Vasyl Stus, « fou d’attente, d’éclairs, de magie »

Lecture de Vasyl Stus, Palimpsestes, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Lausanne, Noir sur Blanc, 2026, 604 p.

Ce monde autour, qui me foudroie – c’est toi, Kolyma !
Ravins et gouffres, monts et taupinières.
Deviens fou ! Fou d’attente, d’éclairs, de magie,
Magie de sorcier, ou crise de rage.

Poète rebelle, symbole de la résistance ukrainienne, Vasyl Stus (1938-1985) sort enfin de l’ombre. Dans les années soixante, il participe à la révolution culturelle ukrainienne et se fait remarquer en 1965 lors de la première à Kyïv du film culte Les Ombres des ancêtres oubliés (Sergueï Paradjanov, 19651)– adaptation au cinéma de la nouvelle éponyme de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky (1864-1913). Après sa thèse consacrée aux Sources du caractère affectif de l’œuvre littéraire (1963), son engagement va lui interdire toute carrière académique.

Entre les convocations par le Comité pour la sécurité de l’État (KGB), il vivote comme ouvrier, pompier ou chauffagiste, et il écrit. En janvier 1972, ses écrits sont confisqués et il est condamné à cinq ans de bagne en Sibérie et trois ans d’exil. À son retour d’exil en 1979, il retrouve son statut d’ouvrier dans une fonderie et rejoint le Groupe d’Helsinki pour la défense des droits de l’homme. Il est à nouveau arrêté en mai 1980, condamné cette fois-ci à 10 ans de prison et 5 ans d’exil. En 1985, des suites d’une grève de la faim comme ultime protestation, il décède au Perm-36, célèbre camp dans l’Oural abritant des prisonniers politiques. « Mort de poésie, comme Ossip Mandelstam », souligne Georges Nivat dans son introduction « Quand la résistance au tyran faisait d’un poète ukrainien un poète européen : Vasyl Stus ».

En 2025, on lui décerne le titre posthume de Héros de l’Ukraine. Depuis, Stus est chanté, « jazzifié », porté à la scène, joué dans des films qui lui sont consacrés, enseigné dans les écoles, note Georges Nivat. Pas sûr que cela facilite la compréhension d’un poète exigeant. Un poème dédié à Ivan Svitlytchny (1929-1992), poète, philologue ukrainien, dissident et ami intime de Vasyl Stus, met sur la voie :

Cent billots pour toi, toi Œil-en-Cœur,
Cent billots, bûchers, et Golgotha –
Et tous les revers s’en vont à reculons,
Et ton seuil toujours est le plus haut,
Le monde s’égayant en menus pas
D’archi-catastrophes à venir.
Et que sont nos vieilles plaies
Face à tes Cent-Douleurs invisibles ?
Les vents sont assemblés dans le champ
Et toi, tu es livré à leur bon gré.
Pour toi ils jouent sur leur basse
Un kazatchok de folles démences.
Et leur cri éraillé s’agrandit
Comme souche arrachée en étoiles.
En mini-carrés – tel est le monde.
Dans ton cœur s’enfoncent les vantaux.
Le tonnerre, comme un chiffon de brume,
Collecte sa taxe journalière.
Et d’une coupe à l’autre – ça court,
Un pleur à l’autre – sans fin chuchote.
Ukraine, à jamais perdue, Ukraine !
Et toi, bestiau châtré, fainéant,
Où donc as-tu laissé, et pourquoi,
Tes traces qui ne mènent à rien ?
La terre est ceinte de barbelés,
Barbelés embrassant la planète,
Le destin cosaque est tout enclos,
Comme une chèvre, dans son fortin.
Cent jours pendus, larrons au gibet –
Voilà ton hymne, voilà ton tropaire !
Déjà la lune en démence danse
Parmi les nuées ultramarines.
De mon regard, je cherche en louchant
L’étoile des mages au fin fond.
Je lui crie, la hèle, et la supplie,
Mais tout est vain, je tourne en rond,
Efface mes propres traces.
Apparais donc en céleste hauteur !
Et resplendis dans le terrestre abîme !
C’est parmi les gens, et pas les arbres
Que va le chemin de tes clameurs.
La tour de télé de tous ses feux brille –
Éclats et rubis de mes douleurs.
Et déjà je ne m’appartiens plus,
Corbeaux, vautours sont là qui m’entourent.
Ton esprit hésite, épié jour-nuit
Par une cohorte d’amulettes.
Ta douleur vivra multi annos,
Dans ce troupeau de maux et périls.
À présent les immensités s’ouvrent,
Eh bien, franchis-le donc, cet abîme…
Ô mes prisons enfuies, enfuies où ?
Vois, le Pays est là, tout au bout*.

Révolté, en permanence insurgé, Stus reste intrinsèquement captif de la poésie, en permanence assiégé par le trio Rilke, Pasternak et Goethe. Un extrait du recueil Le Temps de créer, un poème écrit en prison et daté du 26 janvier 1972, en donne la mesure :

Plus jamais ne t’entendre, te voir,
Ô, le noir violon !
Mais viennent les vers, viennent, viennent,
Comme sang hors du gosier
Odeur de rue des murs,
À demi oubliée,
Odeur de menthe ! Du bien ?
Dieu lui-même, le cruel,
M’en souhaita, en me donnant
Ce don maudit : versifier !
À mon risque. En quel but ?
Pas le moindre but en vue.
Pendant que l’âme se baignait
Dans ce torrent joueur,
Imprudemment tu abandonnais
Les bons principes épistolaires :
Tous ces points, virgules, et tirets,
Le diable même en perd la tête.
De quoi avoir arrêt cardiaque,
Et la conscience en chicane.
L’âme éclairée par le bien
T’ordonne : livre-toi au feu !
Au don reçu tu as cédé
Le simple droit de choisir
Ton chemin. Car ce n’est pas lui,
C’est toi, l’esclave. Pas histrion,
Haveur de mine. Sous la dalle
Du talent – captif à jamais.

solioz couv

L’édition française de Palimpsestes est le fruit d’une révolte, celle de Georges Nivat – le célèbre traducteur de Soljenitsyne et titulaire de la chaire de russe de l’Université de Genève jusqu’à sa retraite en 2020. Ébranlé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, il apprend l’ukrainien auprès de Oles Ilchenko – écrivain originaire de Kyïv et vivant à Genève – et découvre Vasyl Stus qu’il se met à traduire. Publié aux éditions Noir sur Blanc, préférées à Fayard, maison rachetée par Bolloré, le recueil rassemble l’essentiel de la poésie de Stus (Tourbillon, Arbres d’hiver, Joyeux cimetières, Le temps de créer / Dichtenszeit, Palimpsestes I et Palimpsestes II) ainsi qu’un choix de textes en prose, dont son cahier du camp et des lettres à sa famille et aux amis. Au terme du livre, l’envoi du traducteur restitue l’émotion d’une rencontre et l’importance de lire aujourd’hui Stus :

Vasyl, tu naquis quatre ans après moi, tu mourus il y a un demi-siècle. Et je suis encore là pour t’écouter, et tenter de faire entendre le tragique de tes vers dans la langue d’Agrippa ­d’Aubigné, l’universel de ta poésie dans celle de Hugo, l’infernal grotesque et divin de tes Palimpsestes dans celle de Rimbaud. Ta voix prophétique m’immerge dans un volcan que nul ne verra s’éteindre, car ta voix vient du présent éternel des poètes. Mais surtout, ta voix qui semble venir directement d’outre-tombe, provoque en moi un frisson jamais ressenti. Tu es la rumeur et l’appel d’un pays martyrisé mais mystérieusement bienheureux. Que tes mots guérissent l’Europe, et passent de génération en génération ! Que redevienne ce pays béni la nouvelle Hellade qu’il a été. 

Dans son Livre de l’Europe (2026), Peter Sloterdijk place une série de marque-pages dans une sélection de « livres susceptibles d’être lus séparément les uns des autres, mais se recomposant en un sur-livre – un document qui par nature n’a pas de conclusion2 ». Aux livres retenus par le philosophe allemand pour prendre la mesure d’un « continent sans qualités » vient s’ajouter comme une évidence Palimpsestes de Vasyl Stus, qui n’a jamais oublié son pays, son peuple :

Ô mon peuple, à toi j’irai, reviendrai,
Quand, par la mort, je ramènerai à vie
Ma face douloureuse mais jamais maligne,
Et, comme un fils, tomberai face à terre,
Et plongeant mes yeux probes en tes yeux probes,
De probes pleurs j’inonderai ma face.

solioz bio

Philosophe, essayiste et critique littéraire, Christophe Solioz croise les lieux (Zurich, Genève, Sarajevo, Trieste, Belfast), les disciplines (politique, esthétique, littérature, urbanisme, relations internationales) et les pratiques (éditoriale, pédagogique, gestion de projets à l’international).

Notes

  1. Connu en France sous le titre Les Chevaux de feu.
  2. Peter Sloterdijk, Le Livre de l’Europe, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Payot, 2026, p. 273.

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