Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort

Nos lecteurs connaissent déjà le travail de Vladislav Inozemtsev sur l’économie de la mort (deathonomics) de la Russie en guerre. Pierre Raiman livre une méditation ample sur ce mécanisme. L’économie de la mort est le révélateur du poutinisme, une forme nouvelle de totalitarisme où la terreur est remplacée par le marché. Mais ce néo-totalitarisme est une impasse, « le poutinisme est piégé – trop engagé pour revenir en arrière, trop épuisé pour aller de l’avant, incapable de changer de moteur. Il ne reste que l’inertie – budgétairement insoutenable, démographiquement suicidaire, mais que personne n’a l’autorité ni l’intérêt d’interrompre. »

L’essentiel, c’est l’État. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple.

Vassili Grossman, Tout passe

Je définis l’économie de la mort comme un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.

Vladislav Inozemtsev, « L’économie de la mort 2.0 »

Dans un chapitre de Tout passe, roman posthume que Vassili Grossman écrit dans les dernières années de sa vie, une femme ukrainienne raconte à un ancien prisonnier du Goulag la famine provoquée par Moscou en 1932-1933. Elle se souvient du blé versé à même le sol faute de silos, pourrissant sous la pluie d’automne, de la poussière qui montait autour des villages à mesure qu’on les vidait. Elle se souvient d’un paysan devenu fou qui criait que le ciel brûlait, que la terre brûlait – et elle précise : le ciel ne brûlait pas, c’était la vie qui brûlait. Puis elle formule, presque en passant : « L’essentiel, c’est l’État. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple1. »

Cette formule arithmétique qui dévoile l’État totalitaire est glaciale. Elle dit que les hommes, par eux-mêmes, ne valent rien – qu’ils ne prennent de valeur qu’adossés à ce qui les précède dans l’écriture du nombre, dont la valeur reste 1, jamais la leur. Elle dit aussi, sans le dire, qu’il s’agit de l’Ukraine au temps du Holodomor. D’abord le blé pour l’État. Les hommes ensuite.

Un siècle plus tard, c’est une autre Ukraine. Un économiste russe exilé, Vladislav Inozemtsev, définit l’économie poutinienne de la guerre comme un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine. Ce n’est pas une image, c’est un calcul : la famille d’un contractuel de 35 ans tué au front reçoit davantage que ce qu’il aurait gagné en trente ans. Entre le chariot qui emporte le blé des villages affamés de 1932 et le virement bancaire qui arrive sur le compte d’une veuve de Bouriatie en 2026, le pouvoir accomplit une opération dont la logique demeure : soustraire aux hommes leur valeur propre pour la verser sur son propre compte. Ce qui a changé, c’est la méthode. Le blé était saisi ; les vies sont désormais achetées. Les paysans ukrainiens de 1932 n’avaient pas consenti à mourir pour Staline ; les soldats contractuels de la Fédération de Russie signent pour Poutine.

I.

À l’automne 2022, confronté à l’échec de son invasion éclair et à l’impopularité de la « mobilisation partielle » décrétée en septembre, le Kremlin invente un marché. Les primes à l’engagement ne sont pas nouvelles, ni les indemnités versées aux familles. Ce qui est nouveau, c’est le calibrage : un État fixe le prix de la mort de ses propres citoyens à un niveau qui excède celui de leur vie civile entière. Plutôt que de contraindre les hommes à partir au front, le régime les achète. Les recrues se voient proposer, à l’automne 2022, une solde mensuelle de 195 000 roubles et une indemnité de décès de 10,5 millions. Dès 2024, sous la pression des pertes et de la concurrence entre régions, les montants sont multipliés : la prime de signature régionale, initialement de quelques centaines de milliers de roubles, passe à 2 à 4 millions selon les territoires ; l’indemnité de décès atteint en moyenne 15,2 millions2. En cumulant la solde, les primes et les compensations, la famille d’un homme de 35 ans tué après un an de combat reçoit environ 14,5 millions de roubles3 – davantage que ce qu’il aurait gagné en travaillant jusqu’à soixante ans. Inozemtsev publie son premier article en juillet 20234. Le concept est traduit en seize langues ; le Wall Street Journal et Fortune s’en emparent.

La mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.

L’invention est cynique et redoutable – doublement efficace. Les hommes viennent, signent, partent au front, et le flux de remplacement comble, pendant trois années, des pertes qui auraient épuisé une armée de conscrits. En quelques mois, la guerre cesse d’être un problème commun à tous les Russes pour devenir l’affaire d’une fraction de la population. Nombreuse dans les effectifs, elle s’efface de la vie quotidienne à Moscou et Saint-Pétersbourg. Le système ne cache pas qui il recrute : les instructions officielles précisent qu’une « attention particulière doit être accordée aux individus présentant un endettement important, à ceux qui ont été déclarés insolvables, à ceux qui ne perçoivent aucun revenu et ne paient pas d’impôts5 ».

Pendant deux ans et demi, le système fonctionne. Puis, imperceptiblement d’abord, il se grippe.

Le nouvel article d’Inozemtsev, paru le 6 avril 20266, marque un basculement. Le coût d’un soldat au front a été multiplié par quatre en moins de trois ans, mais l’écart entre la solde militaire et le salaire civil s’est réduit – de plus de trois fois à l’automne 2022, il n’est plus que de deux. L’inflation a rongé l’attractivité des compensations tandis que la pénurie de main-d’œuvre, la plus sévère depuis la chute de l’URSS, tire les salaires civils vers le haut. Et, surtout, le vivier s’épuise. Poutine lui-même, recevant des mères de soldats tués laisse échapper la logique du système : leurs fils auraient, dit-il, probablement fini alcooliques ou morts dans un accident7. Il est rare qu’un chef d’État énonce aussi crûment la superfluité des hommes qu’il envoie mourir.

Les chiffres du premier trimestre 2026 confirment le basculement. 90 000 pertes en trois mois ; un record de 35 351 en mars, soit 1 140 par jour. Sur la même période, « seulement » 80 000 recrues. Le solde, pour la première fois, est désormais négatif, l’armée fond. Le système paye de plus en plus cher une ressource qu’il gaspille. Le ministère des Finances débloque les crédits, le ministère de la Défense consomme, les hommes meurent. Le fonctionnaire régional qui fixe les primes ne décide pas de la tactique sur le front. Le commandant qui lance une vague d’assaut ne voit pas le budget. Cette fragmentation de la responsabilité n’est pas un accident : c’est la condition du fonctionnement du système.

II.

Hannah Arendt avait un nom pour ce que les camps nazis et soviétiques produisaient : des êtres humains superflus, dont l’existence était devenue indifférente au système8. Giorgio Agamben, un demi-siècle plus tard, prolonge cette analyse par le concept de « vie nue9 » : une vie réduite à sa dimension biologique, en-deçà du droit et du sacré, que l’on peut supprimer sans crime et qui ne mérite même pas le rite du sacrifice. Chez Arendt et Agamben, c’est l’État qui génère les superflus – par décret, par classification, par le trait de plume qui exclut.

Mais Arendt posait une condition préalable : la destruction du « monde commun » – cet espace où les hommes se révèlent les uns aux autres par la parole et l’action. Le totalitarisme ne commence pas par les camps ; il commence par le rétrécissement de cet espace. La trajectoire russe en porte la trace : assassinat de Politkovskaïa, empoisonnement de Litvinenko, mort en détention de Magnitski, procès de Pussy Riot, assassinat de Nemtsov, dissolution de Memorial, condamnations de Kara-Mourza et Skobov10, empoisonnement puis assassinat de Navalny. Le monde commun n’a pas été anéanti comme sous Staline – il subsiste dans l’exil, dans les interstices numériques, dans le courage de quelques-uns. Mais il a été suffisamment ravagé pour que, lorsque la deathonomics entre en vigueur à l’automne 2022, le marché de la mort ne rencontre pas de résistance organisée.

Ni Arendt ni Agamben n’avaient envisagé que la superfluité puisse être produite par le marché – et que la victime y consente, calcul en main. C’est dans cet espace – entre contrainte et calcul – que s’installe la deathonomics.

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Publicité à Krasnodar pour le service militaire sous contrat : 3,4 millions de roubles à l’engagement et 6 millions la première année // Krasnodarskie izvestia

III.

Le calcul d’Inozemtsev dit, dans le langage froid de l’économie, ce qu’Arendt formulait dans celui de la philosophie : l’homme envoyé à l’abattoir est superflu. Sa mort produit plus de valeur que sa vie. Le système le convertit en matière première consommable et amortissable.

Mais Arendt pensait une superfluité décrétée d’en haut – classification, décret, exclusion, assignation à une catégorie proscrite. La deathonomics n’a personne à désigner : le Kremlin a ouvert un guichet et la kleptocratie11 avait préparé les hommes. Deux tiers des morts proviennent de localités de moins de 100 000 habitants, zones qui abritent moins de la moitié de la population russe12. Les Bouriates, les Touvains, les Kalmouks sont surreprésentés – des hommes déjà relégués hors du « monde commun » avant que le premier obus ne tombe sur le Donbass. Cette désolation n’est pas un héritage passif : le poutinisme l’a entretenue. L’argent du pétrole, capté par le cercle présidentiel, n’a irrigué que les métropoles ; le reste, maintenu dans le sous-développement, est disponible, prêt à signer. L’économie mafieuse fabrique les conditions de possibilité de l’économie de la mort – c’est le même système, saisi à deux moments de sa logique.

C’est cette Russie-là – celle des zéros, au sens de Grossman – qui fournit le combustible humain de la deathonomics.

Le « contractuel » entre dans un espace qu’Agamben reconnaîtrait : un contrat sans terme, sans mécanisme de sortie et des « liquidations extrajudiciaires » par sa propre armée. Le front est un camp à ciel ouvert où l’on devient un criminel de guerre avant d’être tué sans que cela constitue ni un crime, ni un sacrifice – juste un chiffre. Mais l’homo sacer d’Agamben – le maudit du droit – était saisi par le pouvoir ; le contractuel signe. Son consentement est acheté, non extorqué. C’est ce voile de « liberté » contractuelle qui rend le système plus insidieux que la terreur. Les familles qui reçoivent les indemnités ne protestent pas, elles achètent des voitures, remboursent des crédits, rénovent des maisons. La mort est devenue un mode de vie.

Les grandes fictions habitent souvent les lisières de l’Histoire, qu’elles pressentent. Kazuo Ishiguro, dans Auprès de moi toujours13, a cauchemardé une société qui cultive des êtres pour prélever leurs organes – et les fait consentir, par l’éducation, à leur propre mutilation. Suzanne Collins, dans Hunger Games14, met en scène des districts pauvres livrant chaque année leurs enfants à un spectacle mortel, filmé, sponsorisé, rémunéré. Ces scénarios dystopiques, invraisemblables, sont fondus et accomplis par Poutine. Les Bouriates ne sont pas tirés au sort, ils signent ; on ne les cultive pas dans un pensionnat anglais, ils végètent dans leurs oblasts jusqu’à ce que le guichet ouvre. La fable s’est installée comme programme et le cauchemar comme banalité.

Simone Weil, helléniste, relit l’Iliade à l’été 1940 dans la France de la défaite : le poème antique venait de retrouver son présent. Elle nomme son essai Poème de la Force et écrit : « Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant15. » Intuition profonde sur le vivant : la Force transforme aussi en chose celui qui vit sous sa menace. Inozemtsev prolonge Weil et rejoint Grossman lorsqu’il parle de « la transformation de vies économiquement négligeables en actifs financiers tangibles16 ». Le contractuel est une chose cotée, achetée, consommable avant d’être tué. La chose-marchandise précède la chose-cadavre. Mais là où Weil pensait la Force comme rapport entre deux corps, la deathonomics accomplit le même geste – faire d’un vivant une chose – par l’abstraction du prix : la Force est médiatisée par le jeu de l’offre et de la demande sur le marché de la chair. Et le fonctionnaire qui fixe les primes, le banquier qui finance les prêts forcés, le commandant qui ordonne l’assaut – chacun traite des chiffres qui ne saignent pas. Personne n’est responsable de la totalité du Mal produit, tous y participent.

IV.

La deathonomics n’est pas le poutinisme – elle en est le révélateur, la voie par laquelle le régime a découvert comment militariser l’État tout en endormant la société. En 1944, Hannah Arendt, en pleine élaboration des Origines du totalitarisme17, avait décrit les récits de Kafka comme des plans d’architecte qui mettent à nu la structure du dispositif avant qu’il ne se dresse18. La deathonomics met à nu la structure invisible du poutinisme : un dispositif sans raison énonçable, qui se perpétue. Poutine dirige comme l’empereur kafkaïen de La Muraille de Chine19 : il est le centre visible d’une machine emballée.

Staline lisait les listes de fusillés ; Hitler déplaçait dans son bunker des divisions qui n’existaient plus. La forme stalinienne de la terreur, comme la forme hitlérienne de la guerre totale, ne survécurent pas à leurs auteurs – parce que le centre symbolique et le centre opérationnel coïncidaient en eux. Le poutinisme a peut-être inventé autre chose : une dissociation des deux centres. Poutine est le visage, la deathonomics est la machine et la machine continuerait si le visage venait à s’effacer. Faut-il y voir la forme la plus aboutie du totalitarisme bureaucratique – celle où même le dictateur devient superflu dans son propre dispositif ?

Karl Jaspers avait raison d’écrire que le communisme, le fascisme et le nazisme ne sont pas le totalitarisme mais seulement les formes qu’il a déjà prises20 ; ce qui se joue en Russie depuis 2022 dessine une forme nouvelle – reconnaissable à trois inversions.

La première touche au consentement. Les prisonniers de Chalamov ne choisissaient pas la Kolyma. Le froid, la faim, le travail forcé les saisissaient, les ployaient comme les pins nains – et Chalamov refusait violemment qu’on trouve un sens à cette déchéance21. Le contractuel de 2026, lui, signe.

Le totalitarisme classique privait ses victimes de toute capacité d’agir ; la deathonomics retourne cette capacité contre elles et ajoute une double destruction morale que les camps ne connaissaient pas sous cette forme : le consentement à sa propre chute et la participation aux crimes d’une guerre d’agression. L’homme qui signe ne consent pas seulement à mourir – il consent à tuer et devenir criminel.

La deuxième inversion touche à l’idéologie. Le nazisme et le stalinisme avaient besoin que les masses croient – à la race, à l’Histoire, à la mission. La deathonomics n’a besoin que d’un virement bancaire. Ce qui ne signifie pas que le régime opère dans un vide de sens22. Il recycle les débris d’un imaginaire nauséabond – le culte du 9 mai et le magma mystique et manipulé du Régiment immortel23, le racisme anti-ukrainien qui réduit un peuple à l’insulte d’oukrop24, et cela suffit. La mère de Bouriatie qui perçoit quinze millions de roubles pour la mort de son fils ne les reçoit pas comme un prix, mais comme la reconnaissance d’un sacrifice. Mais la deathonomics n’est pas un système structurant – c’est une drogue, un anesthésiant qui endort au lieu de mobiliser.

Le poutinisme peut-il fanatiser ? À la marge, oui – dans les écoles militarisées, dans la haine méthodiquement cultivée. Mais cette flamme reste superficielle, parce que personne au sommet ne brûle. Le fanatisme, même nourri de mensonge et de Mal – celui d’un Goebbels, d’un Jdanov –, exigeait un foyer intérieur pour entretenir sa combustion. Or aucune foi agissante, aucune mystique ne porte les siloviki – sinon celle qu’ils fabriquent pour les autres. Le poutinisme ne brûle pas : il calcule, achète du consentement, fabrique de l’indifférence, attise de la haine, protège son pouvoir, mais il ne produit pas la flamme sans laquelle il n’y a pas de mobilisation totale.

D’où la troisième inversion. Les totalitarismes du XXe siècle saturaient l’espace public de politique ; le poutinisme le vide. Et la deathonomics est l’instrument de cette indifférence : en transformant la guerre en transaction privée entre l’État et ses déshérités, elle libère la Russie urbaine et solvable du fardeau de penser. Le nazisme triait par la race, le stalinisme par la classe et les ethnies – des catégories intentionnelles dont la terreur tenait à ce qu’on pouvait, du jour au lendemain, être versé parmi les condamnés. La deathonomics trie par le marché, et le marché trie les pauvres. C’est un néo-totalitarisme dont la population intégrée est en apparence préservée  – et c’est cela qui entretient la passivité.

Vassili Grossman interrogeait le lien entre progrès et servage en Russie. La deathonomics en est la forme la plus récente : le « progrès », c’est la capacité du Kremlin à poursuivre la guerre sans mobilisation ; le servage des hommes de Bouriatie et d’ailleurs qui meurent en Ukraine pour que Moscou vive en paix. Ils ne sont éliminés ni par l’industrie de la mort nazie ni par l’usure de la Kolyma, mais par les drones et les « assauts de chair à canon » – une destruction aléatoire, gérée comme un flux. Vers quel horizon ? Le Reich de mille ans, la société sans classes avaient la cruauté de promettre un avenir. Le poutinisme ne promet rien. La deathonomics est au service de sa propre continuation – et de rien d’autre.

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Vassili Grossman avec l’Armée rouge à Schwerin (Allemagne), en 1945.

V.

Si le mécanisme est grippé, le Kremlin peut-il changer de registre ? Remplacer le marché par la terreur, l’indifférence par le fanatisme, la transaction par la mobilisation ? La tentation se lit dans les gestes du régime : la propagande dans les écoles, le programme « Time of Heroes » qui prétend forger une caste de guerriers-citoyens25. Des tentatives de construire par le haut ce que la société ne produit pas d’en bas, qui se heurtent à quatre verrous que le système a lui-même forgés.

Le premier est la chair. Les totalitarismes classiques pouvaient consumer des millions de vies parce que la démographie naturelle et l’expansion impériale comblaient les pertes. La Russie de 2026, au taux de fécondité sous 1,4, perd déjà plusieurs centaines de milliers d’habitants par an, hors guerre. Le poutinisme dévore, en ogre, un capital humain qui ne se reconstitue plus.

Le deuxième est l’argent. La deathonomics coûte cher, mais une mobilisation générale coûterait infiniment plus – salaires, équipements, logistique pour des millions d’hommes. Le système a été conçu pour éviter cette mobilisation, et y recourir serait l’aveu de l’échec de l’édifice. Ce serait aussi rompre le pacte implicite qui fonde la passivité de la Russie urbaine : la guerre est l’affaire des autres, Moscou peut dormir.

Le troisième est le sens. On ne mobilise pas une nation entière pour une cause que le pouvoir lui-même est incapable de formuler. La ligne de front n’a pas beaucoup bougé en quatre ans. Que mettrait-on sur les affiches de mobilisation ?

Le quatrième est le plus ironique : c’est le succès même de la démobilisation. Pendant vingt-cinq ans, le système a enseigné aux Russes l’indifférence politique. Mais la passivité n’est pas un geste qu’on défait. C’est un pli de l’âme que des siècles ont inscrit. L’Empire russe et le Kremlin ont produit une population d’apathiques : il ne peut exiger d’elle de devenir une population de fanatiques.

Le poutinisme est piégé – trop engagé pour revenir en arrière, trop épuisé pour aller de l’avant, incapable de changer de moteur. Il ne reste que l’inertie – budgétairement insoutenable, démographiquement suicidaire, mais que personne n’a l’autorité ni l’intérêt d’interrompre.

VI.

Varlam Chalamov avait vu ce que le Goulag faisait des hommes. Des êtres brisés dont la souffrance ne produisait aucun sens26. La deathonomics produira ses propres êtres brisés, mais d’une autre espèce  – des centaines de milliers d’hommes qui n’avaient rien ou peu avant de signer, qui ont gagné plus en quelques mois de front qu’en des années de vie civile, et qui reviennent dans des régions incapables de leur offrir quoi que ce soit de comparable. Où va un homme qui a été payé pour tuer, que rien, hors de la guerre, n’emploie et qui ne sait plus vivre ailleurs ? Et lorsqu’il est mutilé ? Le Kremlin sait indemniser une veuve, pas soigner l’âme d’un amputé.

À la fin de 2025, au moins un millier de civils ont été assassinés en Russie par des vétérans revenus du front27. Le Kremlin le sait, et la tentation apparaît de cantonner durablement les troupes dans des villes militaires – non par nécessité opérationnelle, mais parce que la réinsertion est impraticable. Le produit reste toxique, surtout hors du front. Les promesses faites aux soldats deviennent des droits acquis, et les droits acquis des fardeaux budgétaires.

Mais le système laissera aussi derrière lui autre chose : des régions devenues dépendantes de l’argent de la mort. En Transbaïkalie, en Touva, en Iakoutie, les dépôts bancaires ont bondi après les campagnes de recrutement, avant de chuter une fois les fonds dépensés.

Inozemtsev voit s’installer dans la Russie périphérique une culture de la mort commerciale : se faire tuer pour de l’argent et tuer pour en obtenir28. Dans la Kolyma, la mort ne produisait rien. Ici, elle paie et ces transactions créent une dépendance plus profonde. Arrêter la guerre signifierait supprimer le mécanisme de redistribution le plus efficace dont la Russie périphérique ait jamais bénéficié. La guerre est devenue un programme social. Le sevrage serait aussi douloureux que la continuation. La guerre contre l’Ukraine est la première utilisation à grande échelle de la deathonomics ; rien ne garantit qu’elle soit la dernière. Le réseau Wagner en Afrique en était déjà le laboratoire d’une économie de la violence exportée.

VII.

L’économie de la mort fonctionne comme une drogue29, à la fois marché de la mort, instrument de guerre et mode de gouvernement dont la trajectoire est en partie prévisible. Elle stimule l’organisme économique qu’elle détruit.

Pourquoi le système a-t-il soutenu la croissance aussi longtemps ? Parce que l’argent de la mort tombe là où il se dépense le plus vite. Primes, soldes, indemnités arrivent chez des familles qui consomment aussitôt. Le flux irrigue les commerces locaux, les marchés des régions déprimées. Inozemtsev observe qu’à l’inverse le rendement des grands projets étatiques s’épuise : quelques avions de ligne produits au lieu des centaines annoncés30, aucun résultat tangible dans l’électronique et une IA à la traîne31. La deathonomics alimente une « croissance sans développement32 ».

C’est un Keynésianisme du sang : une relance par la demande dont le carburant est la mort. Mais le modèle repose sur une hypothèse : que les hommes consumés par le front sont économiquement improductifs et superflus. Tant que le système recrutait parmi les chômeurs, les endettés, les condamnés – les zéros de Grossman –, le calcul tient : leur mort injecte de l’argent sans retirer de capacité productive. Or à mesure que le vivier s’épuise, le recrutement remonte dans les couches actives. Chaque contractuel arraché à une usine, à un chantier ne soustrait plus un zéro – il soustrait une fraction de la capacité réelle. L’argent de sa mort continue d’arriver dans la consommation, mais la production se contracte. Le mécanisme s’inverse : ce qui soutenait la croissance commence à la détruire. C’est le moment où la drogue épuise ses effets mais consomme toujours plus de chair.

Les données du printemps 2026 permettent de dater ce basculement. Quatre-vingt-dix mille pertes en un trimestre. Seize régions augmentent les primes, d’autres réduisent les leurs d’un facteur cinq. La Banque centrale maintient un taux très élevé. Le Fonds souverain se vide. Le cycle continue, et la deathonomics ne prédit pas un effondrement soudain. Elle dessine une dégradation irréversible : le moment où le prix d’un zéro monte au point de menacer l’équilibre du chiffre 1.

Vassili Grossman écrivait que la Russie n’avait jamais su rompre le lien entre le progrès et le servage. La deathonomics est la forme la plus récente de ce lien – la plus sombre peut-être, car elle ne promet même plus le progrès. Elle consomme des vies contre de l’argent, dans un cycle avec une marge de manœuvre plus étroite à chaque tour, qui ne mène nulle part sinon à sa propre reproduction.

Le prix d’un zéro, au printemps 2026, est de 14,5 millions de roubles. Le prix monte. Le vivier se tarit. Et dans les champs d’Ukraine, des hommes meurent chaque jour. Non pour gagner une guerre – mais pour que le mécanisme continue. Un mécanisme qui n’a plus d’autre finalité que de se perpétuer par la guerre.

raiman bio

Docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes.

Notes

  1. Vassili Grossman, Tout passe, trad. J. Lafond, Paris, Calmann-Lévy, 2023 (récit de la famine ukrainienne par Anna Sergueïevna). L’expression russe originale (ноль без палочки, littéralement « zéro sans bâton ») est une formule idiomatique courante désignant un moins-que-rien. La traduction littérale de la phrase est « La première chose, c’est l’État. Et les gens, c’est zéro sans bâton. » La traduction française de Jacqueline Lafond (L’Âge d’Homme, 1972) explicite cette expression idiomatique grâce à une image arithmétique et conceptuelle sur le totalitarisme [NDLR].
  2. Vladislav Inozemtsev, « L’économie de la mort 2.0 : pourquoi le système commence à montrer des signes de faiblesse », Desk Russie, 6 avril 2026 (traduit du russe ; original sur Riddle Russia, 10 mars 2026) ; et « La “Deathonomics” russe : coûts sociaux, politiques et économiques de la guerre en Ukraine », IFRI, Russie. Eurasie. Visions n° 141, février 2026.
  3. Georgi Kantchev et Matthew Luxmoore, “The ‘Deathonomics’ Powering Russia’s War Machine”, Wall Street Journal, 13 novembre 2024.
  4. Vladislav Inozemtsev, “Putin’s ‘Deathonomics’”, Riddle Russia, 10 juillet 2023.
  5. Instructions de recrutement citées par Inozemtsev, IFRI, op. cit., p. 25.
  6. Vladislav Inozemtsev, « L’économie de la mort 2.0 », op. cit.
  7. Rencontre de Vladimir Poutine avec des mères de soldats à Novo-Ogarevo, 25 novembre 2022. Formulation rapportée et analysée par Françoise Thom, La Guerre totale de Poutine, À l’Est de Brest-Litovsk, Paris, 2026.
  8. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, III : Le Système totalitaire (1951), notamment chapitre XII, « Idéologie et terreur, un nouveau type de régime » : « Le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont superflus. »
  9. Giorgio Agamben, Homo sacer. I : Le pouvoir souverain et la vie nue (1995), trad. Marilène Raiola, Seuil, 1997.
  10. Tribune collective, « En Russie, Alexandre Skobov paie un prix immense pour avoir nommé les choses haut et fort », Le Monde, 13 avril 2025.
  11. Sur la kleptocratie poutinienne : Karen Dawisha, Putin’s Kleptocracy: Who Owns Russia?, Simon & Schuster, 2014. Voir aussi Anders Åslund, Russia’s Crony Capitalism, The Path from Market Economy to Kleptocracy, Yale University Press, 2019, et Catherine Belton, Putin’s People, William Collins, 2020.
  12. Mediazona et BBC News Russian, “Four years of war. 200,000 confirmed dead…”, 24 février 2026.
  13. Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours (Never Let Me Go, 2005), trad. Anne Rabinovitch, Éditions des Deux Terres, 2006 (adapté au cinéma par Mark Romanek en 2010).
  14. Suzanne Collins, Hunger Games, trilogie, 2008-2010 (films : Gary Ross, 2012 ; Francis Lawrence, 2013-2015).
  15. Simone Weil, « L’Iliade ou le poème de la force », Les Cahiers du Sud, n° 230-231, décembre 1940 – janvier 1941 (signé Émile Novis – anagramme de Simone Weil) ; repris dans La Source grecque, Gallimard, 1953.
  16. Vladislav Inozemtsev, Moscow Times, 5 novembre 2025, cité dans IFRI, op. cit. sous le titre : « Debout, les damnés de la terre ! Le capital d’une vie insignifiante ».
  17. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, op. cit.
  18. Hannah Arendt, “Franz Kafka: A Revaluation”, Partisan Review, vol. 11, n° 4, automne 1944 ; Arendt rédige cet essai au moment précis où elle développe les recherches qui deviendront Les Origines du totalitarisme (1951) Elle décrit les récits de Kafka comme de la construction de modèles – des blueprints architecturaux.
  19. Franz Kafka, La Muraille de Chine (1917, publié posthume en 1931), dans Œuvres complètes, t. II, éd. Claude David, Gallimard, Pléiade, 1980. « Cet empereur-là est infiniment lointain de nous… Nos villages sont si éloignés de la capitale qu’aucune nouvelle n’en vient jusqu’à nous, et même si elle arrive, elle arrive bien trop tard, elle est déjà périmée. »
  20. Karl Jaspers, « La lutte contre le totalitarisme », 1954, dans Essais philosophiques. Philosophie et problèmes de notre temps, trad. Laurent Jospin, Petite Bibliothèque Payot, 1970.
  21. Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, trad. Sophie Benech, Luba Jurgenson et Catherine Fournier, Verdier, 2003, et notamment « Sur la prose » (1965), dans l’ouvrage.
  22. Voir Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Actes Sud, 2022.
  23. Galia Ackerman, Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle, 2019.
  24. Une sorte d’équivalent russe de l’insulte « bougnoule », mais pour désigner les Ukrainiens.
  25. Programme « Le temps des héros » (Время героев), annoncé par Vladimir Poutine le 29 février 2024 et coordonné par Sergueï Kirienko : formation d’une nouvelle « élite » recrutée parmi les vétérans, destinée à occuper des postes de direction régionale et fédérale. 44 000 candidatures, 83 sélectionnés à la première session. Voir Sergueï Koroliov et Andreï Gorelikov, Moscow Times, 24 septembre 2024 ; Novaïa Gazeta Europe, « Heroes of their time », 11 décembre 2024.
  26. Récits de la Kolyma, op. cit. Voir en particulier « La quarantaine typhoïde », « Sentence », « Le manchot ».
  27. Vladislav Inozemtsev, « La “Deathonomics” russe : coûts sociaux, politiques et économiques de la guerre en Ukraine »,  op. cit.
  28. Cette caractérisation synthétise les analyses d’Inozemtsev, voir « La “Deathonomics” russe », op. cit.
  29. Vladislav Inozemtsev, Desk Russie, 6 avril 2026.
  30. Vladislav Inozemtsev, « La “Deathonomics” russe », op. cit.
  31. Georgi Kantchev, “Putin Wanted AI Supremacy. Now Russia Is Struggling to Stay in the Race”, Wall Street Journal, 7 décembre 2025.
  32. Vladislav Inozemtsev, “Russia: Growth Without Development”, Institut de recherche des médias du Moyen-Orient (MEMRI), 15 décembre 2025.

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