Le dernier roman de Vladimir Sorokine et les dessous physiologiques du pouvoir russe

Philosophe politique et historien de la culture, l’auteur analyse le dernier roman de Vladimir Sorokine pour démontrer à quel point la réalité de la société russe plongée dans une guerre aussi cruelle qu’insensée dépasse les fantaisies sanguinaires de l’écrivain. Sorokine exhibe les fondements archaïques de l’État russe et ses dessous biologiques, son anatomie et sa corporéité mutilées par l’expérience soviétique et russe.

Le nouveau roman de Vladimir Sorokine L’héritage, dont l’action se déroule dans un futur proche, s’ouvre sur une scène de train : l’express transsibérien n° 4 part de Vladivostok. Le train est tracté par une locomotive à vapeur dont la fournaise est alimentée par des morceaux de chair humaine, jetés dedans en alternance avec de l’huile. Le combustible ne manque pas : peu avant les événements décrits, c’était la guerre et l’armée fournissait scrupuleusement son lot de chair fraîche ; à présent on s’approvisionne dans les camps ou simplement dans les gares, les mécaniciens partant à la chasse armés de filets et de tasers. Avant que la rame ne s’ébranle, un rituel s’accomplit : un traître à la patrie est ligoté au dernier poteau de la gare et le conducteur du train en partance lui fracasse la tête avec une masse.

Le thème de la chair humaine intéresse Sorokine depuis ses tout premiers textes. Dans ses récits et romans, on organise des chasses à l’homme dans la forêt automnale avec des rabatteurs, et ceux qui sont tués sont dépecés et rôtis ; dans le récit Nastenka la jeune mariée est cuite au four et mangée au banquet de ses noces ; dans le roman Roman, habile parodie de la prose classique russe, le héros (qui se prénomme aussi Roman) se saisit à la fin d’une hache et tue un à un tous les autres personnages de l’histoire ; et dans la nouvelle Les Cœurs des quatre, les corps de certains personnages se liquéfient et les cœurs des autres se transforment en dés à jouer. 

Les détracteurs de l’écrivain ont jugé abject et pervers cet intérêt pathologique pour le corps humain, ses admirateurs y ont vu des métaphores universelles de la terreur soviétique, certains critiques littéraires ont évoqué les romans du marquis de Sade, le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud ou encore les performances des actionnistes viennois qui mettaient en scène des expériences sanglantes avec leur propre corps. Mais il n’est venu à l’esprit de personne que l’écrivain, dans ses scènes effroyablement naturalistes, prédisait la réalité russe du temps de la guerre en Ukraine, le principal matériau de l’époque présente étant précisément la chair humaine.

On considère généralement que le don de prophétie de Sorokine se déploie particulièrement bien dans ses dystopies Journée d’un opritchnik (2006) et Le Kremlin en sucre (2008), qui décrivent le retour de la Russie à l’époque d’Ivan le Terrible, avec sa monarchie, ses boyards, son oprichtchina, ses exécutions et son isolement du monde extérieur — toutes choses largement advenues dans la Russie de Poutine. Mais il se trouve qu’outre le système politique et social, Sorokine a aussi prédit de manière tout à fait exacte la physiologie de l’époque qui venait. 

Les assauts de « chair à canon » sur Bakhmout, et maintenant sur Avdeevka, où s’applique la tactique russe classique consistant à se jeter sur l’ennemi en l’ensevelissant sous les corps des soldats, couplée aux ordres interdisant tout « pas en arrière », aux troupes de barrage, à l’exécution des déserteurs et à l’abandon des blessés sur le champ de bataille. Où s’appliquent également les pratiques d’écorcheurs de la milice privée Wagner, pour laquelle feu Prigojine et ses sbires recrutaient de la chair humaine dans les colonies pénitentiaires russes — des détenus transis de froid et désespérés, prêts à brader leur vie contre l’illusion de la liberté et signant pour une mort ou une invalidité certaine. On se souvient d’une vidéo surréaliste montrant Prigojine assis sur la terrasse d’un sanatorium militaire dans le sud du pays sur fond de mer nocturne, avec quatre miliciens de Wagner qui avaient perdu bras ou jambe au combat et qui tous le remerciaient et disaient qu’ils rêvaient de retourner dans les tranchées. On a d’ailleurs vu des vidéos similaires montrant Vladimir Poutine en blouse blanche visitant des soldats mutilés à l’hôpital. Prigojine a été éliminé d’une manière aussi spectaculaire et impitoyable que celle dont la milice Wagner usait pour se débarrasser de ses prisonniers, mais son commerce de chair humaine se poursuit avec non moins de succès sous la direction des unités « Storm Z » du ministère de la Défense.

Pendant ce temps, à l’arrière, en Russie même, certaines histoires dépassent les fantasmes les plus délirants de Sorokine. Prenez par exemple Nikolaï Oglobliak, membre d’un gang sataniste qui tuait des chiens et des chats avant de s’attaquer aux humains : en 2008 les membres du gang ont tué quatre personnes, les ont scalpées et ont mangé des morceaux de leur corps qu’ils avaient fait rôtir. Depuis sa colonie pénitentiaire, Nikolaï s’est enrôlé dans Storm Z, a été blessé en Ukraine et est rentré comme si de rien n’était dans sa ville natale. À Ioujno-Sakhalinsk un autre tueur cannibale, Denis Gorine, qui purgeait une peine de 22 ans de prison (il avait commis plusieurs meurtres et conservait des parties du corps de ses victimes dans son réfrigérateur), est revenu en « héros de l’OMS [Opération militaire spéciale] ». L’un et l’autre ont été graciés par Vladimir Poutine en personne, lequel avait déjà gracié, en récompense de leur participation à la soi-disant OMS, Vladislav Kanious, de Kemerovo, qui avait sauvagement assassiné sa petite amie en s’acharnant sur elle plusieurs heures durant. Condamné à 17 ans de détention dans une colonie, il y est resté à peine un an, ainsi que Dmitri Zelensky, un habitant de Goubakha (district de Perm) qui, après avoir tué son amie, s’était débarrassé du corps en le broyant dans un hachoir à viande. Où donc se trouve la pathologie ? Dans les textes de Sorokine, ou bien dans la réalité russe, qui voit de sauvages meurtriers être graciés pour avoir participé à de nouveaux meurtres et revenir sur les lieux de leurs crimes au vu et au su des parents de leurs victimes ?

Dans ce contexte d’orgie de violence qui se déroule aujourd’hui en Russie et dans les territoires ukrainiens occupés, les descriptions des phénomènes du « bas corporel » (selon l’expression de Mikhaïl Bakhtine) qui ont détourné bien des gens de Sorokine, apparaissent sous un jour différent : ses images récurrentes de matières fécales, par exemple, allant de fréquentes descriptions du processus de défécation à un roman entier (La Norme) construit autour de l’idée d’une « norme » qui n’est autre qu’un paquet d’excréments emballés que les citoyens soviétiques sont obligés d’ingurgiter tous les jours. Ce n’est pas un hasard si en 2002 les membres du mouvement Ceux qui marchent ensemble, qui protestaient contre la publication des livres de Sorokine, ont jeté ses ouvrages dans des toilettes géantes installées devant le théâtre Bolchoï. Après les récits des Ukrainiens évoquant les épiques tas de merde laissés par les soldats russes dans les salons et les cuisines de Boutcha, Kherson et d’autres territoires désoccupés (qui rappellent des témoignages similaires sur les traces laissées par l’armée soviétique en 1945), les descriptions fécales de Sorokine ne semblent plus excessives.

Beaucoup de gens sont de même dégoûtés par les scènes homo-érotiques que décrit en détail Sorokine, qu’il s’agisse des relations sexuelles entre Khrouchtchev et Staline dans Le Lard bleu ou des descriptions des orgies homosexuelles de l’oprichtchnina dans Journée d’un oprichtchnik. Dans Héritage, ce sont carrément des brigades partisanes de terroristes sexuels qui abusent de leurs victimes jusqu’à ce que mort s’ensuive. Avant, tout cela semblait relever de ce mode de provocation dont Sorokine a le secret, mais après avoir entendu les témoignages de ces dernières années révélant que les détenus étaient systématiquement violés dans les prisons et les colonies pénitentiaires russes et délibérément infectés par le VIH, après avoir appris l’existence du commissariat Dalny de Kazan où l’on sodomisait des détenus avec une bouteille de champagne, et celle du centre de détention provisoire de la région d’Irkoutsk où Takhirjon Bakiev a été violé avec un balai par des codétenus sur instruction du personnel pénitentiaire au point d’avoir l’intestin en partie arraché, après avoir appris que des policiers moscovites avaient torturé le poète Artiom Kamardine qui déclamait un poème contre la guerre devant la statue de Maïakovski, le violant avec un haltère trouvé chez lui — après avoir eu connaissance de tous ces détails, les descriptions de Sorokine nous paraissent bien pâles en comparaison de l’effroyable routine quotidienne de la machine répressive russe.

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Sculpture en viande hachée, œuvre d’Andreï Senine

Au cours de la dernière décennie, et surtout après le 24 février, lorsque les récits de torture, de meurtre et de dilapidation de corps humains dans les deux institutions clés de la société que sont l’armée et la prison eurent inondé les réseaux sociaux et les médias, il s’est avéré que Sorokine ne décrivait pas ses propres fantasmes mais une réalité russe qui avait dégénéré pour aboutir à un niveau archaïque, à une pure corporéité, à la limite de la survie biologique, au niveau de la « vie nue » comme disait le philosophe italien Giorgio Agamben pour qualifier l’existence humaine dans les camps de concentration.

Cette réalité est fondamentalement soviétique : dès le début, Sorokine a dévoilé les mécanismes du « biopouvoir » totalitaire (selon le terme de Michel Foucault), c’est-à-dire le contrôle total des corps humains par l’État. De même que dans La Fouille de Platonov, les ouvriers s’agglutinent pour ne plus former qu’une seule masse, dans les textes de Sorokine, les corps s’agglutinent en une unique et interminable queue (La Queue est le titre d’une de ses premières nouvelles composée de répliques de personnages formant pendant des jours d’immenses files d’attente) et les rituels soviétiques habituels — réunion du parti, soubbotnik1, convocation d’un écolier dans le bureau du directeur — explosent dans des accès de violence soudaine ou de coït tout aussi inattendu. Dans sa ferveur moderniste, le projet soviétique cherchait à transformer les corps humains en rouages d’un mécanisme unique, comme dans les parades de gymnastes sur la place Rouge, ou bien en clous, comme dans La Ballade des clous de Nikolaï Tikhonov. Chez Sorokine, cela se manifeste par un intérêt persistant pour les transformations du corps humain, pour le clonage humain (Le Lard bleu, Les Enfants de Rosenthal), l’élevage de nains et de géants, les prothèses bioniques et, dans le roman Telluria, l’implantation de clous, adroitement enfoncés dans la tête des gens comme un puissant psychostimulant. Dans la « Trilogie de la Glace » (La Voie de Bro, La Glace, 23 000) Sorokine dépeint la dystopie d’un fascisme mondial où 23 000 élus considèrent tous les autres humains comme des « machines de chair », leur transperçant le corps avec un marteau en glace provenant de la météorite de la Toungouska. Cette trilogie a été publiée en 2005, bien avant que le monde ne voie apparaître la masse de Prigojine.

En ce sens, toute l’œuvre de Sorokine parle de biopouvoir et peut être analysée dans les termes de Foucault et d’Agamben. Il montre les dessous biologiques du pouvoir, son anatomie, sa corporéité, mutilée par l’expérience soviétique et russe : ce n’est pas un hasard si le héros que l’on retrouve dans ses trois dernières œuvres (La Tourmente, Dr. Garine et Héritage), le docteur Platon Ilitch Garine, est un infirme qui a eu les jambes gelées dans une tempête de neige, reçoit des prothèses en titane mais les perd et finit par se transformer en « samovar », en homme-tronc mendiant dans les trains. Personne dans la littérature russe contemporaine n’a disséqué d’une manière aussi crue, abrupte et impitoyable le thème du corps sous son aspect à la fois physique et politique, mis à part peut-être Pelevine à ses débuts, dans son récit Omon Ra qui décrit l’École d’aviation Maressiev, où les élèves se font amputer des jambes au nom de la patrie, l’École d’infanterie Alexandre Matrossov, où l’on passe l’examen final couché dans une meurtrière, et l’Institut politico-militaire supérieur Pavel Kortchaguine, d’où les officiers sortent aveugles et paralysés.

Pendant près de quarante ans, la prose de Sorokine, avec sa violence grotesque et ses orgies sexuelles, a été lue comme une expérience stylistique audacieuse, une variante du conceptualisme moscovite, un carnaval rabelaisien avec ses montagnes de chair et d’excréments. Mais aujourd’hui, à l’ère du poutinisme avancé et de la guerre, alors que les fondements archaïques de l’État russe se dévoilent et que son squelette s’expose comme les os d’un Léviathan fossilisé, tout ce que beaucoup attribuaient à l’imagination malade de Sorokine s’avère être le moule qui s’est imposée à la réalité. Ce n’est pas l’écrivain qui est malade, c’est le pays lui-même, qui glisse vers les formes les plus perverses de la corporéité. Les flics bestiaux et les geôliers sadiques, les bourreaux de Boutcha et de Marioupol, leurs épouses leur conseillant de violer les femmes ukrainiennes, Dmitri Peskov2 rêvant de « répandre sur les trottoirs le foie des manifestants », Viktor Zolotov3 menaçant de faire de Navalny de la « viande hachée bien juteuse », sans oublier le meneur de ce « grand bal chez Satan »4 en personne, qui embrasse un petit garçon effrayé sur le ventre et lance des blagues nécrophiles du genre « Faudra supporter, ma jolie » : tous sont des personnages des livres de Sorokine qui ont pris forme en chair et en os. La locomotive à vapeur nommée « Russie » s’envole vers l’inconnu5, brûlant des corps humains dans sa fournaise.

Traduit du russe par Fabienne Lecallier

Lire l’original ici

À lire également : Invitation au supplice • Desk Russie

Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).

  1. Samedi communiste durant lequel les « volontaires » travaillent bénévolement. [Toutes les notes sont de la traductrice]
  2. Porte-parole du Kremlin.
  3. Directeur de la Garde nationale de Russie.
  4. Référence au roman de Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite.
  5. Allusion à la troïka des Âmes mortes de Gogol.

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