Notre élection présidentielle n’est pas un théâtre d’opérations

Cette tribune collective complète le dossier de Desk Russie que signent Iouri Izotov et Vincent Laloy sur Xenia Fedorova. Les signataires font une distinction entre la liberté d’expression et le prétendu droit d’une propagandiste pilotée par une capitale étrangère à retourner notre opinion publique contre notre démocratie.

La campagne présidentielle qui s’ouvre en France est le moment-clé où, pour délibérer de son avenir, la démocratie se rassemble. C’est précisément l’instant que choisit une puissance étrangère pour s’y glisser. La Russie ne s’en cache plus. Sa propagandiste en chef, Margarita Simonian, proclamait récemment « combattre l’ensemble de l’Europe ». Ce combat ne se déroule pas seulement dans les tranchées du Donbass : il se livre sur les plateaux de télévision, dans les journaux, dans la fabrique de l’opinion.

Il a désormais un visage. Lorsqu’Édouard Philippe et Bruno Retailleau, deux candidats à la magistrature suprême, se rendent à Kyïv pour réaffirmer le soutien de la France à l’Ukraine, une voix leur répond depuis une chaîne parisienne que ce déplacement est malvenu, qu’il vaudrait mieux « dialoguer avec la Russie », tandis que celle-ci assassine chaque jour des civils ukrainiens. Critiquer le voyage à Kyïv de candidats à l’élection présidentielle, c’est viser la diplomatie française dans ce qu’elle a de plus déterminant – l’affirmation de nos alliances – au moment même où la nation s’apprête à choisir celui qui la conduira. Cette voix est celle de Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France. Qu’une porte-parole des intérêts du Kremlin entreprenne d’infléchir notre diplomatie en pesant sur le débat électoral : voilà l’ingérence, non plus soupçonnée, mais à l’œuvre, à visage découvert.

Comme chacun de nous, Mme Fedorova peut avoir des opinions. Mais elle n’est pas une simple citoyenne. Elle est l’instrument d’un appareil. Elle a dirigé l’information de RT France, un organe que l’Union européenne a interdit – justice à l’appui – comme vecteur de désinformation contrôlé par l’État russe. Reconvertie dans des médias à forte audience à la tête d’une société de « conseil », elle y poursuit la même fonction comme « chroniqueuse » sur CNews. La « défense » de Mme Fedorova par Arnaud Lagardère, pour Europe 1, et Gerald-Brice Viret, directeur général de Canal +, dans LeJournal du Dimanche (autre acquisition du groupe Bolloré) invoque à grands cris la liberté d’expression. Or le scandale ne vient pas des convictions de Xenia Fedorova : c’est qu’elle puisse asséner ses contre-vérités sans jamais rencontrer la moindre contradiction, sur des antennes qui ont renoncé au pluralisme pour ouvrir leur micro avec complaisance à tous les porte-parole du Kremlin. Le paradoxe est saisissant : une chaîne, CNews, obnubilée par les « dangers venus de l’étranger » se montre pourtant d’une docilité sans égale face au discours d’une puissance nucléaire, non seulement hostile à nos intérêts, mais qui ne cesse de nous menacer. L’ironie prêterait à sourire si l’échéance – l’élection présidentielle – ne la rendait inquiétante.

Dans l’expression de son « point de vue », Mme Fedorova ne cesse de franchir les lignes de l’ignoble. Dans une chronique récente, elle s’emploie à nier l’enlèvement d’enfants ukrainiens par la Russie – crime contre l’humanité qui fonde le mandat d’arrêt délivré contre Vladimir Poutine par la Cour pénale internationale en 2023. Mettre en doute la déportation d’enfants n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est non seulement épouser la défense d’un accusé devant la justice internationale, mais nier la matérialité avérée des faits. Le ministre des Affaires étrangères ne s’y est pas trompé, qui l’a qualifiée de « propagandiste patentée, relais de la désinformation du Kremlin ». Interrogée naguère en public, lors du Salon du livre 2025, sur ces déportations d’enfants ukrainiens, elle avait préféré se taire.

Mesurons le danger. À quelques mois de la présidentielle, la « libre opinion » de la chroniqueuse, adossée à la puissance de frappe de l’ensemble des médias du groupe Bolloré et mise au service de Moscou, n’est plus seulement une opinion nuisible : c’est un risque pour nos institutions, nos intérêts et notre diplomatie. Des antennes à très large audience offrent chaque semaine une caisse de résonance française à la désinformation d’un État agresseur au cœur de notre vie démocratique.

Or une démocratie n’est pas désarmée. Elle dispose d’instruments – les sanctions individuelles de l’Union européenne, le droit des étrangers, le registre des influences étrangères institué en 2024 – qui ne jugent pas des idées, mais des fonctions. Nous demandons trois choses. D’abord, que l’Arcom contrôle l’honnêteté de l’information et le pluralisme sur des chaînes du groupe Bolloré qui ouvrent leurs antennes à la propagande d’un gouvernement hostile. Ensuite, que le gouvernement saisisse les autorités européennes en vue de sanctions individuelles, comme il l’a déjà fait avec succès. Enfin, et surtout, que le droit au séjour de Mme Fedorova soit réexaminé : le droit français permet d’éloigner l’étranger dont la présence porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État, et l’on ne saurait conférer un titre de séjour sur notre sol à qui met sa fonction au service de la guerre cognitive d’une puissance hostile.

Cessons de confondre la liberté d’expression avec le soi-disant droit d’une propagandiste pilotée par une capitale étrangère à retourner nos médias contre notre démocratie, notre diplomatie et nos institutions. Ne nommons pas tolérance ce qui n’est que renoncement, n’acceptons pas que l’élection présidentielle devienne un théâtre d’opérations hostiles. C’est une question de sécurité nationale.

L’année qui vient dira si la France a pris conscience de la guerre cognitive et informationnelle que mène contre elle le Kremlin.

Galia Ackerman, historienne, rédactrice en chef de Desk Russie

Cyril Amoursky, journaliste, chroniqueur et correspondant de guerre indépendant

Julien Bayou, avocat au Barreau de Paris

Alexandre Melnik, professeur de géopolitique à ICN Business School, ancien diplomate russe

Florent Murer, président de Kalyna

Pierre Raiman, historien, vice-président de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !

Sylvie Rollet, professeure émérite des universités, présidente de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !

Nicolas Tenzer, analyste des questions internationales, auteur notamment de Notre Guerre. Le crime et l’oubli

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