Maksym Boutkevytch : « En captivité, je pensais à la violence, à la mort, à l’amour et à la liberté »

En juin 2022, Maksym Boutkevytch, journaliste et militant des droits de l’Homme, qui a rejoint l’armée dès le début des hostilités, a été fait prisonnier de guerre par la Russie et accusé d’avoir commis un crime de guerre dans une affaire montée de toutes pièces. Condamné à 13 ans de prison, il a passé près de deux ans et demi derrière les barreaux dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie avant d’être libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers en octobre 2024. Le philosophe Volodymyr Yermolenko a enregistré une conversation avec lui où il est question de la vie et de la mort, de la liberté et de la peur, de l’espoir et du désespoir. Desk Russie vous propose la transcription traduite de l’ukrainien de ce dialogue.

Cela fait presque un an que vous avez été libéré. Vous avez passé deux ans en captivité russe dans les territoires occupés de l’Ukraine. À quel point ce souvenir est-il profond ? À quelle fréquence vous souvenez-vous de ces choses qui, j’imagine, ont été horribles ?

Parfois, je pense que j’ai déjà tourné la page, mais je me rends compte que ces souvenirs me reviennent souvent. Cela m’arrive assez fréquemment dans mes conversations, quand soudainement je fais des comparaisons avec mon expérience en prison ou en captivité. C’est donc encore très ancré en moi.

Revenons un peu en arrière. Je vous connais comme une personne aux idées très gauchistes et un défenseur des droits humains. Dès l’invasion à grande échelle, vous avez décidé de vous engager dans l’armée. Comment vous expliquez-vous cela ?

Avant l’invasion à grande échelle, certains me connaissaient comme défenseur des droits humains, d’autres comme journaliste, d’autres encore comme anarchiste. Un cercle très restreint connaissait mes relations avec la religion, savait que je suis chrétien, croyant, etc. Certaines personnes me connaissaient comme un progressiste attaché à la  protection et à la défense des minorités vulnérables, y compris les LGBTQI+. Et bien sûr, ces différentes images étaient souvent contradictoires dans la perception des gens.

Pour moi, elles étaient toutes étroitement liées. Et je me suis dit que j’avais besoin d’espace et de temps pour faire un travail mental, peut-être oserais-je dire intellectuel, afin de retracer ces interconnexions avec mes principes fondamentaux. J’avais besoin de temps et d’espace pour cela, sans être dérangé par les activités quotidiennes, qui sont toujours très prenantes.

Vers le troisième jour de ma détention dans la prison de Louhansk occupée, je me suis soudain dit : d’accord, tu voulais avoir de l’espace et du temps pour réfléchir à tes principes fondamentaux. Tu es ici. Tu n’es pas dérangé, sauf par les interrogatoires. Tu n’as pas de textes, tu n’as pas de stylo, tu n’as pas de papier, tu n’as rien. La seule chose que tu as, c’est la capacité de réfléchir.

Réfléchis à tes principes fondamentaux, à la façon dont ils se concrétisent. Je sais que, dans le milieu anarchiste par exemple, on se demandait comment je pouvais concilier des activités en faveur des droits humains avec une vision anarchiste du monde, et vice versa. Pour moi, c’était tout à fait naturel. Car même le concept le plus classique de violation des droits de l’Homme concerne le conflit entre l’État et l’individu. Il s’agit donc toujours de l’État. Les défenseurs des droits humains sont du côté de l’individu contre l’appareil étatique, qui est une forme de violence aliénante, ou du moins qui oblige les gens à faire ce qu’ils ne veulent pas faire.

Permettez-moi de vous poser une question sur le système carcéral russe. Dans quelle mesure la violence y joue-t-elle un rôle ? Êtes-vous d’accord avec certaines de mes idées, selon lesquelles toute la société russe actuelle, et peut-être aussi passée, est fondée sur l’idée de violence ? La violence, pour cette société, et peut-être pour toute tyrannie, est le moyen de montrer qui est le chef, qui détient le pouvoir. Ce n’est pas la persuasion qui mène à l’autorité. Ce ne sont pas les qualités. C’est la violence. Qui peut vous battre le plus. Et si vous êtes plus violent que les autres, alors vous prétendez au pouvoir ou le revendiquez. Êtes-vous d’accord avec cela ?

Oui, tout à fait.

L’appareil d’État russe utilise tous les moyens à sa disposition pour atteindre ses objectifs. Mais la violence est un élément structurel sous-jacent dans tous ces moyens. Vous savez, il y a plusieurs films russes qui étaient très populaires à l’époque. Lorsque j’ai été condamné pour des accusations fabriquées de toutes pièces et transféré dans la partie pénale de la prison, j’ai eu accès à la télévision. Et j’ai vu qu’il y avait plusieurs films qui étaient diffusés sur toutes les chaînes de télévision, à tour de rôle. 

Il s’agit principalement de films de Balabanov, un réalisateur russe, surtout de Brat (le frère), et Brat 2. Ce dernier est le plus important. Et il a pour devise que la force est la vérité. Car le protagoniste principal est en fait un sociopathe, qui sait mieux que quiconque comment tuer des gens. C’est ce qu’il fait tout au long du film, sans aucune pitié, pensant que cela prouve qu’il a raison. Le slogan tiré du film, « La force est dans la vérité : celui qui détient la vérité est le plus fort ! », a été peint sur des armements russes lorsque nous avons été capturés et transférés vers notre destination finale. En gros, c’est la croyance que si vous êtes fort, la force tient lieu de droit. Mais la force se manifeste de manière très physique.

Si je peux vous forcer à faire quelque chose et que vous ne pouvez pas résister, cela signifie que j’ai raison. Et si vous désobéissez, je peux vous détruire complètement. Pour moi, c’est là le motif sous-jacent de toute l’idéologie du monde russe, et l’élément structurel principal du fonctionnement de la machine russe.

Comment cela se manifestait-il concrètement pendant votre captivité ? Dans votre cas, les Russes ont utilisé une sorte de simulacre de loi. Ils ont encore des avocats qui ne vous voient pas, mais qui signent des papiers. Ils jouent donc à ce jeu de la loi. Or derrière tout ce jeu se cache en réalité cette violence.

Gardons à l’esprit que je faisais partie d’une minorité de prisonniers de guerre, qui ont été condamnés sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces. La grande majorité des prisonniers de guerre sont détenus sans aucune accusation pénale ni aucune condamnation.

Avant que la soi-disant affaire pénale ne soit lancée contre moi, nous vivions en tant que prisonniers de guerre dans une aile séparée de la prison de Louhansk. Nos geôliers avaient instauré là-bas une atmosphère de peur. Ils faisaient tout leur possible pour que nous ayons peur en permanence – peur des actes de violence imprévisibles de nos gardiens –, afin que nous obéissions à tous les ordres qui nous étaient donnés.

C’était une manipulation par la violence. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé, comme je l’ai mentionné précédemment, à réfléchir à mes principes fondamentaux. J’ai commencé par ces phénomènes auxquels j’étais confronté, à savoir la violence, la peur et la douleur, car c’était quelque chose qui imprégnait toute notre réalité.

Cela ne veut pas dire que c’était totalement arbitraire, non, mais on ne pouvait jamais prédire la réaction des gardiens à quoi que ce soit, à moins de suivre strictement les ordres, ce qui faisait de nous des jouets. On pouvait vous demander de chanter l’hymne russe. À l’époque, ce n’était pas encore le cas, car les territoires occupés de la région de Louhansk n’avaient pas encore été officiellement annexés par la Russie. Nous avons été contraints d’apprendre par cœur l’hymne de la soi-disant République populaire de Louhansk. Ou faire des pompes ou des abdos autant de fois qu’ils le souhaitaient, dans les conditions qu’ils imposaient. Et si vous n’obéissiez pas, vous étiez puni.

Plus tard, après ma libération, j’ai visité Hohenschönhausen, une prison de la Stasi, les services secrets est-allemands, à Berlin-Est. C’était intéressant de voir comment ils utilisaient, à partir des années 1960 ou 1970, la pression psychologique ou la manipulation. Ce à quoi nous étions confrontés était beaucoup moins sophistiqué et beaucoup plus brutal. C’était de la violence physique, de la douleur physique, et la peur qui en découlait.

Pour moi, tout cela menait en fait au concept de la mort, car la douleur est un signe que la mort approche. Parce que quelque chose ne va pas dans votre corps, vous vous rapprochez, vous avancez vers votre fin physique. Et la peur est l’anticipation de la douleur. Donc, en gros, toute l’atmosphère était une manipulation de la mort. Et cela m’a vraiment frappé. Plus tard, après qu’ils ont lancé ma procédure pénale, cela a commencé à devenir légèrement différent.

Au tout début de la procédure, tout était également basé sur la douleur et la peur. C’est ainsi qu’ils m’ont extorqué ce qu’ils appellent des aveux. Mais quand j’ai finalement été condamné comme criminel de guerre, pour des choses que je n’avais bien sûr jamais commises, j’ai été un peu surpris par l’absurdité de l’affaire.

Je n’avais pas consulté mon dossier au début, car je n’en avais pas le droit. J’ai dû signer des feuilles de papier dont ils avaient recouvert le texte d’une feuille blanche et m’ont simplement dit de signer là et là. J’ai donc été surpris par deux choses. La première était l’absurdité de l’essence même de cette soi-disant affaire pénale. Il était évident qu’ils se moquaient de la crédibilité des accusations portées contre les prisonniers de guerre ukrainiens.

La deuxième chose était leur minutie scrupuleuse en matière de procédure. Toutes les feuilles devaient être remplies et signées, tous les formulaires devaient être remplis, toutes les règles devaient être suivies à la lettre, bien sûr. Par exemple, lors de chaque interrogatoire, je devais être accompagné de mon avocat, de mon défenseur.

Dans tous les protocoles, il était indiqué que mon avocat était présent, et ils étaient signés par cet avocat, alors que je ne l’avais jamais vu de ma vie, pas même une seule fois. Je pense que toutes les personnes impliquées savaient très bien à quel point ces affaires étaient peu crédibles, mais elles se souciaient néanmoins de la procédure. Je me demande encore pourquoi.

Et si je vous disais que c’est parce que les Russes veulent imiter quelque chose ? Vous voulez la loi ? Voici la loi. Vous voulez la procédure ? Voici la procédure. Personne ne peut nous accuser. En réalité, nous suivons les règles, car nous pouvons tout imiter. Et donc, quand on peut tout imiter, quand on peut transformer l’anarchie en une apparence de loi, alors on peut transformer la paix en guerre, on peut transformer l’amour en haine ou la haine en amour. C’est peut-être la raison ?

C’est possible. Je me souviens que, quand j’étais jeune, cela a été une découverte à un moment donné, lorsque nous avons parlé des droits de l’Homme et de l’État de droit. Soudain, quelqu’un m’a dit : « Si vous considérez l’État de droit comme une chose formelle, comme le respect des procédures écrites, alors l’Allemagne nazie était un État de droit. » Bien sûr, les nazis ne respectaient aucun droit humain, mais avant de lancer l’Holocauste à grande échelle, ils ont dû tenir une conférence, qui portait davantage sur la manière de le présenter légalement que sur son aspect technique.

C’était probablement le cas ici. À un moment donné, pendant ma captivité, environ deux à trois semaines avant que le soi-disant tribunal me condamne, j’ai demandé à mon enquêteur s’il y aurait une audience, avec un juge, un procureur, un avocat de la défense, bref, toute la procédure. Il a répondu oui. Et j’ai demandé pourquoi. À quoi ça sert ? Personne dans le tribunal ne croirait à l’affaire elle-même. Pourquoi ne pas simplement imprimer le verdict, qui est, j’en suis sûr, déjà rédigé, le tamponner, et je pars pour la colonie et tout le monde fait semblant. Il m’a répondu non, parce qu’il y a une procédure.

Cela fait également référence au mot pravda, « vérité », mais qui signifie également « justice » en russe et en ukrainien. Donc, en gros, ils veulent montrer qu’ils ont tout fait po pravde, c’est-à-dire de manière honnête et juste. Mais revenons à cette idée de violence. J’ai un mot pour cela, la thanatocratie, le règne de la mort, par lequel j’entends en fait que vous invoquez la peur, mais pour produire la peur, le tortionnaire doit montrer que votre mort lui appartient. C’est lui qui décide quand vous mourrez. Si je veux vous tuer, je vous tuerai. Si je veux vous battre, je vous battrai. Si je ne veux pas vous battre, je ne vous battrai pas. Mais tout m’appartient. Vous n’avez aucune subjectivité. Vous n’êtes qu’un jouet. En fin de compte, cela explique toutes les idées tyranniques, du stalinisme au poutinisme : le tyran est propriétaire de votre mort. Et cela signifie qu’il est propriétaire de votre vie. Il peut faire ce qu’il veut de ses esclaves. 

C’est vrai. Et c’est exactement ce que l’on ressentait. Au début, nous avons demandé à plusieurs reprises à nos geôliers quelles étaient les règles. On nous a répondu : « Vous verrez bien. » Et nous avons vu, oui, mais nous l’avons appris à nos dépens. Cependant, il y avait certaines règles, car ils avaient aussi peur de leurs supérieurs. S’ils allaient trop loin, ils devaient rendre des comptes. Mais certaines personnes étaient exemptes de ces règles. Par exemple, les enquêteurs du Comité d’enquête de la Fédération de Russie.

Ils ont commencé avec moi par un interrogatoire musclé qui a duré plusieurs heures. Ils m’ont dit, littéralement, qu’ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient, car personne n’avait accès à moi. Personne. Selon leurs dires, leurs supérieurs leur avaient donné carte blanche.

Voilà comment ils me parlaient. « Alors, quel âge avez-vous ? Oh, je pense que ça suffit. Vous savez quoi ? Sortons. Je vais vous donner une cigarette. Et ensuite, je vous abattrai, parce que vous m’ennuyez. »

Bien sûr, c’était du bluff à ce moment-là. Mais le message principal n’était pas du bluff. Ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient. Ils avaient tous pouvoirs. Après avoir été capturés, nous avons été envoyés vers notre destination, la prison de Louhansk sous occupation. Nous avons passé la nuit dans un lieu tenu secret. Nous ne pouvions pas voir où nous étions.

Le commandant local, un officier russe, a essayé d’humilier les prisonniers de guerre, de les provoquer, en fait, pour susciter une réaction émotionnelle. Nous devions nous agenouiller devant lui lorsqu’il nous parlait.

Bien sûr, il portait une cagoule. Puis, le lendemain, ils ont enregistré des vidéos avec nous, affirmant que nous étions bien traités, que nous avions de la nourriture et de l’eau, et que nous n’étions pas battus, ce qui était vrai à ce moment-là. Lorsque ceux qui avaient enregistré ces vidéos sont partis, quelques heures plus tard, j’ai finalement été frappé pour la première fois par ce commandant, qui est entré dans la pièce où nous étions détenus.

Nous devions de nouveau nous agenouiller, les mains liées derrière le dos. Il a alors sorti son téléphone portable. Il a commencé à réciter un texte.

Il nous a dit que nous allions maintenant étudier l’histoire de l’Ukraine. Et il a commencé à réciter un texte qui, d’après ce que j’ai compris, était un texte de Poutine. Il a commencé à lire ce texte sur l’histoire de l’Ukraine et a forcé les prisonniers de guerre agenouillés devant lui à répéter plusieurs phrases, plusieurs paragraphes.

Et si quelqu’un faisait un lapsus ou une pause trop longue, ou quelque chose comme ça, je recevais un coup avec un bâton en bois sur l’épaule, parce que j’étais le seul officier de toute la compagnie, le commandant de la plupart de ces hommes. Et en très peu de temps, il est devenu évident qu’il y prenait plaisir, presque physiquement.

Comme il portait une cagoule, je ne pouvais voir que ses yeux, qui ont commencé à s’embuer. Et il s’est mis à marmonner quelque chose d’indistinct. Il prenait vraiment plaisir à frapper. J’en garde une cicatrice. Je plaisante parfois en disant que la version russe de l’histoire ukrainienne est écrite sur ma peau, ce qui est une belle métaphore, mais c’est une procédure assez douloureuse, je dois dire.

Le but évident de toute cette procédure n’était pas de nous rééduquer, mais de nous faire peur, de montrer sa supériorité, de montrer qu’il pouvait faire ce qu’il voulait à n’importe lequel d’entre nous. J’étais commandant, j’étais officier supérieur et il pouvait me battre sans raison, sans aucune conséquence.

Après avoir réfléchi à la violence, quelles ont été les étapes suivantes de votre réflexion ? Nous avons l’exemple remarquable d’Ihor Kozlovsky, qui parle aussi beaucoup de la captivité et de ses réflexions en prison. Nous avons d’autres histoires remarquables, comme celle de Myroslav Marynovytch et de nos grands dissidents et intellectuels européens, comme Gramsci, qui a écrit ses meilleurs textes en prison. Qu’est-ce que cela représentait pour vous ?

C’était l’un des principaux moyens de me maintenir, de rester moi-même. Je n’avais pas prévu de le faire, mais j’ai ensuite réalisé à quel point c’était important pour mon bien-être intérieur. Cela a créé un certain espace, mon espace, qui ne pouvait être envahi par les gardiens, par mes enquêteurs, qui se moquaient bien de ce que je pensais de la violence, de la mort, de l’amour ou de la liberté. Et j’ai réfléchi à ces choses aussi.

En captivité, vous n’avez aucun espace privé. La vie privée n’existe pas en tant que telle, en tant que notion. Le seul espace que vous pouvez contrôler dans une certaine mesure s’arrête essentiellement à la surface de votre peau. Et il est envahi de manière plus ou moins régulière.

Mais ensuite, vous créez cet espace mental que vous protégez, et c’est là que vous réalisez votre liberté, et c’est là que se trouve votre moi intérieur, votre essence, en gros. Et j’ai commencé à réfléchir aux concepts de violence, de douleur, de peur et de mort.

Cela m’a conduit à la notion d’action, à la capacité de faire des choix, à la liberté, en tant que quelque chose qui est intimement lié au concept même de notre humanité. Et à l’amour en tant qu’acceptation et affirmation ultimes de l’existence d’une autre personne, d’un autre être. C’est ce qui était fondamental pour moi. Et ils ne pouvaient rien y faire.

Cela me rappelle, si vous vous souvenez, chez Romain Gary, cet exemple où il est emprisonné et où il imagine qu’il se trouve dans une grande prairie avec des éléphants, et comment, dans une toute petite cellule, il imagine qu’il voit le ciel et l’espace. C’était en quelque sorte une superposition à la violence à son égard.

Exactement. Si vous voulez être vous-même, conserver votre humanité, vous vous efforcez de voir les choses d’un autre point de vue, de devenir plus que ce que vous êtes. C’est très important. Plus tard, j’ai entendu parler d’anciens prisonniers de guerre qui avaient des parcours très différents, mais qui imaginaient aussi certaines situations plus ouvertes, ou très différentes, mais définitivement plus libres et non contraintes par ces murs.

Et c’est ce qui les a maintenus là-bas. Pour moi, il était également important de travailler avec des textes pour essayer de formuler mes pensées. Or, comme je l’ai mentionné, nous n’avions ni stylo ni papier, nous n’avions même pas de papier toilette.

J’ai donc essayé de composer des textes dans ma tête, comme des éditoriaux. L’une de mes plus grandes craintes était d’oublier les langues, d’oublier à un moment donné l’ukrainien, non pas de l’oublier réellement, mais il y a eu plusieurs mois pendant lesquels il n’y avait personne qui parlait ukrainien autour de moi. Et bien sûr, mon anglais, j’avais tellement peur d’oublier mon anglais.

J’ai donc composé des textes en anglais, je m’imaginais parler à un public anglophone qui me posait des questions sur la guerre et la captivité. Plus tard, après plus de deux ans, lorsque j’ai été libéré et que j’ai parlé à des publics anglophones, c’était comme un rêve devenu réalité, car c’est finalement ce qui s’est passé. J’ai également inventé des histoires, pour divertir mes codétenus, qui étaient également des prisonniers de guerre, mais aussi, je pense, par transgression.

J’ai inventé une série de nouvelles ou de romans courts dystopiques, qui formaient un cycle. Je me suis rendu compte que mes codétenus s’ennuyaient énormément. Je ne m’ennuyais jamais, j’avais toujours quelque chose à faire.

Je composais aussi des prières dans ma tête, je les récitais, j’essayais de les mémoriser. Mais à un moment donné, après une nuit presque blanche, parce que nous avions faim et que j’ai été piqué par des punaises, ce qui est très courant, j’ai commencé à composer cette histoire.

Un matin, j’ai dit à mes codétenus : « Écoutez, si vous voulez vous divertir, vous savez, c’est idiot, mais j’ai une histoire que je pourrais vous raconter. » Ils étaient intéressés, je la leur ai racontée, et ils m’ont posé deux questions. La première était : « Est-ce que tu vas bien ? » Et la deuxième était : « D’accord, et la suite ? Maintenant, tu vas devoir en composer une autre. »

À la fin de la journée, avant d’être transféré dans une autre cellule, j’avais écrit sept histoires, qui se déroulaient dans un futur dystopique très lointain, bien sûr très politiques et sarcastiques. Mais c’était une tentative pour sortir de notre situation et la regarder avec plus de recul. 

C’est incroyable. Nous attendons ces histoires avec impatience. J’espère que vous les écrirez et que vous les publierez.

Je l’espère. Je m’en souviens encore, en fait. Je comprends que mon sens de l’humour ne plaise pas à tout le monde, mais j’espère que certaines d’entre elles feront rire les gens.

Vous parlez de l’amour et de la façon dont il est possible de penser à l’amour dans ces circonstances. Je peux le formuler autrement : est-il possible de survivre sans penser à l’amour dans ces circonstances ?

Je pense qu’il est possible de survivre. Je ne suis pas sûr que cela vaille la peine de survivre si l’on rejette toute idée d’amour. Je fais ici écho à Viktor Frankl1, il n’est pas possible de survivre sans donner un sens à sa vie. Il faut avoir une compréhension personnelle que tout cela n’est pas vain, qu’il y a un sens à tout cela. Il faut également avoir l’assurance intérieure qu’il y a là-bas des gens qui pensent à vous, qui se souviennent de vous, qui parlent de vous, qui se battent pour vous. Si l’on était assuré qu’il y avait quelqu’un là-bas, cela donnait un sens, comme si l’on devait vivre assez longtemps pour être libre et pour voir ces personnes, les entendre et les remercier.

J’ai réalisé qu’être en captivité était plus difficile pour les détenus qui pensaient que nous étions oubliés. Or c’était un message qui nous était constamment asséné par nos gardiens et nos interrogateurs. Vous êtes oubliés, vous avez disparu.

Et la deuxième chose, c’est apparemment le sens de l’humour. Très sarcastique, très sec, très sombre parfois, mais c’est essentiel de l’avoir. Il est également important de ne pas céder aux aspects les plus sombres de la sous-culture carcérale, car après ma condamnation, j’ai été placé avec des criminels de droit commun.

Eux vivent dans le monde de la sous-culture carcérale, que j’ai dû apprendre très rapidement, dès que possible. Cependant, même dans ses aspects les plus sombres, elle est basée sur le partage, sur une notion de solidarité parfois tordue, mais néanmoins présente. Et si vous n’êtes pas complètement cynique, vous vous souciez des personnes qui vous entourent et elles, dans une certaine mesure au moins, se soucient de vous. En ce qui concerne plus particulièrement les prisonniers de guerre, les personnes les plus précieuses pour cette communauté, si je puis dire, étaient celles qui se souciaient des autres sans condition.

Pas parce que telle personne partage mes opinions politiques et pas parce que telle personne est, je ne sais pas, originaire de ma ville natale. Parfois, ce n’était même pas parce qu’il s’agissait d’un prisonnier de guerre, mais simplement parce que c’était un autre être humain dans le besoin. Et ce genre d’entraide en captivité était quelque chose qui donnait un sens à beaucoup de choses.

Je n’avais jamais réalisé auparavant tout ce que je devais aux autres. À quel point j’étais tributaire des autres pour pratiquement tout. Lorsque j’ai été libéré, l’une des premières choses auxquelles j’ai pensé, c’est que j’étais libre grâce à d’autres personnes. Ce sont elles qui m’ont permis d’être libre.

Donc pour moi, actuellement, la liberté n’est pas l’absence de quelqu’un ou de quelque chose, mais la présence de quelqu’un ou de quelque chose. Et par conséquent, les gens sont la seule chose qui ait du sens. Je pense également que la rencontre avec l’idéologie du monde russe, le Rousski Mir, a rationalisé certaines pensées dans ce sens, car dans cette idéologie, il est très clair que l’être humain n’est rien.

En revanche, l’État est tout. Cela se reflète même dans l’hymne russe, en fait, si l’on compare les deux hymnes, russe et ukrainien. Dans l’hymne russe, les êtres humains ne sont mentionnés qu’une seule fois en tant que tels.

Ce sont des lignes très intéressantes. Le texte dit : notre loyauté envers l’État nous donne de la force. C’est ainsi que cela a été, c’est ainsi que cela est, et c’est ainsi que cela sera pour toujours. Ce n’est donc pas parce que nous sommes loyaux envers l’État ou notre patrie que ceux-ci sont forts. Non. Nous sommes forts tant que nous sommes loyaux.

Et lorsque nous cessons d’être loyaux, nous sommes impuissants, nous ne sommes rien, nous sommes poussière. Et l’État restera. En parlant en termes religieux, j’ai soudainement réalisé que le deuxième commandement est l’un des plus importants à l’heure actuelle, l’interdiction de l’idolâtrie, car l’État est une création humaine, qui a soudainement décidé qu’il avait ses propres droits et qu’il avait besoin de sacrifices, y compris des sacrifices humains.

Mais il n’y a pas d’État, il n’y a pas de pays, il n’y a rien d’autre, en fait. Il y a des êtres humains qui, par leurs interactions, par leurs accords, par cet incroyable réseau entrelacé de leurs relations, multicolores, très intéressantes, créent des structures. En réalité, c’est nous qui sommes ici et nous devons prendre soin les uns des autres.

Et la forme ultime de l’attention est, bien sûr, l’amour, car c’est une acceptation et une affirmation inconditionnelles. C’est ainsi que j’en suis arrivé là.

Transcrit et traduit de l’ukrainien par Desk Russie 

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yermolenko

Volodymyr Yermolenko est philosophe et journaliste ukrainien, rédacteur en chef du site ukraineworld.org. Il vit à Kyïv. Auteur de plusieurs livres de non-fiction et de fiction et de nombreux articles et essais pour les médias ukrainiens et internationaux, il est notamment co-auteur de Ukraine in Histories and Stories: Essays by Ukrainian Intellectuals, Editions Ibidem, 2020.

Notes

  1. Victor Frankl (1905-1997), psychiatre autrichien, fondateur d’une méthode thérapeutique consistant à aider le patient à trouver un sens à la vie.

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