeurs traditionnelles » est floue, les fantaisies des délateurs et de fonctionnaires zélés se déchaînent.

L’un des chapitres du Premier Cercle de Soljenitsyne s’intitule « Rendez-nous la peine de mort ! ». « Rendez-nous la censure ! » est une réclamation qui se fait entendre toujours davantage dans le pays qui, quelques décennies auparavant, était celui de la glasnost et qui est désormais le « pays des valeurs traditionnelles ». Que s’est-il passé ?

Par comparaison avec la situation actuelle, le paysage éditorial de l’époque soviétique paraît presque idyllique. On écrivait un livre, sachant pertinemment quels sujets sont à éviter, quels noms et quels mots ne devaient pas être prononcés, etc. – la censure intérieure faisait son travail. Le texte arrivait ensuite chez le lecteur de la maison d’édition, lui le « nettoyait » à son tour, barrant les passages et les mots qui « ne passeront pas ». La dernière étape était la censure de l’État, le Glavlit – si vous la passez, vous n’avez plus de soucis à vous faire : votre livre venait de franchir le dernier obstacle avant la publication ; il ne courait (presque) aucun risque de se voir retiré de la vente et maculé1.

(Pour les films c’était plus compliqué : le scénario avait beau avoir franchir tous les échelons de la censure, le réalisateur était capable de transformer un texte autorisé en un film « inacceptable » , ce qui explique la mise au placard de tant de films et, pire encore, la destruction de la pellicule originale.)

En 1991, tout change. La censure est officiellement abolie, la liberté d’expression est totale – c’est l’euphorie. Par ailleurs, le paysage éditorial change de fond en comble : à la place d’un petit nombre d’éditions d’État, avec une quantité de titres relativement restreinte (d’où l’abondance des œuvres complètes : 30 volumes de Dostoïevski, 24 de Balzac, 33 de Dickens…), on a une jungle de structures privées, grandes et petites, et un nombre de titres qui croît à une vitesse exponentielle.

Au début, cela ne posait pas de problème : on était heureux de rattraper des retards (Orwell, Huxley, Nabokov, Zamiatine, etc.), de proposer des voix nouvelles (Sorokine, Pelevine), d’éditer des livres « pour tous les goûts ». Mais à mesure que le régime poutinien se durcit, les problèmes commencent à se multiplier.

La littérature jeunesse fut la première à en pâtir. Au nom de la « protection de l’enfance », on retira des bibliothèques les ouvrages qui abordaient des sujets érotiques, revenant à la pruderie de l’époque soviétique. Le scandale autour d’Un été en foulard rouge (2021) de Katerina Silvanova et Elena Malissova en est emblématique. Le livre fut retiré de la vente, ses auteurs classées « agents de l’étranger », Popcorn Books, la maison d’édition, accusée d’extrémisme, deux collaborateurs arrêtés, ainsi que, plus récemment, l’éditrice d’Eksmo, la maison-mère de Popcorn Books, et plusieurs de ses collaborateurs (ils furent ensuite relâchés sous le statut de témoins).

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Couverture du livre Un été en foulard rouge // sovlit.ru

Au contenu « inapproprié », s’ajoute parfois le profil du traducteur : ainsi, la maison d’édition spécialisée en littérature jeunesse Albus Corvus dut retirer « provisoirement » de la vente quatre titres de Sven Nordqvist, célèbre auteur suédois, lauréat du Prix Astrid Lindgren (équivalent du Prix Nobel pour la littérature jeunesse), auquel on ne peut aucunement reprocher l’atteinte aux bons mœurs. La raison ? La traductrice, Alexandra Polivanova, une militante des droits de l’homme désormais en exil, a été estampillée « agente de l’étranger ». Cerise sur le gâteau : ces traductions avaient été publiées il y a plus de vingt ans et circulaient depuis librement, à la joie des jeunes lecteurs et de leurs parents.

Vint ensuite le tour de ces derniers, les lecteurs adultes. Il serait fastidieux d’énumérer chaque étape des tours de vis, qui se sont notablement intensifiés après la nomination en 2012 de Vladimir Medinski au poste de ministre de la Culture. L’homme, qui réécrit allègrement les manuels scolaires d’histoire, veille au grain pour que la littérature, elle aussi, marche au pas.

Aux directives venant du haut s’ajoutent les initiatives d’en bas. On fait du zèle pour éviter d’être accusé de manque de vigilance, et les livres en sont les victimes. Il y a encore quelques années, une blague circulait à propos d’une conversation imaginaire dans une bibliothèque : « Chère collègue, auriez-vous l’amabilité de déplacer 1984 d’Orwell de la section de la littérature fantastique à celle des livres sur l’actualité ? » – elle ne fait plus rire, car il n’y a plus d’Orwell sur les rayons des bibliothèques publiques.

Les listes de retrait et de restriction qui ont circulé parmi les distributeurs sont si longues qu’il est impossible de les reproduire ici. En voici un modeste échantillon : Platon, Boccace, Virginia Woolf, Dostoïevski, Stephen King, Haruki Murakami, Marcel Proust, Oscar Wilde, Stefan Zweig, mais également des auteurs russes contemporains : Ludmila Oulitskaïa, Boris Akounine, Dmitri Bykov. Au souci de veiller à la pureté des mœurs s’ajoute la chasse aux sorcières, pardon, aux « agents de l’étranger », qui apporte parfois de drôles de trophées : ainsi, dans une librairie de Saint-Pétersbourg, un recueil de poèmes de Boulat Okoudjava, le Georges Brassens russe, fut affublé de la mention « agent de l’étranger » vingt ans après la mort du poète.

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Livres d’auteurs russes désignés comme « agents de l’étranger », vendus sous emballage spécial // habinfo.ru

Les Sherlock Holmes russes (tiens, un drogué notoire celui-ci – allez, on supprime !) s’activent donc sur trois fronts : bibliothèques, librairies et maisons d’édition. Pour les premières, c’est assez simple : les bibliothécaires reçoivent les listes, et c’est à eux de faire le boulot (en y ajoutant quelques titres de leur propre cru). Mais, comme disait Lénine, « Faire confiance, c’est bien ; contrôler, c’est mieux ! », et les descentes dans les bibliothèques se multiplient.

Par exemple, le 4 avril 2026, un protocole administratif fut adressé à la Bibliothèque Centrale Universelle des Sciences (« la Nekrasovka ») à Moscou, vénérable institution gardienne de plus d’un million de livres en une centaine de langues. Il s’agirait de « propagande de la sexualité non traditionnelle ». Pour ce délit, l’amende peut aller jusqu’à un million de roubles. Les détails de l’accusation sont pour l’instant inconnus.

Ces descentes peuvent parfois prendre la forme de véritables razzias, comme en novembre 2013, où des agents du bureau de procureur ont inspecté les bibliothèques de Stavropol, notamment celles des établissements scolaires, et déclaré y avoir constaté 215 violations de la loi sur la protection de l’enfance : des ouvrages empreints de mysticisme, d’érotisme et d’horreur. Les livres d’Essenine et de Nabokov en faisaient partie.

Les descentes se multiplient également chez les libraires. Ainsi, le 10 avril 2025, une perquisition eut lieu dans une librairie indépendante à Saint-Pétersbourg. Plusieurs ouvrages furent confisqués dans le but d’y rechercher de la « propagande LGBT ». Le libraire se vit remettre une liste de 48 titres désormais interdits à la vente.

La situation se complique davantage encore lorsqu’il s’agit des maisons d’édition. Dénonciations, perquisitions, condamnations se multiplient, et avec elles l’incertitude, on ne sait plus à quel saint se vouer. Un exemple parmi les plus connus, qui a suscité une vague de commentaires sur les réseaux sociaux, concerne la biographie de Pasolini (Mourir pour les idées) de Roberto Carnero, dans laquelle, pour ne pas pilonner l’ouvrage déjà imprimé et qui venait de susciter l’ire des autorités, l’éditeur a noirci environs 20 % du texte, là où il était question de l’orientation sexuelle du cinéaste. Pour faire bonne mine à mauvaise fortune, il qualifia cette version expurgée d’« artefact de l’époque » et d’« attribut de performance » dans le « contexte qui est le nôtre ». Se non è vero è ben trovato.

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La biographie de Pasolini par Roberto Carnero // RFERL

On a bien ri de cette histoire, mais l’ambiance qui prédomine est morose. Car à la différence de l’époque soviétique, où le terrain était bien balisé et où, lorsqu’on prenait le risque, on savait exactement à quoi on s’exposait, de nos jours, vous ne savez jamais à l’avance ce qui vous attend. Un livre parfaitement inoffensif aujourd’hui peut se révéler subversif demain et vous valoir un procès après-demain. Les auteurs s’autocensurent, les éditeurs aussi. Selon certaines sources, ne se fiant plus à leur propre jugement, les maisons engagent des censeurs, qui cherchent des passages « sensibles » et enlèvent ceux qu’ils considèrent comme « potentiellement problématiques ».

Et les lecteurs là-dedans ? En Russie, pays jadis célèbre pour le goût de la lecture de ses citoyens, ils sont, comme partout ailleurs, de moins en moins nombreux – et, selon les sondages, chez ceux qui restent, le nombre de partisans d’une réintroduction de la censure au niveau étatique ne cesse de croître. 

Alors, Back in the U.S.S.R. ? Probablement.

balzamo bio

Elena Balzamo est spécialiste des littératures scandinaves et russes, essayiste, traductrice et critique littéraire. Née en 1956 à Moscou, elle suit une formation universitaire en Russie soviétique avant de s’installer définitivement à Paris en 1981. Historienne des langues et littératures scandinaves, elle soutient une thèse consacrée au conte scandinave.

Notes

  1. Il convient toutefois de nuancer. En Union soviétique, un écrivain avait quatre possibilités : s’autocensurer pour être publié ; écrire « pour le tiroir » ; diffuser ses textes clandestinement (le samizdat) ; essayer de les faire publier à l’étranger (le « tamizdat »). Les deux dernières options présentaient un véritable danger et pouvaient vous conduire en prison ; même la possession de ce type d’écrits constituait une infraction à la loi – ce qui aujourd’hui n’est pas (pour l’instant ?) le cas.

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